SEDAINE
Ce que je décidai fut le nec plus ultra. On applaudit à tout : j'avais tant de génie ! Ah ! mon habit ! que je vous remercie ! C'est vous qui me valez cela !
Ce marquis, autrefois mon ami de collège, Me reconnut enfin, et, du premier coup d'œil,
Il m'accorda par privilège Un tendre embrassement qu'approuvait son orgueil. Ce qu'une liaison dès l'enfance établie, Ma probité, des mœurs que rien ne dérégla,
N'auraient obtenu de ma vie,
Votre aspect seul me l'attira.
Ah ! mon habit 1 que je vous remercie !
C'est vous qui me valez cela !
Mais ma surprise fut extrême :
Je m'aperçus que sur moi-même
Le charme sans doute opérait.
Autrefois, suspendu sur le bord de ma chaise, J'écoutais en silence, et ne me permettais
Le moindre si, le moindre mais ; Avec moi tout le monde était fort à son aise,
Et moi je ne l'étais jamais ;
Un rien aurait pu me confondre ;
Un regard, tout m'était fatal ;
Je ne parlais que pour répondre ;
Je parlais bas, je parlais mal.
Un sot provincial arrivé par le coche Eût été moins que moi tourmenté dans sa peau. Je me mouchais presqu'au bord de ma poche,
J'éternuais dans mon chapeau; On pouvait me priver, sans aucune indécence, De ce salut que l'usage introduit ;
Il n'en coûtait de révérence
Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.
Mais à présent, mon cher habit, Tout est de mon ressort, les airs, la suffisance, Et ces tons décidés, qu'on prend pour de l'aisance,
Deviennent mes tons favoris.
Est-ce ma faute à moi, puisqu'ils sont applaudis ?
Dieu ! quel bonheur pour moi, pour cette étoffe, De ne point habiter ce pays limitrophe
Des conquêtes de nos rois !
Dans la Hollande il est une autre loi ; En vain j'étalerais ce galon qu'on renomme; En vain j'exalterais sa valeur, son débit.
Ici l'habit fait valoir l'homme ;
Là l'homme fait valoir l'habit.
Mais chez nous, peuple aimable, où les grâces, l'esprit,
Brillent à présent dans leur force, L'arbre n'est point jugé sur ses fleurs, sur son fruit :
On le juge sur son écorce.
VOLTAIRE i858
(V.p.43. 56 et 71.)
Le Pauvre diable.
« QUEL parti prendre ? où suis-je et qui dois-je être ? Né dépourvu, dans la foule jeté, Germe naissant par les vents emporté, Sur quel terrain puis-je espérer de craître ? Comment trouver un état, un emploi ?
Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.
— Il faut s'instruire et se sonder soi-même, S'interroger, ne rien croire que soi,
Que son instinct ; bien savoir ce qu'on aime ; Et, sans chercher des conseils superflus, Prendre l'état qui vous plaira le plus. — J'aurais aimé le métier de la guerre.
— Qui vous retient ? allez ; déjà l'hiver A disparu ; déjà gronde dans l'air L'airain bruyant, ce rival du tonnerre ; Du duc de Broglie osez suivre les pas : Sage en projets et vif dans les combats, Il a transmis sa valeur aux soldats :
Il va venger les malheurs de la France. Sous ses drapeaux marchez dès aujourd'hui, Et méritez d'être aperçu de lui.
— Il n'est plus temps ; j'ai d'une licutenance Trop vainement demandé la faveur ;
Mille rivaux briguaient la préférence :
C'est une presse ! En vain Mars en fureur De la patrie a moissonné la fleur, Plus on en tue, et plus il s'en présente ; Ils vont trottant des bords de la Charente, De ceux du Lot, des coteaux champenois, Et de Provence, et des monts francs-comtois, En botte, en guêtre, et surtout en guenille, Tous assiégeant la porte de Cremille, Pour obtenir des maîtres de leur sort Un beau brevet qui les mène à la mort. Parmi les flots de la foule empressée, J'allai montrer ma mine embarrassée ; Mais un commis, me prenant pour un sot, Me rit au nez, sans me répondre un mot ; Et je voulus, après cette aventure, Me retourner vers la magistrature.
— Eh bien ! la robe est un métier prudent ; Et cet air gauche et ce front de pédant Pourront encor passer dans les enquêtes : Vous verrez là de merveilleuses têtes !
