NARCISSE
Les Serpents.
ENFIN pourtant on arrive, on s'arrête Au haut d'un mont dont la superbe tête Bravant les cieux, la foudre et les éclairs, Domine au loin sur la terre et les mers. C'est sur ce mont que s'élève un bocage Dont l'art a fait un temple de feuillage, Temple où Junon, souveraine des airs, Voit adorer ses grandeurs immortelles.
Un double rang de palmiers, toujours verts, Simples appuis, colonnes naturelles, Forme, à l'entour, des portiques* ouverts. On trouve, au centre, un vaste sanctuaire, De qui l'enceinte, espace circulaire, N'a d'autre toit que la voûte du ciel. Des doux parfums qui brûlent sur l'autel, Plus librement les vapeurs répandues, Jusqu'à Junon s'exhalent dans les nues.
(*) MALFILATRE (Jacques-Charles-Louis DE CLIN'CHAMP de;, né à Caen en 1732, mort à Paris en 1767. Ii fut élevé au collège des jésuites de Caen. Mafmontel le consacra en insérant dans le « Mercure » la meilleure de ses odes : le Soleil fixe au milieu des planètes (1759). S'étant rendu à Paris, Malfilâtre y mena une vie très misérable. Il publia une traduction des Georgiques et de quelques Églogues , entreprit de rimer le Télémaque de Fénelon, fit le plan de plusieurs poèmes, mais n'en acheva qu'un : Narcisse dans l'île de Venus, composition mythologique ou respire, vingt-cinq ans avant Chénier,
un vif sentiment des beaucés de la littérature grecque. Il mourut des suites
d'une chute.
I76S MALFILATRE — 101
A cet autel de gazon et de fleurs
Déjà la main des sacrificateurs
A présenté la génisse sacrée,
Jeune, au front large, à la corne dorée.
Le bras fatal, sur sa tête étendu,
Prêt à frapper, tient le fer suspendu.
Un bruit s'entend ; l'air siffle ; l'autel tremble.
Du fond des bois, du pied des arbrisseaux,
Deux fiers serpents soudain sortent ensemble,
Rampent de front, vont à replis égaux ;
L'un près de l'autre ils glissent et sur l'herbe
Laissent loin d'eux de tortueux sillons ;
Les yeux en feu, lèvent, d'un air superbe,
Leurs cous mouvants, gonflés de noirs poisons ;
Et vers le ciel deux menaçantes crêtes,
Rouges de sang, se dressent sur leurs têtes.
Sans s'arrêter, sans jeter un regard
Sur mille enfants fuyant de toute part,
Le couple affreux, d'une ardeur unanime,
Suit son objet, va droit à la victime,
L'atteint, recule, et, de terre élancé,
Forme cent nœuds, autour d'elle enlacé ;
La tient, la serre, avec fureur s'obstine
A l'enchaîner, malgré ses vains efforts,
Dans les liens de deux flexibles corps ;
Perce, des traits d'une langue assassine,
Son cou nerveux, les veines de son flanc,
Poursuit, s'attache à sa forte poitrine,
Mord et déchire et s'enivre de sang.
Mais l'animal, que leur souffle empoisonne, Pour s'arracher à ce double ennemi, Qui, constamment sur son corps affermi, Comme un réseau, l'enferme et l'emprisonne, Combat, s'épuise en mouvements divers, S'arme contre eux de sa dent menaçante, Perce les vents d'une corne impuissante, Bat de sa queue et ses flancs et les airs. Il court, bondit, se roule, se relève ; Le feu jaillit de ses larges naseaux.
A sa douleur, à ses horribles maux Les deux dragons ne laissent point de trêve :
102 — MALFILATRE 176S
Sa voix, perdue en longs mugissements, Des vastes mers fait retentir les ondes, Les arbres creux et les forêts profondes. Il tombe enfin : il meurt dans les tourments. Il meurt. Alors les énormes reptiles Tranquillement rentrent dans leurs asiles.
Le Paon.
BATTANT de l'aile et chantant sa victoire, Il développe, enivré de sa gloire, Un beau plumage en cercle épanoui.
Sa queue altière avec pompe étalée Forme en s'ouvrant une roue étoilée ; Il la contemple, et lui-même ébloui De ce tissu, brillant d'or et de soie, S'enorgueillit des trésors qu'il déploie.
La Grotte de Narcisse.
IL est dans l'île un vallon solitaire, Fait pour Vénus et les dieux de Cythère, Étroit, profond, ceint d'arbres différents, Cèdres, sapins, orangers odorants.
Cette forêt verdoyante et touffue, Amphithéâtre agréable à la vue, De toute part enfermant ce séjour, Borde le pied des coteaux d'alentour, Et par degrés s'élève dans la nue.
Sous ces rochers, au bas de ces coteaux, S'ouvre une grotte à Vénus consacrée, Dont une vigne épandue en rameaux De ses festons a tapissé l'entrée.
Des doux zéphyrs l'haleine tempérée Vient, au travers de son feuillage épais, Rafraîchir l'air de la Grotte sacrée, Et leurs soupirs en troublent seuls la paix.
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