‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 1 sur 70 · PARIS -XIV · texte numérisé non relu

PARIS -XIV

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INTRODUCTION DE L'EDITEUR

Après le succès de notre Anthologie de la Nouvelle Poésie Française et de nos Anthologies de Poésie étrangère, de notre Anthologie de la Nouvelle Prose Française et de notre Anthologie des Essayistes Français, nous avons décidé de publier une Anthologie des Philosophes Français Contemporains. Nous ne croyons pas qu'il existe, à l'heure actuelle, en un volume d'un format courant et (fun prix moyen, un recueil qui comprenne les textes des principaux philosophes de notre temps et qui donne ainsi une vue rapide du mouvement philosophique d'aujourd'hui.

Nous avons suivi, pour le choix de ces textes, les directives essentielles qui nous ont guidés dans les ouvrages précédents de cette collection. Nous n'avons donc pas cherché à établir un recueil de morceaux choisis, mais nous nous sommes efforcés de montrer ce qu'est le mouvement philosophique contemporain dans ce qu'il a de réellement vivant.

C'est ainsi qu'un certain nombre de noms célèbres, tels que Frédéric Rauh, Emile Boutroux, Renouvier, bachelier, ne figurent pas dans notre Anthologie, soit que leur influence n'apparaît pas actuellement, soit que cette influence ne s'accuse plus qu'à travers les écrits de leurs successeurs et de leurs héritiers.

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Nous avons cependant placé en tête de ce présent recueil les quelques grands ancêtres, les quelques puissantes personnalités de la fin du dix-neuvième siècle, qui sont directement à la source du mouvement contemporain.

Enfin, nous avons cherché à suivre ce mouvement jusque chez les plus jeunes philosophes, jusque chez ceux dont la pensée paraît déjà donner des indications précieuses sur le travail idéologique qui se fait et qui se fera.

Sans doute nous nous trouvons en présence des nombreux philosophes de notre temps, comme devant les essayistes, en face d'une multitude de tendances diverses et con^ tradictoires. Il semble que la plupart des écoles du passé sont parvenues à se renouveler, à s'adapter à notre époque, à persévérer jusqu'à nous et, aujourd'hui encore, à se faire représenter.

C'est même cette multiplicité de positions coexistantes qui peut caractériser la pensée moderne. Chaque grand philosophe qui crée un système, comprenant désormais qu*il est impossible d'apporter d'un coup une explication absolument définitive du monde, appelle des disciples pour continuer son œuvre en la perfectionnant. Il met tout son espoir dans racole qui doit faire durer son nom. Il y a donc presque autant d'écoles ou de groupements que de philosophes, groupements qui ne sont bien souvent représentés que par un seul homme.

Cependant, si la pensée philosophique paraît ainsi se fractionner, — en perdant son aspect monumental, elle s'est rapprochée de la vie. Elle devient, de moins en moins, une spécialité réservée uniquement à des techniciens. Le grand public a tendance à s'y intéresser. On saisit les rapports de la philosophie et des différents domaines de Vactivité humaine : économie politique, politique, littérature, art...

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR

Aussi avons-nous tenu à faire figurer dans le présent volume les auteurs qui ont justement, en deçà de la pure philosophie, une influence sur le mouvement général de notre époque. Et nous n'avons pas hésité à sacrifier des auteurs honorables, mais trop uniquement spécialisés dans le domaine de l'enseignement ou de l'h'stoire pure.

Au milieu de cette diversité de positions individuelles, le lecteur retrouvera, avec plus d'acuité que jamais, les grands conflits qui ont éternellement opposé les esprits. Matériau listes et idéalistes continuent à s'affronter, monistes et dualistes, déterministes et partisans de la liberté, conformistes et révolutionnaires. . .

A travers toutes ces tendances, on aperçoit peu à peu avec netteté les limites de l'esprit humain. Si, en évoluant, le mouvement philosophique ne semble pas nous apporter de résultats positifs, certains résultats négatifs paraissent acqu's une fois pour toutes. Nous commençons à dégager le rôle et la place de l' intelligence, de même que la situation de la terre par rapport à l'univers. Cette critique poursuivie par Kant, Bergson, Poincaré, renouvelée par Meyerson, attribue à la raison une puissance de plus en plus relative. La philosophie contemporaine nous enseigne, à mesure que s'étendent nos connaissances, que celles-ci sont à l'échelle de l'homme.

Cependant, l'aspiration à l'absolu, qui est au fond de la conscience humaine, reste impérissable. Tandis que toute une lignée de philosophes Rappliquent à marquer les bornes de la raison, d'autres philosophes, plus ou moins hégéliens, comme les quelques jeunes penseurs qui figurent à la fin de ce présent ouvrage, persévèrent à la recherche d'un progrès de cette raison dépassant ses cadres actuels. L'espoir d'une raison surhumaine hante toujours l'homme. Autour

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il*

de la grandeur et de la petitesse de Vhomme se rallient toute la pensée : l'esprit mystique et Vesprit critique.

Nous remercions ici vivement M. Arnaud Dandieu, qui a bien voulu collaborer à rétablissement de ce présent livre et qui nous a rendu de si précieux services. Nous publions, dans la Préface qui suit, l'impression générale qu'il a dégagée personnellement du tableau d'ensemble que représente cette Anthologie. Ainsi chaque lecteur tirera sans doute de ces lectures un point de vue particulier. Telle est une des raisons d'être d'un ouvrage de ce genre.

PREFACE

Parmi les auteurs cités, le lecteur reconnaîtra facilement que les écoles ou les doctrines officielles {si l'on entend par là celles qui sont professées dans les diverses universités) ne sont guère représentées que par leurs chefs de file. On peut placer à côté de ces noms ceux des principaux représentants des doctrines rattachées aux enseignements des Eglises. En face ou en marge de ce parterre de princes, les hétérodoxes les plus notoires et surtout les plus pénétrants constituent un groupe fort peu homogène, mais auquel nous avons avec intention consacré des pages relativement nombreuses.

Cette anthologie comprend des éléments extrêmement divers, qu'il semble d'abord difficile de considérer autrement qu'un par un. Le lecteur reconnaîtra cependant aisément ceux qu'on peut appeler conformistes, qu'ils soient thomistes, cartésiens ou sociologues, et ceux qui, hétérodoxes et non conformistes, sans constituer un groupe homogène, ont du moins en commun le caractère de ne se rattacher qu'indirectement ou simplement par les coups qu'ils leur portent, aux doctrines généralement reçues.

