LES SAISONS
Bonheur de la vie champêtre.
HEUREUX qui, loin du monde, utile à sa patrie, En enrichit la terre, en respecte les lois, Et, dérobant sa tête au fardeau des emplois^ Aimé dans son domaine, inconnu de ses maîtres, Se plaît dans le séjour qu'ont chéri ses ancêtres !
(*) SAINT-LAMBERT (Jean-François, marquis de), né à Nancy (1716), mort à Paris (i8o3). De petite noblesse, malgré le titre usurpé de marquis, il entra au service du roi de Pologne, Stanislas, et fut protégé par Mme de Boufflers. C'est à Lunéville en 1748 qu'il fit la connaissance de Voltaire et de Mme du Châtelet, qui conçut pour lui une vive passion. Mme d'Houdetot, avec qui il fut lié, lui procura un brevet de colonel. Il servit en Allemagne pendant les rudes années de 1756 et 1757*. mais une maladie le contraignit bientôt de quitter le service. Rejeté dans la carrière des lettres, il entra a l'Académie française en 1770, après la publication du poème des Saisons. Il vécut à l'écart pendant la Révolution. Il avait été désigné pour faire partie de l'Académie reconstituée quand il mourut en i8o3, presque tombe en enfance. Les œuvres de Saint-Lambert comprennent une Ode sur l'eucharistie (1732) ; un Recueil de poésies fugitives (1759) I un Essai sur le luxe (extralt de l'Encyclopédie, 1764); le Matin et le Soir (1764); Abenaki, Sarah Th... et Zimeo, contes en prose (1769J; les Deux amis, conte iroquois (i77°Jî les p\m; cipes des mœurs chez toutes les nations ou Catéchisme universel (1798), ou il développe les doctrines d'Helvétius et d'Holbach. Tout cela est tombe dans l'oubli, et des Saisons même que Voltaire vantait tant, on n'a retenu que le passage sur la Vieillesse, et aussi deux très beaux vers :
Tout est morne, brûlant, tranquille, et la lumière Est seule en mouvement dans la nature entière.
io4 - SAINT-LAMBERT 1769
De l'amour des honneurs il n'est point dévoré. Sans craindre le grand jour, content d'être ignoré, Aux vains dieux du public il laisse leurs statues, Par l'envie et le temps si souvent abattues. Pour juge, il a son cœur, pour amis, ses égaux ; La gloire ou l'intérêt n'en font pas ses rivaux ; Il peut trouver du moins, dans le cours de sa vie, Un cœur sans injustice, un ami sans envie.
Il ne s'égare point dans ces vastes projets Qui tourmentent le cœur incertain du succès ; Il ne peut être en butte à ces revers funestes Oui souvent de la vie empoisonnent les restes : Elever ses troupeaux, embellir son jardin, Plutôt que l'agrandir féconder son terrain, Par sa seule industrie augmenter sa richesse, Voilà tous les projets que forme sa sagesse ; Il ne veut qu'arriver au terme de ses jours Par un chemin facile, et qu'il suivra toujours.
La Chine et le Japon, l'aiguille et la peinture, N'ornent point ses lambris d'une vaine parure ; On y voit les portraits de ses sages aïeux : Ils vécurent sans faste, il veut vivre comme eux ; D regarde souvent ces images si chères Qui parlent à son cœur des vertus de ses pères. Ses yeux ont-ils besoin du vain luxe des arts ? Les cieux, les eaux, la terre, offrent à ses regards Des forêts embrassant les cimes des montagnes, Les ondes des moissons fuyant sur les campagnes, L'émail des prés en fleurs, les vergers opulents, Des Neuves et des lacs, ou sombres ou brillants, Répétant le soleil, les masses des nuages ; Des troupeaux animant ces riches paysages, L'opale et l'incarnat qui parent le matin, Les couleurs d'un beau soir, où son œil incertain Cherche, sans la trouver, la première nuance Du pourpre qui finit, de l'azur qui commence. Il voit l'astre des nuits répandant sa clarté, Où sortant à demi d'un nuage argenté ; Et les bruits suspendus, les couleurs effacées, Livrent son âme heureuse à ses douces pensées.
i76ç LEMIERRE — 10;
La Vieillesse.
MALHEUR à qui les dieux accordent de longs jours !
Consumé de douleurs vers la fin de leur cours,
Il voit dans le tombeau ses amis disparaître,
Et les êtres qu'il aime arrachés à son être.
Il voit autour de lui tout périr, tout changer ;
A la race nouvelle il se trouve étranger,
Et quand à ses regards la lumière est ravie,
Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie.