JACQUES DELILLE
Musée de Versailles.
EINT PAR V . DANLOL'X
XVIIIe SIECLE — POEslK,
iySi DE LILLE — 137
Tomber, se prolonger dans des canaux superbes,
Là, s'épancher en nappe, ici, monter en gerbes,
Et, dans l'air s'enflammant aux feux d'un soleil pur,
Pleuvoir en gouttes d'or, d'émeraude et d'azur ?
Si j'égare mes pas dans ces bocages sombres,
Des Faunes, des Sylvains, en ont peuplé les ombres ;
Et Diane et Vénus enchantent ce beau lieu ;
Tout bosquet est un temple, et tout marbre est un dieu :
Et Louis, respirant du fracas des conquêtes,
Semble avoir invité tout l'Olympe à ses fêtes.
Les Arbres.
REMARQUEZ-LES surtout lorsque la pâle automne,
Près de la voir flétrir, embellit sa couronne ;
Que de variété ! que de pompe et d'éclat !
Le pourpre, l'oranger, l'opale, l'incarnat,
De leurs riches couleurs étalent l'abondance.
Hélas ! tout cet éclat marque leur décadence.
Tel est le sort commun. Bientôt les Aquilons
Des dépouilles des bois vont joncher les vallons ;
De moment en moment la feuille sur la terre,
En tombant, interrompt le rêveur solitaire.
Mais ces ruines même ont pour moi des attraits.
Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets,
Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure,
J'aime à mêler mon deuil au deuil de la nature ;
De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris,
Seul, errant, je me plais à fouler les débris.
Ils sont passés les jours d'ivresse et de folie :
Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie ;
Viens, non le front chargé de nuages affreux
Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux,
Mais l'œil demi-voilé, mais telle qu'en automne
A travers des vapeurs un jour plus doux rayonne :
Viens, le regard pensif, le front calme, et les yeux
Tout prêts à s'humecter de pleurs délicieux.