Quoi qu'il soit impossible de tracer une ligne de démarcation précise entre ces deux larges groupes, il semble que,

PRÉFACE

PREFACE

tandis que l'un se caractériserait par un attachement de plus en plus formel au rationalisme cartésien ou thomiste, Vautre, d'ailleurs incohérent, trouverait une espèce d'unité dans sa volonté de faire, au sein même des grands problèmes, une place aux divers aspects de l'irrationnel, soit pour triompher de ses abîmes, soit pour s'y laisser flotter.

Devant ce panorama, une première constatation s'impose : concret et abstrait, continu et discontinu, monisme spiritualiste et croyance à la multiplicité du réel coexistent au sein des nouvelles philosophies anglo-saxonnes; en Allemagne, l'école phénoménologique a renouvelé profondément l'enseignement philosophique; les problèmes du réel intuitivement et affectivement perçu sont abordés de front par des penseurs dégagés des chaînes kantiennes ou hégéliennes : au delà de Husserl, Heidegger remonte vers les sources mêmes de la métaphysique; au contraire, la philosophie universitaire française, appuyée sur le rationalisme et le déterminisme des physiciens et d'une manière générale des savants, demeure à peu près entièrement cartésienne au sens le plus traditionnel du mot. Si la dialectique hégélienne refoulée dans les sciences sociales ou contredite par le succès de la logique mathématique, a fléchi, la dialectique cartésienne, elle, modifiée au gré des nouvelles formes du langage, affirme plus que jamais le triomphe de l'analyse et de l'abstraction. La tradition philosophique cartésienne, chaque fois qu'elle est près de céder, n'a qu'à se retourner vers la science pour y trouver, fût-ce aux dépens de la pensée, un vocabulaire et des arguments nouveaux.

S'en tenir à cette première constatation serait pourtant avoir de la pensée frança'se contemporaine une idée bien superficielle, et d'ailleurs conforme à celle qui est généralement répandue hors de nos frontières, tara par les Fran-

\çai$ en voyaga que par les étrangers qui croient connaître - et même aimer — notre pays. Il convient de préciser que l'ossification de la pensée semble être en France le fait \à peu près exclusif de l'enseignement officiel. La littérature et l'art ont donc pu échapper facilement à ce danger, les pontifes servant même à l'occasion d'utiles repoussoirs. Au contraire, la pensée philosophique, qu'elle le veuille ou non, demeure étroitement liée à l'enseignement philosophique; son royaume est peut-être le plus grand, mais il ne saurait subsister qu'en dehors de la vie mondaine. L'école est son refuge et son champ d'action. D'autre part, même dans le domaine purement philosophique, la rigueur de la scolastique qui gouverne aujourd'hui presque tout l'enseignement, est beaucoup plus explicable sans doute par une réaction que par le développement des tendances propres à la non* velle pensée française. Le jour où Auguste Comte délégua Alfred Sabatier au Gesu de Rome pour y négocier l'alliance des forces positivistes avec celles des Jésuites contre toutes les forces de l'anarchie moderne, il n'agissait certes point en désespéré. Mais il ne faisait qu'anticiper sur le mouve* ment actuel qui, sans abaisser les barrières de plus en plus conventionnelles séparant les diverses scolastiques, fait con^^ verger leurs efforts contre leurs ennemis communs. Qu'il ait ou non réellement pris cette initiative {car l'exactitude des faits en question est contestée), Auguste Comte n'aurait fait en la prenant que suivre jusqu'au tout la tendance im'^ cliqué e par le dogme philosophico-religieux qu'il avait \choisi : dogme sans doute le plus antiindividualiste et le plus rigoureusement logique, une fois son principe admis, que ^Occident semble avoir connu. Nous aurions donc tort de [nous étonner du tour que prit, dit-on, la conversation entre [le positiviste et le jésuite : leur gravité et leur bonne volonté

PRÉFACE

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résultaient de leur commun zèle à lutter contre un retour offensif de cet esprit spécifiquement révolutionnaire qm Veffort de toute leur vie avait tendu à réprimer ou l stériliser. Mais leur désir dLunion, avant tout tactique, fai sait précisément oublier au positiviste ce que ses origine personnelles avaient d'irréductiblement révolutionnaire; ca les barrières qui séparent les diverses scolastiques ne peu vent devenir tout à fait conventionnelles que lorsqu'elle se sont entièrement vidées de cette puissance affective qu a été leur raison d'être. Alors, elles voient, non sans inquie tude, s'en charger, comme d'un explosif, les nouvelles doc trines en formation. Cest donc à la faveur d'un malentendu que peut se conclure semblable alliance; mais, au moment oîi les diverses scolastiques semblent le plus daccord, l'abîme qui les sépare historiquement apparaît, comme il arriva à la fin de la conversation entre le jésuite et le positiviste, puisque le premier avait cru qu'il s'agissait, non pas d'Auguste Comte, mais de Véconomiste Charles Comte. Effectivement l'accord n'aurait pu se faire que sur des mots et non sur des choses; mais toutes les scolastiques se ressemblent du moins en cela qu'elles donnent à l'ordre et au rapport des mots et des signes abstraits une importance qui peut aller jusqu'à nier l'existence des choses. Plus avisés sans doute que le R. P. Beckx, le jésuite, et Alfred Sabotier, le positiviste, les divers rationalismes traditionnels qui, aujourd'hui, chacun sur leur terrain, maintiennent leurs positions anciennes, ne se sont unis qu'en fait contre les nouveautés et se protègent contre les intrusions dangereuses en amusant le tapis grâce à leurs interminables querelles théoriques. Ainsi font par exemple, avec beaucoup d'élégance, néo-thomistes et néo-cartésiens.

Le développement ou la renaissance des anciennes sco-

astiques ne peuvent prendre toute leur signification que H l'on se rappelle les courants de pensée contre lesquels elles réagissent. Avant leur dernier retour offensif, l'esprit ÎQ Renan et l'esprit de Bergson ont régné tour à tour. La personnalité de Renan, plus que sa pensée, assez peu originale quant au fond, eut sur l'intellectualisme de ses conemporains une influence singulièrement dissolvante, ^yant traversé catholicisme et positivisme, Renan avait ippris l'art de tourner tous les systèmes. En servant de éhicule en même temps que de filtre, non point peut-être i la philosophie mais à la sentimentalité allemande du devenir, en la mêlant dans une proportion très savoureuse au scepticisme national, il offrit à la littérature et à ressayisme une matière exquise dont ils se contentèrent longtemps. Les noms et le prestige de Barrés et d'A. France suffisent à évoquer toute une ambiance à laquelle V intellectualisme universitaire n'essaya même pas de disputer ses zones d'influence. Il se contenta de se retirer en lui-même et de conserver ses places, ayant assez à faire à se défendre contre les entreprises du matérialisme des médecins. Car c'était à leur savant dosage de scientisme et de spiritualisme, de rationalisme et d' évolutionnisme que les maîtres d'alors employèrent avec une gravité et une honnêteté louables toutes les ressources des scolastiques cartésienne et kantienne.

Mais si les dangers que faisait courir à leur privilège l'esprit de Renan n'étaient qu'extérieurs, tout autres se révélèrent ceux dont les menacèrent les diverses étapes de la progression bergsonienne. Bergson, se servant surtout de Spencer comme repoussoir, mais s'en prenant d'une manière générale à tout ce qui était rationalisme et mécanisme, introduisit, conjointement avec le pragmatisme, une

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nouvelle manière de penser. Sans doute, durée concrète, élan vital, intuition flottèrent d^abord au-dessus du public comme des formes verbales engageantes, contrastant avec le pédantisme et la sécheresse de r école, C était le temps oh les professeurs croyaient encore possible de se défendre de Bergson par des sourires. Mais bientôt ce fut le monde universitaire lui-même où se multiplièrent les infiltrations bergsoniennes. Le mécanisme de Le Dantec ayant eu le naïf courage dune attaque de front ne trouva que la possibilité de se retrancher derrière les positions préparées à l'avance du postulat scientifique. Bergson agaçait d'autant plus les théoriciens de la connaissance qui avaient prétendu régner en maîtres sur tous les domaines de la philosophie, qu'il les devançait sur leur propre terrain. Les géniales réflexions sceptiques d'un Poincaré, les savantes contructions dun Hamelin prenaient, avant même de s'être manifestées au public, un aspect presque timoré. Bref, idéalisme et réalisme s'imprégnaient insensiblement de la nouvelle doctrine, et la scolastique cartésienne, comme un corps dur plongé dans une ambiance émolliente, menaçait de se dissoudre complètement. Chose curieuse : le liquide bergsonien, en même temps quil baignait la Sorbonne, arrosait aussi l'Eglise. Parallèlement à son offensive, l'aventure moderniste se développait. On y trouve à la fois le reflet de l'intuitionnisme bergsonien (par exemple chez Edouard Le Roy) et l'écho de l'historicisme allemand montant depuis longtemps autour du catholicisme comme une marée redoutable et confuse. De toute la hauteur de sa puissance critique et de son honnêteté scientifique, Alfred Loisy, historien et exégète, dominait le mouvement. Audessus du libéralisme protestant et du dogmatisme catholique, une construction mouvante et hardie commençait ainsi

à s'élever. Mais l'inondation bergsonienne ne se contentait pas de bouleverser et de féconder les domaines philosophiques et religieux. Elle menaçait toutes les orthodoxies; l'Université laïque et l'Eglise catholique n'étaient pas seuees atteintes : de façon inattendu, le dogme marxiste fut attaqué lui aussi. Il le fut par l'intérieur comme les deux autres : le pragmatisme de Georges Sorel insinuait en effet dans le matérialisme historique des éléments inquiétants pour les rationalistes et les dialecticiens. A force de réfuter Condorcet et de ridiculiser le socialisme parlementaire, il jetait aussi sur le paradoxe hégélien, même renversé dans le miroir matérialiste, une lumière ironique. Si tout rationa^ lisme est utopique, comment accepter le dogme de la primauté de l'économique et la construction dialectique? En somme, touHs les anciennes positions étaient menacées. H était d'autant plus difficile de les défendre que la nature des forces qui les attaquaient ou qui les tournaient ne se laissaient pas définir. C'est une lame de fond, affirmaient les générations d'avant guerre. Mais cette lame effectivement puissante et étendue, avait toute les couleurs de V arc-en-ciel. On pouvait l'appeler spiritualiste, évolutionniste, pragmatiste, mystique, sentimentaliste, etc. Tout le monde se déclarait porté par elle, et, sur le terrain politique où les coups ■changés étant souvent de l'ordre physique, les cocardes que l'on porte ou que Von vise sont forcées d'être bien distinctes, on trouvait pourtant dans chaque camp des bergsoniens convaincus.

Il est assez curieux de constater que, pour qui voit les choses de haut, la réaction antibergsonienne ne s'organisa utilement qu'à peu près au moment de la grande guerre. Il est superflu de rappeler ici le succès que connurent dans les derniers mois de paix, certains enquêteurs ou

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polémistes (souvenez-vous dAgathon) qui faisaient contre le bergsonisme flèche de tout bois. En même temps que le positivisme nationaliste de Maurras, le thomisme chez les catholiques, le cartésianisme chez les laïques, se réveillèrent avec une voix nouvelle et trouvèrent audience auprès d^un public épris de rigueur et de mots <f ordre. La période 1912-1920 est bien celle de la mobilisation des nations et des traditions. Ce garde à vous universel est également vrai pour le marxisme que la révolution de 17 et le léninisme des premières années rétablirent en sa rigidité première. Dans tous les domaines et de tous les côtés, la littérature et la politique accoururent à la rescousse du rationalisme menacé. L'idéalisme devenu critique, assoupli à toutes les dialectiques, tissait patiemment sa toile d'araignée relativiste; le grand talent de quelques maîtres, notamment de M. Léon Brunschvicg, le souvenir encore présent d'Hamelin, enfin les vues pénétrantes de logiciens, tels que M. Lalande, les prémices d'une renaissance de la logistique, etc., infusaient à la scolastique universitaire un sang nouveau encore plus subtil. En même temps, le rationalisme pouvait opposer le plus vigoureux de tous les rameaux positivistes à ses adversaires mystiques ou religieux. Emile Durkheim, qui avait depuis longtemps fondé l'école sociologique, exerçait dès ce moment une influence incomparable sur ses disciples et ses élèves. Sans considérer la position prise par la plupart des sociologues à l'égard des diverses confessions et les sympathies qui ne tardèrent pas à unir un certain socialisme pacifiste à la morale sociologique, l'œuvre de Durkheim procède en elle-même pour toute la partie qui n'était pas rigoureusement scientifique, d'une véritable religion de la raison et du progrès (il Va lui-même expressément indiqué). De leur côté,

