LA METHODE DE GEORGES SOREL
Je ne suis ni professeur, ni vulgarisateur, ni aspirant chef de parti; je suis un autodidacte qui présente à quelques personnes les cahiers qui ont servi pour sa propre instruction. C'est pourquoi les règles de l'art ne mont jamais beaucoup intéressé.
Pendant vingt ans, j'ai travaillé à me délivrer de ce que j'avais retenu de mon éducation; j'ai promené ma curiosité à travers les livres, moins pour apprendre que pour nettoyer ma mémoire des idées qu'on lui avait imposées. Depuis une quinzaine d'années je travaille vraiment à apprendre- mais je n'ai point trouvé de gens pour m'enseigner ce que je voulais savoir; il m'a fallu être mon propre maître et, en quelque sorte, faire la classe pour moi-même. Je me dicte des cahiers dans lesquels je formule mes pensées comme elles surgissent; je reviens trois ou quatre fois sur la même question, avec des rédactions qui s'allongent^ et parfois même se transforment de fond en comble; je m arrête quand j'ai épuisé la réserve des remarques suscitées par de récentes lectures. Ce travail me donne énormément de peine; c'est pourquoi j'aime assez à prendre pour sujet la discussion d'un livre écrit par un bon auteur; je m'oriente alors plus facilement que dans le cas où je suis abandonne à mes seules forces.
Vous vous rappelez ce que Bergson a écrit sur 1 impersonnel, le socialisé, le tout fait, qui contient un enseignement adressé à des élèves ayant besoin d'acquérir des connaissances pour la vie pratique. L'élève a d'autant plus de
confiance dans les formules qu'on lui transmet, et il les retient par suite d'autant plus facilement qu'il les suppose acceptées par la grande majorité; on écarte ainsi de son esprit toute préoccupation métaphysique et on l'habitue à ne point désirer une conception personnelle des choses; souvent il en vient à regarder comme une supériorité l'absence de tout esprit inventif.
Ma manière de travailler est tout opposée à celle-là- car je soumets à mes lecteurs l'effort d'une pensée qui cherche a échapper à la contrainte de ce qui a été antérieurement construit pour tout le monde, et qui veut trouver du personnel. II ne me semble vraiment intéressant de noter sur mes cahiers que ce que je n'ai pas rencontré ailleurs- je saute volontiers par-dessus les transitions parce qu'elles rentrent presque toujours dans la catégorie des lieux communs.
La communication de la pensée est toujours fort difficile pour celui qui a de fortes préoccupations métaphysiques : Il croit que le discours gâterait les parties les plus profondes de sa pensée, celles qui sont très près du moteur celles qui lui paraissent d'autant plus naturelles qu'il ne cherche jamais à les exprimer. Le lecteur a beaucoup de peine à saisir la pensée de l'inventeur, parce qu'il ne peut y parvenir qu'en retrouvant la voie parcourue par celui-ci La communication verbale est beaucoup plus facile que la communication écrite, parce que la parole agit sur les sentiments d'une manière mystérieuse et établit facilement une union sympathique entre les personnes; c'est ainsi qu'un orateur peut convaincre par des arguments qui semblent dune intelligence difficile à celui qui lit plus tard son discours. Vous savez combien il est utile d'avoir entendu Bergson pour bien connaître les tendances de sa doctrine et
Mi
GEORGES SOREL
bien comprendre ses livres; quand on a l'habitude de suivre ses cours, on se familiarise avec l'ordre de ses pensées et on se retrouve plus facilement au milieu des nouveautés de sa philosophie.
Les défauts de ma manière me condamnent à ne jamais avoir accès auprès du grand public; mais j'estime qu'il faut savoir nous contenter de la place que la nature et les circonstances ont attribuée à chacun de nous, sans vouloir forcer notre talent. Il y a une division nécessaire de fonctions dans le monde : il est bon que quelques-uns se plaisent à travailler pour soumettre leurs réflexions à quelques méditatifs, tandis que d'autres aiment à s'adresser à la grosse masse des gens pressés. Somme toute, je ne trouve pas que mon lot soit le plus mauvais : car je ne suis pas exposé à devenir mon propre disciple, comme cela est arrivé aux plus grands philosophes lorsqu'ils se sont condamnés à donner une forme parfaitement régulière aux intuitions qu'ils avaient apportées au monde. Vous n'avez pas oublié, certainement, avec quel souriant dédain Bergson a parlé de cette déchéance du génie. Je suis si peu capable de devenir mon propre disciple que je suis hors d'état de reprendre un ancien travail pour lui donner une meilleure exposition, tout en le complétant; il m'est assez facile d'y apporter des corrections et de l'annoter; mais j'ai vainement essayé, plusieurs fois, de penser à nouveau le passé. Je suis, à plus forte raison, condamné à ne jamais être un homme d'école; mais est-ce vraiment un grand malheur? Les disciples ont, presque toujours, exercé une influence néfaste sur la pensée de celui qu'ils appelaient leur maître, et qui se croyait souvent obligé de les suivre. Il ne paraît pas douteux que ce fut pour Marx un vrai désastre d'avoir été transformé en chef de secte par de jeunes enthousiastes;
il eût produit beaucoup plus de choses utiles s'il n'eût été l'esclave des marxistes.
On s'est moqué souvent de la méthode de Hegel s'imaginant que l'humanité, depuis ses origines, avait travaillé à enfanter la philosophie hégélienne et que l'esprit avait enfin achevé son mouvement. Pareilles illusions se retrouvent, plus ou moins, chez tous les hommes d'école : les disciples somment leurs maîtres d'avoir à clore l'ère des doutes, en apportant des solutions définitives. Je n'ai aucune aptitude pour un pareil office de définisseur : chaque fois que j'ai abordé une question, j'ai trouvé que mes recherches aboutissaient à poser de nouveaux problèmes, d'autant plus inquiétants que j'avais poussé plus loin mes investigations. Mais peut-être, après tout, la philosophie n'est-elle qu'une reconnaissance des abîmes, entre lesquels circule le sentier que suit le vulgaire avec la sérénité des somnambules.
Mon ambition est de pouvoir éveiller parfois des vocations. Il y a probablement dans l'âme de tout homme un foyer métaphysique qui demeure caché sous la cendre et qui est d'autant plus menacé de s'éteindre que l'esprit a reçu aveuglément une plus grande mesure de doctrines toutes faites; l'évocateur est celui qui secoue ces cendres et qui fait jaillir la flamme. Je ne crois pas me vanter sans raison en disant que j'ai quelquefois réussi à provoquer l'esprit d'invention chez des lecteurs; or, c'est l'esprit d'invention qu'il faudrait surtout susciter dans le monde. Obtenir ce résultat vaut mieux que recueillir l'approbation banale de gens qui répètent des formules ou qui asservissent leur pensée dans des disputes d'école.
(Réflexions sur la violence, p. 7-12, Rivière.)
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