Vite achetez un emploi de Caton,
Allez juger. Êtes-vous riche ? — ■ Non,
Je n'ai plus rien, c'en est fait. — Vil atome !
Quoi ! point d'argent, et de l'ambition !
Pauvre impudent ! apprends qu'en ce royaume
Tous les honneurs sont fondés sur le bien.
L'antiquité tenait pour axiome
Que rien n'est rien, que de rien ne vient rien.
Du genre humain connais quelle est la trempe ;
Avec de l'or je te fais président,
Fermier du roi, conseiller, intendant :
Tu n'as point d'aile, et tu veux voler ! rampe.
— Hélas ! Monsieur, déjà je rampe assez. Ce fol espoir qu'un moment a fait naître, Ces vains désirs pour jamais sont passés : Avec mon bien j'ai vu périr mon être.
Né malheureux, de la crasse tiré,
Et dans la crasse en un moment rentré,
A tous emplois on me ferme la porte.
Rebut du monde, errant, privé d'espoir,
Je me fais moine, ou gris, ou blanc, ou noir,
Rasé, barbu, chaussé, déchaux, n'importe.
De mes erreurs déchirant le bandeau,
J'abjure tout ; un cloître est mon tombeau,
J'y vais descendre ; oui, j'y cours. — Imbécile,
Va donc pourrir au tombeau des vivants.
Tu crois trouver le repos ; mais apprends
Que des soucis c'est l'éternel asile,
Que les ennuis en font leur domicile,
Que la discorde y nourrit ses serpents ;
Que ce n'est plus ce ridicule temps
Où le capuce et la toque à trois cornes,
Le scapulaire et l'impudent cordon
Ont extorqué des hommages sans bornes.
Du vil berceau de son illusion,
La France arrive à l'âge de raison ;
Et les enfants de François et d'Ignace,
Bien reconnus, sont remis à leur place.
« Nous faisons cas d'un cheval vigoureux, Qui, déployant quatre jarrets nerveux, Frappe la terre, et bondit sous son maître ; J'aime un gros bœuf, dont le pas lent et lourd, En sillonnant un arpent dans un jour, Forme un guéret où mes épis vont naître ; L'âne me plaît : son dos porte au marché Les fruits du champ que le rustre a bêché ; Mais pour le singe, animal inutile, Malin, gourmand, saltimbanque indocile, Qui gâte tout et vit à nos dépens, On l'abandonne aux laquais fainéants.
Le fier guerrier, dans la Saxe, en Thuringe, C'est le cheval : un Pecquet, un Pléneuf, Un trafiquant, un commis, est le bœuf ; Le peuple est l'âne, et le moine est le singe.
— S'il est ainsi, je me décloître. O ciel ! Faut-il rentrer dans mon état cruel !
Faut-il me rendre à ma première vie !
— Quelle était donc cette vie ? — Un enfer,
Un piège affreux, tendu par Lucifer.
J'étais sans biens, sans métier, sans génie, Et j'avais lu quelques méchants auteurs ; Mordu du chien de la métromanie, Le mal me prit, je fus auteur aussi.
— Ce métier-là ne t'a pas réussi, Je le vois trop : çà, fais-moi, pauvre diable, De ton désastre un récit véritable.
Que faisais-tu sur le Parnasse ? — Hélas ! Dans mon grenier, entre deux sales draps, Je célébrais les faveurs de Glycère, De qui jamais n'approcha ma misère ; Ma triste voix chantait d'un gosier sec Le vin mousseux, le frontignan, le grec. Buvant de l'eau dans un vieux pot à bière, Faute de bas, passant le jour au lit, Sans couverture, ainsi que sans habit, Je fredonnais des vers sur la paresse ; D'après Chaulieu, je vantais la mollesse.
« Enfin un jour qu'un surtout emprunté Vêtit à cru ma triste nudité, Après midi, dans l'antre de Procope (C'était le jour que l'on donnait Mêrope), Seul dans un coin, pensif et consterné, Rimant une ode et n'ayant point dîné, Je m'accostai d'un homme à lourde mine, Qui sur sa plume a fondé sa cuisine, Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon, Cet animal se nommait Jean Fréron.
« J'étais tout neuf, j'étais jeune, sincère, Et j'ignorais son naturel félon :
Je m'engageai, sous l'espoir d'un salaire, A travailler à son hebdomadaire, Qu'aucuns nommaient alors patibulaire.
Il m'enseigna comment on dépeçait Un livre entier, comme on le recousait, Comme on jugeait du tout par la préface, Comme on louait un sot auteur en place, Comme on fondait avec lourde roideur Sur l'écrivain pauvre et sans protecteur. Je m'enrôlai, je servis le corsaire ; Je critiquai, sans esprit et sans choix,
8o — VOLTAIRE 1758
Impunément le théâtre, la chaire, Et je mentis pour dix écus par mois.
« Quel fut le prix de ma plate manie ? Je fus connu, mais par mon infamie, Comme un gredin que la main de Thémis A diapré de nobles fleurs de lis, Par un fer chaud gravé sur l'omoplate.
Triste et honteux, je quittai mon pirate, Qui me vola, pour fruit de mon labeur, Mon honoraire, en me parlant d'honneur.
« M 'étant ainsi sauvé de sa boutique, Et n'étant plus compagnon satirique, Manquant de tout, dans mon chagrin poignant, J'allai trouver Le Franc de Pompignan, Ainsi que moi natif de Montauban, Lequel jadis a brodé quelque phrase Sur la Bidon qui fut de Métastase ; Je lui contai tous les tours du croquant : « Mon cher pays, secourez-moi, lui dis-je, « Fréron me vole, et pauvreté m'afflige.
« — De ce bourbier vos pas seront tirés, « Dit Pompignan ; votre dur cas me touche : « Tenez, prenez mes cantiques sacrés ; « Sacrés ils sont, car personne n'y touche ; « Avec le temps un jour vous les vendrez : ■ Plus acceptez mon chef-d'œuvre tragique « De Zoraïd ; la scène est en Afrique : « A la Clairon vous le présenterez ; « C'est un trésor : allez et prospérez. »
« Tout ranimé par son ton didactique, Je cours en hâte au parlement comique, Bureau de vers, où maint auteur pelé Vend mainte scène à maint acteur sifflé. J'entre, je lis d'une voix fausse et grêle Le triste drame écrit pour la Denèle.
Dieu paternel, quels dédains, quel accueil ! De quelle œillade altière, impérieuse, La Dumesnil rabattit mon orgueil !
La Dangeville est plaisante et moqueuse : Elle riait ; Grandval me regardait D'un air de prince, et Sarrazin dormait : Et, renvoyé penaud par la cohue,
J'allai gronder et pleurer dans la rue.
« De vers, de prose, et de honte étouffé, Je rencontrai Gresset dans un café ; Gresset doué du double privilège D'être au collège un bel esprit mondain, Et dans le monde un homme de collège ; Gresset dévot ; longtemps petit badin, Sanctifié par ses palinodies, Il prétendait avec componction Qu'il avait fait jadis des comédies, Dont à la Vierge il demandait pardon.
— Gresset se trompe, il n'est pas si coupable : Un vers heureux et d'un tour agréable
Ne suffit pas ; il faut une action, De l'intérêt, du comique, une fable, Des mœurs du temps un portrait véritable, Pour consommer cette œuvre du démon.
Mais que fit-il dans ton affliction ?
— Il me donna les conseils les plus sages. « Quittez, dit-il, les profanes ouvrages ; « Faites des vers moraux contre l'amour ; « Soyez dévot, montrez-vous à la cour. »
« Je crois mon homme, et je vais à Versaille : Maudit voyage ! hélas ! chacun se raille En ce pays d'un pauvre auteur moral ; Dans l'antichambre il est reçu bien mal, Et les laquais insultent sa figure Par un mépris pire encor que l'injure.
Plus que jamais confus, humilié, Devers Paris je m'en revins à pied.
« L'abbé Trublet alors avait la rage D'être à Paris un petit personnage ; Au peu d'esprit que le bonhomme avait L'esprit d'autrui par supplément servait. Il entassait adage sur adage ; Il compilait, compilait, compilait ; On le voyait sans cesse écrire, écrire Ce qu'il avait jadis entendu dire, Et nous lassait sans jamais se lasser : Il me choisit pour l'aider à penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes, Lûmes beaucoup, et rien n'imaginâmes.
XVIII* SIÈCLE (POÉSIE) fi
« L'abbé Trublet m'avait pétrifié ; Mais un bâtard du sieur de La Chaussée Vint ranimer ma cervelle épuisée, Et tous les deux nous fîmes par moitié Un drame court et non versifié, Dans le grand goût du larmoyant comique, Roman moral, roman métaphysique.