d'éminents psychiatres, comme Georges Dumas et Pierre janet, s'efforçaient de tirer la psychologie de son ornière philosophique, et commençaient à extraire du pragmatisme {considéré comme une psychologie de l'expérience et par là opposé paradoxalement au bergsonisme) les éléments de cette psychologie du comportement que les savants amérU cains ont, depuis, à la fois largement enrichie et partiellement démonétisée sous le nom de behaviorisme; ils arrêtaient ainsi dans leur secteur l'assaut bergsonien. La masse la plus importante de ce flot, progressivement rejetée vers la religion, se heurta aux savantes organisations néo-thomistes que M. Maritain surtout eut Vart et la patience de mettre en vedette. Reculant devant ce nouvel obstacle, l'enthousiasme bergsonien — qui d'ailleurs avait permis au bergsonisme de pénétrer dans la manière contemporaine de penser — se dilua et l'excédent de ses premières cohortes ^engouffra dans les dangereux refuges du spiritisme ou de la théosophie.

Cependant, sur tous les terrains, la lutte s'éternisait en se vulgarisant. La réaction cartésienne entrait avec armes et bagages dans les colonies littéraires où quelques années plus tôt le bergsonisme l'avait précédée. Sans prétendre ici décrire dans l'ordre de leur apparition les divers événe^ ments, il convient d'pn rappeler quelques-uns : Alain et Valéry utilisant, chacun à sa manière, leur prestigieuse rhétorique, introduisaient à nouveau Descartes auprès des femmes savantes. Julien Benda, mieux que tout autre, sut aménager à son talent une plate-forme antibergsonienne d'oïl il s'éleva pour renchérir encore sur l'idéalisme intellectualiste. Mais, au fur et à mesure qu'Us s'acharnaient sur leur ennemi commun, tous, philosophes ou essayistes, persistaient à affirmer son importance. Quand il leur parut hors d'haleine,

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plus d'un, imitant les assassins du duc de Guise, ne purent s'empêcher de s'écrier : Dieu, comme il est grand!

Ce magnifique coup de chapeau donné au bergsonisme par ses plus sérieux adversaires, n'était pas seulement un geste courtois et un moyen élégant d'élargir aux yeux du monde ce qu'ils considéraient comme leur victoire, c'était aussi une précaution : rendre justice à un adversaire qu'on voit défaillir, c'est prétendre mesurer sa force en même temps que sa faiblesse, c'est le définir en le jugeant. Quand on a ramené le bergsonisme à une critique du rationalisme classique et du parallélisme psycho-physiologique, qu'on lui a reconnu le grand mérite d'avoir renouvelé le problème du Temps, il semble qu'on lui ait fait sa part. En même temps, on réserve les droits essentiels de l'idéalisme critique et du rationalisme sociologique. Il est bien douteux pourtant que le bergsonisme dans sa profondeur n'atteigne pas des sources beaucoup plus dissolvantes. Au moment même où il était dbnsidéré, à tort ou à raison, par beaucoup d'universitaires comme provisoirement hors de combat, la position idéaliste chère à la scolastique cartésienne se trouva de nouveau en danger. Succédant à l'influence de Nietzsche, généralement peu comprise et d'ailleurs contradictoire, les théories de Freud pénétraient presque brusquement en France et attaquaient à sa racine même la psychologie traditionnelle, tandis qu'une sorte de néo-romantisme (Proust, surréalisme, etc.) ramenait l'<Jttention sur les problèmes de la vie et de la mémoire affectives. La conversion de quelques esprits distingués au spiritisme et au catholicisme suscitait d'importants travaux (1). Enfin, le fameux « appel de l'Orient », d ailleurs plus ou moins authentique et plus

(i) Cf. notamment G. Marcel : Journal métaphysique, qui aboutit à la dissociation de la notion d'existence d'avec celle d'objectivité.

OU moins sincère, ouvrait, au cœur même de Vidéalisme, un gouffre (f inquiétude. Toutes les valeurs paraissaient de nouveau sujettes à révision, il semblait qifon fût en pré^ sence des premières ondes d'un nouveau remous encore plus violent et trouble que celui du bergsonisme qui, lui du moins, par la forme même de son spiritualisme et de son langage, demeurait tout parfumé de Platon,

En face de ce nouveau danger, que fit la Réaction? Elle adopta — inconsciemment sans doute — une ligne de conduite nouvelle, A l'heure actuelle, la France intellectuelle présente un singulier aspect. Quoi qu'on en dise, elle ne s'est point fermée aux dieux étrangers. Comme jadis à Rome, tous les cultes y ont leurs autels. Telle la psychanalyse, tel le behaviorisme. Mais — et c'est cela qui est nouveau — ces dieux importés demeurent étrangers. Quoiqu'ils disposent de leurs crédits et de leurs fidèles; quoiqu'ils aient pu librement faire bâtir leur église, parfois même dans l'enceinte universitaire, ils vivent séparés des anciens dieux. Pour être plus sûrs d éviter les batailles, peu à peu toutes les Eglises anciennes et nouvelles sont devenues des citadelles. Elles ont leur artillerie et leur uniforme respectifs, leur espionnage, leur contre-espionnage et leurs mots de passe. Organisées comme les ordres militaires de jadis, les doctrines coexistent d'ailleurs paisiblement sauf à échanger de temps à autre d'aigres notes diplomatiques rédigées chacune en leur langage propre. Situation tragi-comique comme tout ce qui est féodal. Veut-on connaître les noms des plus importantes de ces forteresses? Nous nommerons le thomisme, l'idéalisme sorbonnard, le freudisme, l'école sociologique, la psychologie behavioriste, le marxisme, qu'on distingue (fun seul coup dœil. Le premier touriste venu en découvrira d'autres sans même avoir besoin d'utiliser la

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spectroscopie portative du Comte Keyserling. Entre sociologues et psychologues comme entre psychanalystes et behavioristes, nous avons assisté à des ententes passagères, à des négociations compliquées et sans espoir. Mais ce n'était là que cérémonies somptuaires; chacun, pour travailler ou même se distraire, doit rester chez soi. Comme certains châteaux forts contenaient entre leurs murs de quoi distraire et nourrir leurs habitants, de même chaque citadelle philosophique a sa Revue, ses poètes, ses romanciers et ses salons; elle envoie parfois des délégations au delà des mers où quelque seigneur du fief a fait naguère souche d'un bâtard, par exemple de l'humanisme américain. Mais, à Vintérieur des murs, règne une forte tradition aristocratique. Uélégance et la gentillesse du langage dont les secrets ne doivent d'ailleurs être appris que lentement, font contraste avec la pesanteur compliquée et souvent primitive des moyens de défense. Entre les citadelles et hors de leurs zones d'influence s'étend une sorte de no mans land où naissent et meurent toutes espèces de formes généralement peu viables. Ce n'est qu'à Vombre de quelques tours souvent en ruines que çà et là ermites ou « sauvages » édifient leur hutte. Nous avons tenu à consacrer à ces derniers le plus de pages possible car il semble que ce soit parmi eux qu'on ait le plus de chance de trouver un véritable espoir de renaissance; au reste se rattachent-Us plus ou moins directement pour la plupart à une des grandes écoles fortifiées.

Scolastique d'abord, voilà le mérite qu'à Vétranger on se plaît aujourd'hui à reconnaître au professeur ou à Vétudiant français, qui ont presque toujours le malheur de s'en montrer fiers. A-t-il donc fallu si peu de temps pour qu'on oublie les bouleversements spirituels dont la France, en quelques

siècles, a été le théâtre? Faut-il rappeler le caractère antiuniversitaire de la révolution cartésienne, le rôle qua joué Auguste Comte par rapport à Victor Cousin, l'obstination de Taine égale à l'intransigeance des maîtres qui le jugeaient, enfin l'émotion provoquée par la thèse d'Espinas? Il semble que, dans tous ces cas, la poussée révolutionnaire ait été proportionnelle à la résistance, et que le fait d'avoir à briser un cadre rigide ait tourné finalement à l'avantage de la pensée nouvelle. S'il y a quelque chose de spécifiquement français, c'est aussi bien que l'attachement aux formules, le mépris du dogme en soi. La confiance en la force explosive de V individualisme créateur s'appuie sur ce souci d'efficacité dont la logique destructive est l'instrument d'élection.

Sans prétendre aucunement donner en exemple tel ou tel nom, on peut bien citer un certain nombre de philosophes, de l'œuvre desquels on trouvera plus loin les extraits, qui semblent préparer, d!une manière plus ou moins claire, un bouleversement analogue aux précédents. La place nettement à part faite à M. Emile Meyerson dont le paradoxe épistémologique affirme le conflit permanent du rationnel et de l'irrationnel au sein de la pensée scientifique et même du sens commun, sa magistrale et cruelle analyse de l'illusion positiviste; d'autre part le retentissement des patients travaux dus à M, Lévy-Bruhl, sociologue peut-être hétérodoxe, sur la pensée primitive et sur la science des mœurs, apportent un présage de luttes nouvelles sur des terrains déblayés. Parvenus l'un et l'autre au sommet d!une glorieuse carrière, MM. Meyerson et Lévy-Bruhl partis, l'un de l'épistémologie, l'autre de la sociologie, c'est-à-dire hors de la métaphysique, pourraient bien fournir à Tintelkctual battle des ressources dont l'ampleur est certaine quoique difficile à mesurer, et que leur indépendance d'esprit est de nature

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à faire largement fructifier. Du côté des psychiatres, la pensée toujours en mouvement du professeur Pierre Janet, qui, après avoir été parmi les plus dangereux adversaires des intuitionismes bergsonien et freudien, n'en a pas moins échappé au spiritualisme et au matérialisme classiques, apporte avec ses théories sur la fonction du réel et les oscillations du niveau mental des éléments aussi mystérieux que ceux de la psychologie affective; ainsi fait aussi en s* élaborant Vœuvre encore trop peu connue du D' Minkowski qui se situe en quelque sorte au delà de la psychanalyse et, ayant puisé chez Husserl et Bergson, pose les premiers jalons dune phénoménologie du temps et de l'espace. Comment ne pas citer encore des noms tels que celui de Jean Wahl qui, mieux que tout autre, nous aide à retrouver le trésor toujours plus fécond de V angoisse métaphysique. Enfin il faut mentionner deux groupes : le premier, celui de /'Esprit, malheureusement éphémère, et le second celui du Grand jeu qui, hors de toutes les Ecoles, apporte les prémices d'un renouvellement radical de l'idéalisme.

Si maintenant, ayant relu les pages détachées des œuvres de ces isolés ou de ces mécontents, à personnalité trop forte pour se plier au cadre des doctrines refroidies, je cherchais à en dégager un espoir de renaissance, je remarquerais que ces auteurs ne paraissent guère habiter cette oasis (Tinaction sans bassesse et d^ intelligence sans portée que le monde troublé croit être celui de la pensée française; quoique presque tous, étrangers les uns aux autres, ces « sauvages » se ressemblent du moins par un souci héroïque cfeffîcacité philosophique.

La pensée, particulièrement la pensée philosophique, ne saurait vivre et créer dès qu'elle a perdu le secret de la véritable spiritualité. L'effort bergsonien, en dehors de ses résultats, à proprement parler, techniques, est surtout admirable pour avoir insisté sur cette carence de la philosophie dite rationaliste. Spirituel, en effet, ne doit pas s'entendre de ce qui est détaché du réel. L'esprit, dans sa profondeur, n'en'* seigne spontanément aucune mutilation, et, s'il établit une hiérarchie parmi les valeurs, ce ne peut être qu'au profit d^une de ces inventions totales (quant à la forme) qu'est un changement de plan. En ce sens, la synthèse rabelaisienne et le matérialisme d'un Diderot sont de magnifiques exempies de renaissance spirituelle : Rabelais et Diderot créaient, en la décrivant, une ambiance euphorique à la faveur de laquelle l'homme apparemment et logiquement acculé au fond d'une impasse, trouvait le génie de ^élever au-dessus de ce conflit insoluble pour toute dialectique purement idéologique.

Cette foi créatrice, beaucoup (f esprits écœurés par le rationalisme, prétendent aujourd'hui à la retrouver en redonnant d'abord au rêve sa dignité et sa ferveur. Retour aux profondeurs, sans doute plus sûr symptôme de création nouvelle que tout propos délibéré de faire ouvertement table rase. Il ne me semble pourtant pas que cette redécouverte du rêve, en tant qu'expérience philosophique, suffise à nous faire retrouver toute la fécondité de l'esprit.

