SATIRES
Le Dix- huitième siècle.
PARLERAI-JE d'Iris ? Chacun la prône et l'aime ; C'est un cœur, mais un cœur... c'est L'humanité même : Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté, La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes ; Un papillon souffrant lui fait verser des larmes. Il est vrai ; mais aussi qu'à la mort condamné, Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné, Elle ira la première à cette horrible fête Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.
(*) GILBERT (Nicolas-Joseph-Laurent), né à Fontenay-le-Château (Vosges) en 175 1, mort à Parisien 1780. Fils de cultivateurs, élevé au collège de Dôle, il débuta dans la poésie, à Nancy, par le Début poétique (1770), le Carnaval des auteurs, satire en prose, et le Siècle, satire en vers (1773). En 1774 il se rendit à Paria, et présenta sans succès, au conseil académique un poème : le Poète malheureux, où il reprochait à sa famille et à la société le malheur de sa destinée. D'humeur satirique, il entra dans le parti de Fréron et fit une guerre acharnée aux philosophes et aux encyclopédistes. De cette époque datent ses meilleures satires : le XVIII* siècle (1775) ; Mon apologie (i778)- Cependant, Gilbert écrivait aussi d'autres poèmes d'inspiration très différente, des odes dont les meilleures sont : le Jugement dernier, le Combat d'Ouessant et surtout ses fameux Adieux à la vie, admirable pièce, digne de Lamartine, et demeurée justement célèbre.
La mort prématurée de Gilbert a fait l'objet d'une légende à peine dissipée aujourd'hui. On a répété qu'il mourut de misère, sur un grabat, à l'Hotel- Dieu ; on ajoute que, dans un accès de délire, il avala une clef, qui lui resta dans l'œsophage ; Alfred de Vigny a popularisé cette légende dans Stello, ou il fait de Gilbert un autre Chatterton, le type du génie souffrant. La vérité est que Gilbert, qui recevait plusieurs pensions, l'une de l'archevêque de Paris, l'autre du Mercure de France, la troisième sur la cassette du roi, mourut des suites d'une chute de cheval, après avoir subi l'opération du trépan.
Voltaire en soit loué, chacun sait au Parnasse Que Malherbe est un sot et Quinault un Horace. Dans un long commentaire il prouve longuement Que Corneille parfois pourrait plaire un moment. J'ai vu l'enfant gâté de nos penseurs sublimes, La Harpe, dans Rousseau trouver de belles rimes. Si l'on en croit Mercier, Racine a de l'esprit ; Mais Perrault, plus profond, Diderot nous l'apprit, Perrault, tout plat qu'il est, pétille de génie : Il eût pu travailler à l'Encyclopédie. *
Boileau, correct auteur de libelles amers, Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers. Et tous ces demi-dieux, que l'Europe en délire A depuis cent hivers l'indulgence de lire, Vont dans un juste oubli retomber désormais, Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais !
Quelques vengeurs pourtant, armés d'un noble zèle, Ont de ces morts fameux épousé la querelle. De là sur l'Hélicon deux partis opposés Régnent, et l'un par l'autre à l'envi méprisés, Tour à tour s'adressant des volumes d'injures, Pour le trône des arts combattent par brochures ; Mais, plus forts que le nombre, et vantés en tous lieux, Les corrupteurs du goût en paraissent les dieux. Si Clément les proscrit, la Harpe les protège : Eux seuls peuvent prétendre au rare privilège D'aller au Louvre, en corps, commenter l'alphabet, Grammairiens-jurés, immortels par brevet : Honneurs, richesse, emplois, ils ont tout en partage, Hors la saine raison, que leur bonheur outrage ; Et le public esclave obéit à leurs lois. Mille cercles savants s'assemblent à leurs voix : C'est dans ces tribunaux galants et domestiques, Que parmi vingt beautés, bourgeoises empiriques, Distribuant la gloire et pesant les écrits, Ces fiers inquisiteurs jugent les beaux esprits. O malheureux auteur dont la plume élégante Se montre encor du goût sage et fidèle amante ; Qui, rempli d'une noble et constante fierté, Dédaigne un nom fameux par l'intrigue acheté,