« — Eh bien ! mon fils, je ne te blâme pas. Il est bien vrai que je fais peu de cas De ce faux genre, et j'aime assez qu'on rie ; Souvent je baille au tragique bourgeois, Aux vains efforts d'un auteur amphibie Oui défigure et qui brave à la fois, Dans son jargon, Melpomène et Thalie.
Mais après tout, dans une comédie, On peut parfois se rendre intéressant En empruntant l'art de la tragédie, Quand par malheur on n'est point né plaisant. Fus-tu joué ? ton drame hétéroclite Eut-il l'honneur d'un peu de réussite ?
— Je cabalai ; je fis tant qu'à la fin Je comparus au tripot d'arlequin.
J'y fus hué : ce dernier coup de grâce M'ai] ait sans vie étendre sur la place ; On me porta dans un logis voisin, Près d'expirer de douleur et de faim,
Les yeux tournés, et plus froid que ma pièce.
— Le pauvre enfant ! son malheur m'intéress3 ; Il est naïf. Allons, poursuis le fil
De tes récits : ce logis, quel est-il ?
— Cette maison d'une nouvelle espèce, Où je restai longtemps inanimé, Était un antre, un repaire enfumé,
Où s'assemblait six fois en deux semaines Un reste impur de ces énergumènes, De Saint-Médard effrontés charlatans, Trompeurs, trompés, monstres de notre temps. Missel en main, la cohorte infernale Psalmodiait en ce lieu de scandale, Et s'exerçait à des contorsions Oui feraient peur aux plus hardis démons.
fj8 VOLTAIRE — 83
Leurs hurlements en sursaut m'éveillèrent ;
Dans mon cerveau mes esprits remontèrent ;
Je soulevai mon corps sur mon grabat,
Et m'avisai que j'étais au sabbat.
Un gros rabbin de cette synagogue,
Que j'avais vu ci-devant pédagogue,
Me reconnut : le bouc s'imagina
Qu'avec ses saints je m'étais couché là.
Je lui contai ma honte et ma détresse.
Maître Abraham, après cinq ou six mots
De compliment, me tint ce beau propos :
« J'ai comme toi croupi dans la bassesse,
« Et c'est le lot des trois quarts des humains ;
(, Mais notre sort est toujours dans nos mains.
« Je me suis fait auteur, disant la messe,
« Persécuteur, délateur, espion ;
« Chez les dévots je forme des cabales ;
* Je cours, j'écris, j'invente des scandales,
« Pour les combattre et pour me faire un nom,
« Pieusement semant la zizanie
« Et l'arrosant d'un peu de calomnie.
« Imite-moi, mon art est assez bon ;
« Suis, comme moi, les méchants à la piste ;
« Crie à l'impie, à l'athée, au déiste,
« Au géomètre ; et surtout prouve bien
« Qu'un bel esprit ne peut être chrétien.
« Du rigorisme embouche la trompette ;
« Sois hypocrite, et ta fortune est faite. »
« A ce discours saisi d'émotion, Le cœur encore aigri de ma disgrâce, Je répondis en lui couvrant la face De mes cinq doigts ; et la troupe en besace, Qui fut témoin de ma vive action, Crut que c'était une convulsion.
A la faveur de cette opinion, Je m'esquivai de l'antre de mégère.
— C'est fort bien fait ; si ta tête est légère, Je m'aperçois que ton cœur est fort bon. Où courus-tu présenter ta misère ?
— Las ! où courir dans mon destin maudit ! N'ayant ni pain, ni gîte, ni crédit,
Je résolus de finir ma carrière,
Ainsi qu'ont fait au fond de la rivière
Des gens de bien, lesquels n'en ont rien dit.
« O changement ! ô fortune bizarre !
J'apprends soudain qu'un oncle trépassé, Vieux janséniste et docteur de Navarre, Des vieux docteurs certes le plus avare, Ab intestat, malgré lui, m'a laissé D'argent comptant un immense héritage.
« Bientôt, changeant de mœurs et de langage, Je me décrasse ; et m'étant dérobé A cette fange où j'étais embourbé, Je prends mon vol, je m'élève, je plane ; Je veux tâter des plus brillants emplois, Être officier, signaler mes exploits, Puis de Thémis endosser la soutane, Et, moyennant vingt mille écus tournois, Être appelé le tuteur de nos rois.
J'ai des amis, je leur fais grande chère ; J'ai de l'esprit alors, et tous mes vers Ont comme moi l'heureux talent de plaire ; Je suis aimé des dames que je sers.
Pour compléter tant d'agréments divers, On me propose un très bon mariage ; Mais les conseils de mes nouveaux amis, Un grain d'amour ou de libertinage, La vanité, le bon air, tout m'engage Dans les filets de certaine Laïs Que Belzébuth fit naître en mon pays, Et qui depuis a brillé dans Paris.
Elle dansait à ce tripot lubrique, Que de l'Église un ministre impudique (Dont Marion fut servie assez mal) Fit élever près du Palais-Royal.
« Avec éclat j'entretins donc ma belle ; Croyant l'aimer, croyant être aimé d'elle, Je prodiguais les vers et les bijoux ; Billets de change étaient mes billets doux ; Je conduisais ma Laïs triomphante, Les soirs d'été, dans la lice éclatante De ce rempart, asile des amours, Par Outrequin rafraîchi tous les jours.
Quel beau vernis brillait sur sa voiture !
ns*
Un petit peigne orné de diamants
De son chignon surmontait la parure ;
L'Inde à grands frais tissut ses vêtements ;
L'argent brillait dans la cuvette ovale
Où sa peau blanche, et ferme autant qu'égale,
S'embellissait dans les eaux du jasmin.
A son souper, un surtout de Germain
Et trente plats chargeaient sa table ronde
Des doux tributs des forêts et de l'onde.
Je voulus vivre en fermier général.
Que voulez-vous, hélas ! que je vous dise ?
Je payai cher ma brillante sottise,
En quatre mois je fus à l'hôpital.
« Voilà mon sort, il faut que je l'avoue. Conseillez-moi. — Mon ami, je te loue D'avoir enfin déduit sans vanité Ton cas honteux, et dit la vérité ; Prête l'oreille à mes avis fidèles.
Jadis l'Egypte eut moins de sauterelles Que l'on ne voit aujourd'hui dans Paris De malotrus, soi-disant beaux esprits,
Qui, dissertant sur les pièces nouvelles,
En font encor de plus simables qu'elles :
Tous l'un de l'autre ennemis obstinés,
Mordus, mordants, chansonneurs, chansonnés,
Nourris de vent au temple de Mémoire,
Peuple crotté qui dispense la gloire.
J'estime plus ces honnêtes enfants
Qui de Savoie arrivent tous les ans,
Et dont la main légèrement essuie
Ces longs canaux engorgés par la suie ;
J'estime plus celle qui, dans un coin,
Tricote en paix les bas dont j'ai besoin,
Le cordonnier qui vient de ma chaussure
Prendre à genoux la forme et la mesure,
Que le métier de tes obscurs Frérons.
Maître Abraham et ses vils compagnons
Sont une espèce encor plus odieuse.,..
— Ecoute, il faut avoir un poste honnête,
Les beaux projets dont tu fus tourmenté
Ne troublent plus ta ridicule tête ;
Tu ne veux plus devenir conseiller,
Ni courtisan, ni financier, ni prêtre.
Dans mon logis il me manque un portier :
Prends ton parti, réponds-moi, veux-tu l'être ?
— Oui-da, monsieur. — Quatre fois dix écus Seront par an ton salaire ; et, de plus, D'assez bon vin chaque jour une pinte Rajustera ton cerveau qui te tinte ;
Va dans ta loge ; et surtout garde-toi Qu'aucun Fréron n'entre jamais chez moi.
— J'obéirai sans réplique à mon maître, En bon portier ; mais en secret, peut-être, J'aurais choisi, dans mon sort malheureux, D'être plutôt le portier des Chartreux.
(V. p. 48. 56. 71 et 76.)
La Vanité.
« QU'AS-TU, petit bourgeois d'une petite ville ?
Quel accident étrange, en allumant ta bile,
A sur ton large front répandu la rougeur ?
D'où vient que tes gros yeux pétillent de fureur ?
Réponds donc. — L'univers doit venger mes injures ;
L'univers me contemple, et les races futures
Contre mes ennemis déposeront pour moi.
— L'univers, mon ami, ne pense point à toi, L'avenir encor moins : conduis bien ton ménage, Divertis-toi, bois, dors, sois tranquille, sois sage. De quel nuage épais ton crâne est offusqué !
— Ah ! j'ai fait un discours, et l'on s'en est moqué ! Des plaisants de Paris j'ai senti la malice ;
Je vais me plaindre au roi, qui me rendra justice ; Sans doute il punira ces ris audacieux.
— Va, le roi n'a point lu ton discours ennuyeux.
Il a trop peu de temps, et trop de soins à prendre :
Son peuple à soulager, ses amis à défendre,
La guerre à soutenir ; en un mot, les bourgeois
Doivent très rarement importuner les rois.
La cour te croira fou : reste chez toi, bonhomme.
— Non, je n'y puis tenir ; de brocards on m'assomme.
t76o VOLTAIRE - 87
Les Quand, les Qui, les Quoi, pleuvant de tous côtés,
Sifflent à mon oreille, en cent lieux répétés.
On méprise à Paris mes chansons judaïques,
Et mon Pater anglais, et mes rimes tragiques,
Et ma prose aux Quarante ! Un tel renversement
D'un État policé détruit le fondement ;
L'intérêt du public se joint à ma vengeance ;
Je prétends des plaisants réprimer la licence.
Pour trouver bons mes vers il faut faire une loi,
Et de ce même pas je vais parler au roi. »
Ainsi, nouveau venu sur les rives de Seine, Tout rempli de lui-même, un pauvre énergumône De son plaisant délire amusait les passants. Souvent notre amour-propre éteint notre bon sens ; Souvent nous ressemblons aux grenouilles d'Homère, Implorant à grands cris le fier dieu de la guerre, Et les dieux des enfers, et Bellone, et Pallas, Et les foudres des cieux, pour se venger des rats. Voyez dans ce réduit ce crasseux janséniste, Des nouvelles du temps infidèle copiste, Vendant sous le manteau ces mémoires sacrés De bedeaux de paroisse et de clercs tonsurés. Il pense fermement, dans sa superbe extase, Ressusciter les temps des combats d'Athanase. Ce petit bel esprit, orateur du barreau, Alignant froidement ses phrases au cordeau, Citant mal à propos des auteurs qu'il ignore, Voit voler son beau nom du couchant à l'aurore ; Ses flatteurs à dîner l'appellent Cicéron. Berthier dans son collège est surnommé Varron. Un vicaire à Chaillot croit que tout homme sage Doit penser dans Pékin comme dans son village ; Et la vieille badaude, au fond de son quartier, Dans ses voisins badauds voit l'univers entier.
Je suis loin de blâmer le soin très légitime De plaire à ses égaux, et d'être en leur estime. Un conseiller du roi, sur la terre inconnu, Doit, dans son cercle étroit, chez les siens bienvenu, Être approuvé du moins de ses graves confrères ; Mais on ne peut souffrir ces bruyants téméraires, Sur la scène du monde ardents à s'étaler. Veux-tu te faire acteur ? on voudra te siffler.
88 — VOLTAIRE i76o
Gardons-nous d'imiter ce fou de Diogène,
Qui, pouvant chez les siens, en bon bourgeois d'Athène,
A l'étude, au plaisir, doucement se livrer,
Vécut dans un tonneau pour se faire admirer.
Malheur à tout mortel (et surtout dans notre âge)
Qui se fait singulier pour être un personnage !
Piron seul eut raison, quand, dans un goût nouveau,
Il fit ce vers heureux, digne de son tombeau :
Ci-git qui ne fut rien. Quoi que l'orgueil en dise,
Humains, faibles humains, voilà votre devise.
Combien de rois, grands dieux ! jadis si révérés,
Dans l'éternel oubli sont en foule enterrés !
La terre a vu passer leur empire et leur trône.
On ne sait en quel lieu florissait Babylone.
Le tombeau d'Alexandre, aujourd'hui renversé,
Avec sa ville altière a péri dispersé ;
César n'a point d'asile où son ombre repose ;
Et l'ami Pompignan pense être quelque chose !
EPIGRAMMES
Sur le Franc de Pompignan,
SAVEZ- VOUS pourquoi Jérémie A tant pleuré pendant sa vie ?
C'est qu'en prophète il prévoyait Qu'un jour Le Franc le traduirait.
Sur Jean Fréron.
L'AUTRE jour, au fond d'un vallon, Un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu'il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva.
A Grétry.
LA cour a dénigré tes chants, Dont Paris a dit des merveilles.
Hélas ! les oreilles des grands Sont souvent de grandes oreilles.
A un bavard.
IL faudrait penser pour écrire :
Il vaut encor mieux effacer.
Les auteurs quelquefois ont écrit sans penser, Comme on parle souvent sans avoir rien à dire.