Le sens du présent et de la terre déjà commence à se faire jour au sein des rêveries que beaucoup croyaient pure* ment lyriques ou métaphysiques. Cette force qui, comprimée, est sujette à des détentes brusques, créatrices de sciences et de consciences nouvelles, ne saurait d'ailleurs être revendiquée au profit âun pragmatisme, quel qu'il soit.

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PREFACE

Bien au contraire. Lyrisme pur ou idéalisme pur, (fune part; pragmatisme pur ou scientisme pur de Vautre, ne peuvent exister parallèlement qu'à une même époque décadente qui les stérilise Vun par Vautre, Raison pure et raison pratique, réflexion et action, ne sont pas plus séparables — du moins dans le domaine philosophique — qu'esprit et corps. Cest de cette séparation que naissent les dogmatismes malthusiens aussi bien que les anarchies impuissantes. Ou V effort humain est un, ou il tourne en rond. Dans la lutte où V esprit est engagé par la vie, cette unité affective de la personne contre le temps irréversible et contre le monde chaotique est la condition essentielle de V efficacité philosophique.

S'il fallait, pour être plus clair, se tourner vers une autorité quelconque, ce serait justement vers ce même Descartes dont on se sert aujourd'hui pour opprimer, sans en avoir Vair, la liberté de pensée efficace. Et, sans doute, ne faut-il pas moins que la volonté cartésienne (faction spirituelle pour nous débarrasser de V étouffante scolastique carte" sienne. Le maître qu'ici nous évoquons, c'est Virréductible adversaire de toute construction philosophique en marge de la vie et des problèmes posés en actes. Celui qui considérait la pensée comme le champ des plus grandes batailles serait digne en effet d'être appelé à la rescousse contre ceux qui prétendent lui donner la présidence d'honneur de tous les monismes et relativismes de conciliation. Son individualisme de caractère et de principe en le séparant d'un grand nombre de ses disciples contemporains porterait plutôt à rendre le rang de philosophes authentiques aux encyclopédistes du XVIII® siècle français que V académisme et le néo-spiritualisme avaient dédaigneusement rejetés hors de la cité des penseurs, à cause sans doute de leur propension à lier les dis-

putes de clercs à d'autres qui engagent plus directement la personne. Descartes nous aiderait aussi à poser une question : n'y a-t-il pas entre renseignement de la philosophie, tel qu'il est conçu actuellement, et la recherche philosophique, la même différence qu'entre la dissection et Vart de guérir? Nul sans doute ne nie V utilité ou même V élégance de la dissection; mais de même que la médecine semble faite pour les vivants, la pensée est naturellement éprise d'autres matières que la scolastique ou Vhistoire des diverses scolastiques. Aussi la voyons-nous aujourd'hui, pour trouver sa nourriture, se pencher vers la psychiatrie, la psychologie appliquée, les sciences sociales, le folklore, V ethnographie, voire la littérature ou les arts comparés. Bien loin en cela de trahir son principe, elle revient ainsi à la destinée qui paraît lui être dévolue aux époques de crise. En France, sinon ailleurs, c'est au carrefour où le conflit entre le fait et le droity entre V individu et la Société est le plus aigu, c'est en s'éprenant non pas d'évasion, mais d'aventures réelles, que la philosophie a toujours joué le plus largement son rôle et atteint sa plus grande profondeur. Psychologie qui tourne vite en morale et en métaphysique, métaphysique ou méthodologie qui poussent presque aussitôt leurs prolongements vers le politique ou le social, telle se montre la pensée française aux heures de ses plus grandes entreprises. Sans prétendre rien prévoir, ou même oser rien souhaiter, il ne semble pas inutile de répéter ici ce lieu commun.

Arnaud Dandieu.

GEORGES SOREL

Georges Sorel est avant tout un penseur politique, mais sa pensée politique procède de sources extrêmement nombreuses et parfois inattendues. Son étude de William James et surtout de Bergson en font un critique des théories de la connaissance et spécialement du rationalisme, ses méditations sur l'œuvre de Renan, ses réflexions sur Nietzsche le conduisent à des éléments de doctrine morale et à des considérations très pénétrantes sur l'histoire des religions. Sa connaissance de l'œuvre de Croce autant que de celle de Marx, le place sous le signe de Hegel au point de vue logique. Enfln son abondante lecture économique, politique et sociale, de Proudhon à l'école italienne (surtout à Vilfredo Pareto) lui confère une autorité incontestable en ces matières et détermine l'ambiance et la terminologie qu'il adoptera de préférence.

Avec son érudition aussi abondante que disparate, Georges Sorel présente une œuvre considérable pleine de répétitions et de contradictions de détails, pour ainsi dire surchargée de ratures et de béquets, mais dont l'essence est d'une unité plus simple et plus dynamique que la Sonune la mieux composée. Dans son introduction aux Réflexions sur la violence, son livre capital, Georges Sorel affirme sa prétention à figurer parmi les autodidactes; sans rien avoir du « primaire », ennemi au contraire de tous les parvenus intellectuels qui entouraient Jaurès, il s'est débarrassé de tous les préjugés d'école, même de l'école marxiste, pour n'examiner les problèmes que sous l'angle de l'observation positive ou de la réflexion originale. II s'ensuit qu'on devra retrouver dans les ouvrages de Sorel l'écho de ses préoccupations immédiates et des circonstances dans lesquelles il écrit. Ayant vécu d'un bout à l'autre la bataille dreyfusienne, le ton de la polémique et surtout l'esprit d'agression seront au premier plan dans toutes ses pages; ayant été de bonne heure en contact avec les milieux syndicaux et s'étant occupé professionnellement de travaux industriels, Georges Sorel se montrera toujours un syndicaliste antiparlementaire et toujours plus près d'admettre les arguments des techniciens que ceux des intellectuels, même anti-Intellectualistes;

GEORGES SOREL

enfin bergsonien, quoique s*inspirant beaucoup plus de VEssai sur les données immédiates que de l'Evolution créatrice, l'auteur de VUtilité du pragmatisme sera toujours prêt à passer de l'économique au psychologique sous l'impression des objections faites par Bergson au déterminisme et au matérialisme purs.

