X794 I I.BRUN
L'Etna, géant incendiaire, Qui, 'l'un iront embrasé, fend la voûte des airs,
I ' s volcans, dont la froide colère
S'épuise en stériles éclairs.
A peine sa fureur commence, C'est un vaste incendie et des fleuves brûlants ; Qu'il est beau de courroux, lorsque sa bouche immense
Vomit leurs flots étincelants.
Tel éclate un libre génie, Quand il lance aux tyrans les foudres de sa voix ; Telle, à flots indomptés, sa brûlante harmonie
Entraîne les sceptres des rois.
Toi que je chante et que j'adore, Dirige, ô Liberté ! mon vaisseau dans son cours. Moins de vents orageux tourmentent le Bosphore
Que la mer terrible où je cours.
Argo, la nef à voix humaine, Qui mérita l'Olympe et luit au front des cieux, Quel que fût le succès de sa course lointaine,
Prit un vol moins audacieux.
Vainqueur d'Eole et des Pléiades, Je sens d'un souffle heureux mon navire emporté, Il échappe aux écueils des trompeuses Cyclades
Et vogue à l'immortalité.
Mais des flots fût-il la victime, Ainsi que le Vengeur il est beau de périr ; Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme,
De paraître le conquérir.
Trahi par le sort infidèle, Comme un lion pressé de nombreux léopards, Seul, au milieu de tous, sa fureur étincelle ;
Il les combat de toutes parts.
154 — LEBRUX 1794
L'airain lui déclare la guerre ; Le fer, l'onde, la flamme entourent ses héros, Sans doute ils triomphaient, mais leur dernier tonnerre
Vient de s'éteindre dans les flots.
Captifs.... la vie est un outrage, Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux. L'Anglais, en frémissant, admire leur courage,
Albion pâlit devant eux.
Plus fiers, d'une mort infaillible, Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats, De ces républicains l'âme n'est plus sensible
Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.
Près de se voir réduits en poudre, Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants ; Voyez-les défier et la vague et la foudre
Sous des mâts rompus et brûlants.
Voyez ce drapeau tricolore Qu'agite en périssant leur courage indompté ; Sous le flot qui les couvre entendez-vous encore
Ce cri : « Vive la liberté ! »
Ce cri, c'est en vain qu'il expire, Étouffé par la mort et par les flots jaloux. Sans cesse il revivra répété par ma lyre,
Siècles, il planera sur vous !
Et vous, héros de Salamine, Dont Téthys vante encor les exploits glorieux, Non, vous n'égalez point cette auguste ruine,
Ce naufrage victorieux.
i?04 LEBRUN — 155
Homère et Ossian.
LA riante mythologie Que celle du chantre d'Hector !
Qu'il a de grâce et d'énergie !
Tout ce qu'il touche devient or.
De quels feux divers il compose L'arc d'Iris au vol diligent !
Son Aurore a les doigts de rose :
Sa Téthys a les pieds d'argent.
Toujours neuf sans être bizarre, Créant ses héros et ses dieux, Que, loin des gouffres de Tartare, Son vaste Olympe est radieux !
De Neptune frappant la terre, Le trident s'ouvre les enfers ; Tes noirs sourcils, dieu du tonnerre, D'un signe ébranlent l'univers.
Le dieu qui foudroyait, soupire, Et d'Ida se couvre de fleurs :
Je pleure à ce tendre sourire Qu'Andromaque a mouillé de pleurs.
Homère et la nature même Ont su, variant leur pinceau, M 'offrir l'antre de Polyphème Et la grotte de Calypso.
Du vrai, du simple heureux modèle, Qu'il est encore intéressant, Quand d'Ulysse le chien fidèle Expire en le reconnaissant.
Que le doux soleil de la Grèce L'échauffé bien de ses rayons !
— Mais Ossian n'a point d'ivresse, La lune glace ses crayons.
i56 — LEBRUN 1794
Sa sublimité monotone Plane sur de tristes climats :
C'est un long orage qui tonne Dans la saison des noirs frimas.
Parmi les guerrières alarmes Fatiguant sa lyre et sa voix, Il parle d'armes, toujours d'armes Il entasse exploits sur exploits.
De mânes, de fantômes sombres, Il charge les ailes des vents ; Et le souffle des pâles ombres Se mêle au souffle des vivants.
Ses neuves ont perdu leurs urnes ; Ses lacs sont la prison des morts, Et leurs naïades taciturnes Sont les spectres des sombres bords.
Il n'a point d'Hébé, d'ambroisie, Ni dans le ciel ni dans ses vers ; Sa nébuleuse poésie Est fille des rocs et des mers ;
Son génie errant et sauvage Est cet ange noir que Milton Nous peint de nuage en nuage Roulant jusques au Phlégéton.
Vive Homère et son Elysée, Et son Olympe et ses héros, Et sa muse favorisée Des regards du Dieu de Claros.
Mes amis, qu'Apollon nous garde Et" des Fingals et des Oscars, Et du sublime ennui d'un barde Qui chante au milieu des brouillards !
Il BRUN - 157
EPIGRAMMES
Sur Florian.
DANS ton beau roman pastoral Avec tes moutons pêle-mêle, Sur un ton bien doux, bien moral, Berger, bergère, auteur, tout bêle.
Puis berger, auteur, lecteur, chien, S'endorment de moutonnerie.
Pour réveiller ta bergerie, Oh ! qu'un petit loup viendrait bien !
Sur La Harpe qui venait de parler du grand Corneille avec irrévérence.
CE petit homme à son petit compas Veut sans pudeur asservir le génie ; Au bas du Pinde il trotte à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.
Au grand Corneille il a fait avanie ; Mais, à vrai dire, on riait aux éclats, De voir ce nain mesurer un Atlas, Et, redoublant ses efforts de Pigmée, Burlesquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée.