‹ Anthologie des écrivains françaisChapitre 44 sur 87 · et · texte numérisé non relu

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Ferney, 16 novembre 1773.

HÉ quoi ! vous êtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers Ma muse faible et surannée Puisse encore fredonner des vers ?

Quelquefois un peu de verdure Rit sous les glaçons de nos champs ; Elle console la nature, Mais elle sèche en peu de temps.

Un oiseau peut se faire entendre Après la saison des beaux jours ; Mais sa voix n'a plus rien de tendre, Il ne chante plus ses amours.

Ainsi je touche encor ma lyre, Qui n'obéit plus à mes doigts ; Ainsi j'essaye encor ma voix Au moment même qu'elle expire.

« Je veux, dans mes derniers adieux, Disait Tibulle à son amante, Attacher mes yeux sur tes yeux, Te presser de ma main mourante.

Mais quand on sent qu'on va passer, Quand l'âme fuit avec la vie, A-t-on des yeux pour voir Délie, Et des mains pour la caresser ?

Dans ces moments chacun oublie Tout ce qu'il a fait en santé.

Quel mortel s'est jamais flatté D'un rendez-vous à l'agonie ?

Délie elle-même à son tour S'en va dans la nuit éternelle, En oubliant qu'elle fut belle, Et qu'elle a vécu pour l'amour.

Nous naissons, nous vivons, bergère, Nous mourons sans savoir comment ; Chacun est parti du néant :

Où va-t-il ?... Dieu le sait, ma chère.

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