M. Gaétan Pirou l'a très justement écrit : Sorel, comme d'ailleurs Nietzsche, est essentiellement un moraliste. N'ayant qu'assez tard subi l'influence du pragmatisme et éprouvé la puissance du syndicalisme révolutionnaire, c'est l'historien de l'Empire finissant et de l'Eglise naissante qui a formé en lui le moraliste. Georges Sorel n'a pas consacré moins de deux gros ouvrages à sa philosophie de l'histoire. Le Système historique de Renan, autant que La ruine du monde antique, attestent l'importance de la formation à la fois historique et théologique de ses conceptions sociales. La juxtaposition dans son esprit de la grande crise qui consomma la ruine du monde antique et de l'autre grande crise de 89, première étape de celle du monde moderne, se produisait constamment dans son esprit, soit pour vérifier les deux phénomènes l'un par l'autre, soit pour les opposer l'un à l'aulri' (surtout du point de vue économique). De cette Intense méditation historique jaillit le dogme essentiel de la religion soréllenne, beaucoup plus précisément apocalyptique que celle de Marx ou même de Nietzsche : c'est-à-dire, celui de la primauté de la violence. Dans l'avertissement qtii précède son introduction à l'Economie moderne, Georges Sorel en deux phrases a bien mis en valeur ce que l'on peut considérer comme le point de départ de toute sa pensée : « Une révolution prolétarienne... serait parfaitement capable d'être la source d'une civilisation complètement originale; les invasions germaniques avaient apporté au v« siècle dans le monde, qui avait oublié les vertus quiritaires, ces qualités barbares que Vico place au début des Ricorsi. » On voit dès lors pourquoi Sorel a salué avec tant d'enthousiasme l'action de Lénine.

Mais ce serait bien mal comprendre la profondeur de la philosophie sorel ienne que de s'en tenir à son point de départ devenu une sorte de lieu commun. Le centre de cette philosophie est ce qu'il a appelé lui-môme le mythe de la grève générale, mythe, c'est-à-dire croyance sentimentale s'opposant à utopie, produit d'un travail intellectuel. Tandis que le réformiste fouriériste travaille pour l'utopie décrite par le maître, comme l'enfant accomplit un travail ennuyeux pour avoir un prix, le révolutionnaire marxiste, semblable au soldat de l'an II ou au martyr des premiers siècles, ne demande aucune récompense; il croit à la Révolution, et cette croyance en lui conférant le sentiment du sublime, le place d'emblée au-dessus des ploutocrates sceptiques ou dévots avec lesquels du reste il n'a plus rien de commun. Telle est selon notre auteur la base de cette morale des producteurs sur laquelle le prolétariat fondera son règne.

Cette morale sert de trait d'union entre l'esprit marxiste et l'esprit proudhonien. Fondée sur la conception marxiste de la lutte de classes, elle s'apparente par l'intérieur au caractère héroïque de la notion proudhonienne de justice et surtout à l'indirldualisme prou-

SoreT'se ""nlaH T'r^ont''"^" '"' ^'^^ caractéristiques de sa manière, borel se plaît à montrer comment le contraste que voyaient 1m hommes de 93 entre les automates des armées rovalea et Tp^ if^l libres des armées républicaines se retrouvrdansTe conflit mil ^^ les forces révolutionnaires syndicalistes aux organisions et^'^^la police capitalistes. « Les syndicalistes révolutionnaires dlWl en ^ près termes, veulent exalter l'individualité de la vie du producteuft Il insiste sur le fait que les révolutionnaires considèrent les choses d'un pomt de vue qualitatif et individualiste. Toutefois cet in^vi dualisme ne peut être clairement compris que si on le ;attache^ux deux aspects les plus Importants de la philosophie de Sotî -le rr^rtlévrtSir " -- ^'^^^ ^'urr^n^^Z T\ynll On ne peut en effet comprendre Sorel sans avoir bien vu la valeur de son pessimisme. Après Michelet, après Renan, sous JaurèsM sou. , //';'''h ir'"''" ^" l^éflexions sur la violence a eu pXrraUon et le génie d'être pessimiste. Par ce caractère 11 se détache d^ marxistes de son époque, se plaçant à côté de Marx lui-même eî Tussi de Lénine. Précurseur de Lénine il l»n Mi i ^ "icme ei aussi de

trine révolutionnaire française a tonr^I n ^^^^'^^^^^^» q«e la doc-

meo. de ,a .ro.»,.„e^X^^tUe ^^"ef av^Tt^énrcér^n^e'^re" n V^^ZT^'^^'^r^' '« '««l»"»"»» parlementaire du m3e enOer

Quant à Vanti-éuolutionnisme de Sorel, on a eu beau tenter rt. i. rattacher, les uns à Nietzsche, les autre» à Maurra? I. nV^ .

if i> thi-,.. f'',°"=° mieux, u tend à placer la morale au-dessu« le la théorie de la connaissance, plus près en cela de Nietzsche que

GEORGES SOREL

de tout pragmatiste. et dégageant peut-être ainsi le véritable secret du marxisme ou du moins du prestige ^communiste

II faut donc bien prendre garde qu'on n'a pas réfuté borei en réîutanries apôtres du syndicalisme. Son mythe de la grève générale îe tJansform'e'^vite en un mythe du prolétariat révolutionnaire; son apologie des bolchevicks et de Lénine écrit en septembre 1919 ^lôt svmboHauement la quatrième édition des Réflexions sur la violence. Pl^llnlnisTe que marxiste, plus moraliste qu'économiste, la critique fane par Sore? du marxisme doctrinal, dans la mesure ou on le ramène à un pur déterminisme, annonce aussi bien de ^n ^Ttm«n ?8i iniuste à l'égard de Sorel). Mais tandis que ces écriï^ins seTattahinJ à l'évolutfonnisme sont véritablement antimarxistes It antirévolutionnaires, Sorel se sert du principe de a lutte de Isses pour séparer la croyance et la science révolutionnaires

de toute"^ croyan^ce ou science ^r'^^^'^T ,ÂT,. TTl.n ' ul tellectualisme bourgeois, dépasse largement Jaurès et Renan eUe nourfend les « droits de l'homme » et la théorie du droit natu rel . eue ridiculise la philosophie des lumières et son prolongement positiviste. Elle rejoint Proudhon opposant rép^»<I^\^^^f Srraie Diderot (méconnu par Sorel) opposant empirisme à pla- ÎSnîsme mais infiniment plus radicale que l'attaque de ses deux DrédéTesseurs eue éclaire d'un jour peut-être éblouissant pour ses Jnntmnoraini le sens profond de la véritable tradition révolutlonn^lTrZXe anti-étatfste, anti-évolutionnlste et profondément anti- Li Jntlstr^n ce sens qu'el e met le réalisme de la violence popuîa rf âu-deTsus de toutes les utopies, cartésiemie. rousseaulste ou hégélienne La grève générale telle que la concevait Sorel, c'est la arande bataille napoléonienne qui décide de tout par elle-même. "Tans roïïbre de'^Jaurès, le grand public des vingt ^«-1^-» ann ne distinguait pas mieux Sorel que les contemporains de Baudela.r !î«n* rplle de Victor Hugo. Plus encore pourtant que 1 influence ue Baudeîa e parmi les poèis, celle de Sorel s'avère aujourd'hui dominante chez bien des penseurs qui veulent ou ne -"^^-J P^^I^^'^J- Jaurès et Sorel font d'ailleurs un parfait contraste. Chez 1 un. 1 opU mlsme nébuleux est dissimulé dans la clarté oratoire du verbe; che ?lZeX pessimisme dur et lucide est noyé dans l'expression touffu^ et parfois incohérente d'une pensée qui cherche sans cesse à se dépas^ser eUe-même. Cet elTort de pensée qui annonce lc^l>«j^-f-:*tX^ dont, d'autre part, Mussolini se réclame ouvertemen , est effec i>e ment un des plus grands qui aient été faits pour remplacer 1 idéologie bourgeoise par une idéologie révolutionnaire. Mais si dans son éla^ Sorel réduit en poussière le réformisme parlementaire, il «>ranle rédllice communiste traditionnel en réintroduisant dans Ta^t^n humaine, en même temps que le principe de la violence le prindp du sublime. En ce sens, son syndicalisme héroïque est la seule doc tolne politique qui aurait le droit de se proclamer (ce q^'e"e ne fâl pas) au de?d du marxisme. On peut bien trouver des contradlctloas dans Sorel. mais ce sont celles d'un esprit qui ne cesse d'avancer s'il n'a laissé ni monument achevé, ni doctrine explicite, il a créé, ce

ntvo^nl Taf^c^r^^'^^s^TleTeîer^* ^'"^^ ^^^~ ^^^ -s

Chaust?ef;enl'nt25'j:^^rne'l'o^*"'°^T:. ^"«^^^^^ ^- ^-ts et taine Pour"^ mieux se Tns cr?r T"e"Travaux"ï ^^ '^ ^"^^^^f onctions en 1892. Il se serait mU ifn „ ^''**"''' il démissionne de ses dale des bureaux. Il collXre assidûm^nr. 1 ^^^P«°*b"ité au scan-

L'ère nouvelle, 1893-94. et l" Dr^e.lÎToc U f^UTT ™"^^'^*^' •* premier sur la liste des fntPH^^t»«il *°cm/, 1895-97. Son nom est le

Dreyfus. Marxiste couvain u'^^afs^^ ^,ZT ^"'^î'*''^ ^° '«^^^^^ ^« admirateur de Jaurès. Avant ^erdu en 1897 .«'f '' "'* *^°" ^^°*^ et dont il admirait l'éneVgie 11 se Wh Ji « , ^^"""^ ^'" «i™*^* fréquenta guère oue auPlm.P- J f ^ ^ Boulogne-sur-Seine et ne de l'Airalre^Dr^yfr le^ dl^oû te d^oH P*'^^^^°- «^^ntôt l'évoIuUon bore à La Revle Socialisfe et k L'fatTl^''''''^''''^''''' " <^<>"*oppose au réformisme plrlementair. ?. ^ / "^«^^^'^- ^és lors. U (d'accord avec Fernand Pelloutifrf Le 1«Tf i^ révolutionnaire

le Matin son fameux article .>in./ • i ?^* ^^^*' ^^^«1 publie dans prend ombrage de l'uï"ptn;efn«r?ifi f '^ '"^'*'^^^- ^«^» ^^«^t^t» « de cette époque. II coUabore an mZ .^Î^ militants syndicalistes

delle. D'aut?e par . Geo^g^s Vaiot^^S^^^^^^^^^ ^hk'^^'J'^ ^'^"^^^* L««^maltre à la Revue critiqua! JeV^d^.f .f IV ' V°"^^' ""''''' «^° Variot fondent L'Indépeldance En 1912 l/r '""V'-x,^" ^^"' ^^^^^ «t Valois et Henri Lagranire) se ^In^. l ' , ^^''''^^ Proudhon (Georges Sorel sent entre l'fsprft de pictinn / ^'' .^"'P*"^^ ^^ «orel. Mal, divergences. En igi^n semb e plus iZ",T'"" '' '' ''^"' *^°P ^« l'arrivée au pouvoir 'des blhevfcks ran L^'îo 1^"^^'^ Brusquement de journal signale la parenté évidPnti h» ï IV^ *^ ^^*- ^^ «^"cle Sorel. Cinq ans après^ H meur^ pie n Z . ° « '^ ^' '^'''''^^ «t de Quelques semaines plus tard Mus Jl ni Jt confiance dans l'avenir. Quoiqu'il nie complètement 1« v^i f^ triomphalement à Rome. Classes. Mussollnïï.affl?me di'scipî ' d'e tr^l^'v'''^ ""' '^ ^^"^ de qui continuent directement l'œuvrf h! \ \ ^f""^ ^^^ théoriciens M. Edouard Berth. son amî et son second '''' " '""* ^"^^^^^ %'''

-^^^<^^'rlTn^^^^^^^^ (Jacques. 1898).

•^"r l'Eglise et l'Etat (Jacques 1902) L ^'^l^' ^^^^^- " ^**«'

moderne (1903) (2* édit.. Rivière igoi^ ^'* '•^^«^''«'^ à l'économie economica contemporanea (V^\X'rrlé \.~ '""^^dmenti sociali délia historique de iîenan (Jac^es ^9^^) °^ fl^^^ ''''^' " ^* -^'^^'"^ (1908) (Rivière. 2*. 3«, i édition^. ^. in^^T /nfî'*"** *'"* '« violence progrés (Rivière. lào8,Téd i ma?^' ''^'^- "/" "^^^^^^ marxisme (Rivière, 1908) — t„ Z„j J~ f décomposition du 1909). - Le confesioni (corne ^v^nn^ T f^^f"'^''"'' (^^^^re. Matériaux pour une théor^ h^ \j^''^^''^^^^^^ («^^^^e, 1910). J

^'-^l^^é^^u'pragZism^^^^^^^^ <«*-^ère. 1919). J De

J^ur Georges Sorel, consulter notamment: Gaétan Pirou : Georges

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