‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 10 sur 70 · V. La Science et la Morale · texte numérisé non relu

V. La Science et la Morale

Entrevue par Descartes, précisée par Spinoza, la création d*une morale scientifique a tenté beaucoup de philosophes.

Pour Henri Poincaré, les principes et les vérités expérimentales de la Science ne sont pas formulées à l'impératif; ils sont indicatifs et les conclusions qu'on en peut tirer garderont toujours ce caractère. Elles ne pourront, en aucun cas, confirmer ou infirmer une morale. Il faut donc renoncer à vouloir constituer une Science des actions humaines, qui serait la Morale, comme on a construit une Science de la lumière, qui est l'optique.

C'est l'intuition du bien qui peut et doit seule guider l'homme, et c'est par l'éveil d'aspirations de notre conscience que la Science aura une action morale.

La Science, œuvre collective, nous donne une magnifique leçon de solidarité.

La Science, remettant l'homme et sa planète à leur vraie place dans l'Univers, nous donne une leçon d'humilité.

L'homme qui cultive la Sclencî et qui l'aime, découvre nécessairement un profond besoin d'équité et de sincérité.

Reste une autre conception possible des rapports de la Science et de la Morale. C'est d'appliquer les méthodes scientifiques aux problèmes humains et sociaux. Mais, même en admettant que la Science des mœurs et les Sciences Naturelles arrivent, ayant résolu tous leurs problèmes, à devenir explicatives, elles ne constitueraient pas pour cria une Morale, mais, au contraire, ayant Introduit le déterminisme scientifique dans le domaine des actions humaines, elles auraient consacré la faillite de la Morale par la disparition des problèmes que celle-ci prétend résoudre.

En réalité, « la Morale et la Science ont leurs domaines propres, qui se touchent et ne se pénètrent pas. L'une nous montre à quel but nous devons viser, l'autre, le but étant donné, nous donne les moyens

do l'atteindre... II ne peut pas y avoir de Science immorale, pas plus qu'il ne peut y avoir de morale sclentiflque » (1). VL Les Buts de la Science.

La Science ne peut connaître tous les faits puisque ceux-ci sont en nomhre Illimités. Au lieu de s'évertuer « à compter le nombre de coccinelles qui existent sur notre planète », Tolstoï conseille aux savants de dirisïer leurs recherches uniquement vers ce qui peut rendre l'homme meilleur.

D'autres, et ils sont plus nombreux, voudraient orienter l'activité du savant exclusivement vers les applications pratiques.

A ces praticiens intransigeants, il suflit de répondre que le développement même de cette science qu'ils rêvent d'utiliser aurait été bientôt tari par les préoccupations d'applications immédiates et qu'au surplus l'idéal du savant ne peut être de constituer une « ploutocratie avide et bornée ».

Contre Tolstoï, Poincaré revendique l'indépendance du savant dans le choix des faits et se refuse à devenir un « sage sans curiosité qui, évitant les excès, ne mourrait pas de maladie, mais, certes, d'ennui ».

La Science, cultivée pour elle-même, a afTranchl l'homme non seulement en asservissant les forces de la Nature, mais en le libérant de ses préjugés.

Elle a libéré l'homme pour qu'il puisse étudier la Nature, et la contempler.

Elle a permis une économie d'efforts et cela grflce à une économie de pensée. Et, rejoignant le philosophe viennois Mach, Henri Poincaré voit dans cette économie de pensée une des fins essentielles de la Science. Celui qui pour la première fois, remarque-t-il, a noté que sept fois six font quarante-deux, a économisé à l'humanité des milliards de minutes d'clforts.

EnUn la Science porte en elle-même une fin suffisante, car elle est belle.

On peut difllcilement imaginer à quel point Henri Poincaré Insiste sur ce caractère esthétique de la Science. Tout au long de son œuvre < la beauté de la Nature », « l'harmonie Interne des lois », « la satisfaction esthétique du savant » reviennent comme des leitmotive (2).

Très artiste lui-même, et spécialement épris de musique. Il pouvait à peine concevoir un mathématicien qui ne serait pas musicien, tant Il rapprochait les émotions scientifiques et artistiques.

La satisfaction esthétique dans la Science, écrit-il quelque part, est produite par le contraste entre la complexité d'un problème et la simplicité de la solution, ou par le rapprochement d'éléments Jugés très lointains, et se raccorde ainsi à l'Economie de pensée de Mach.

Henri Poincaré aimait la Science et la Nature parce qu'elles sont belles et II admirait les hommes qui ont foi en elles.

Traçant dans « Science et Méthode » une histoire de la géodésie

(1) Valeur de la Science, p. 3.

(2) Voir le texte cité page 69.

française, Henri Poincaré nous montre la France de la Révolution et ses chefs, les Conventionnels, en lutte contre l'Europe entière, organisant, cependant, une expédition géodésique; « il semblerait que ces luttes gigantesques dussent absorber toutes ses forces. Loin de là, il lui en reste encore pour servir la Science. Les hommes de ce temps ne reculaient devant aucune entreprise, c'étaient des hommes de foi ». A nous de retenir cet hommage et d'en comprendre la leçon.

Né le 29 avril 1854 à Nancy, Henri Poincaré fut reçu en 1873 à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole Normale. Polytechnicien, puis élève de l'Ecole des Mines, Il lit en Autriche-Hongrie un voyage en 1877, puis en Suède et Norvège. En 1879, il passe sa thèse sur l'Intégration des équations aux dérivées partielles à un nombre quelconque d'inconnues, et est chargé du cours d'analyses mathématiques, à la faculté des Sciences de Caen. En 1881 il est nommé maître de conférence à la Faculté des Sciences de Paris et succède en 1886 à Lippmann dans la chaire de physique, mathématique et calcul des probabilités. C'est à 27 ans qu'il lit ses fameux travaux sur les Fonctions fuchsiennes qui le rendirent célèbre. En 1887 il est nommé membre de l'Académie des Sciences, dans la section de géométrie et en 1896 il succède à Tisserand dans la chaire de mécanique céleste. En 1908, il est élu à l'Académie française. Philosophie, mathématique, astronomie, physique, cosmogonie et géodésie, il a tout pénétré et approfondi lorsqu'il meurt

brusquement le !«•■ juillet 1912.

^ P. B. et F. J.

Bibliographie. — Ouvrages philosophiques : La Science et l'Hypothèse; La valeur de la Science (Flammarion). — Science et Méthode; Dernières pensées.

Ouvrages scientifiques : Les Méthodes nouvelles de la Mécanique céleste; Leçons de Mécanique céleste; Cours d'Astronomie générale; Calcul des probabilités; Potentiel et Mécanique des fluides; Leçons sur la théorie de l'élasticité; Capillarité; Théorie du potentiel newtonien; Théorie des tourbillons; Théorie analytique de la propagation de là chaleur; Thermodynamique; Théorie mathématique de la lumière; Les oscillations électriques; Les théories de Ilelmholtz et les expériences de Ilcrtz; La théorie de Maxwell et les oscillations hertziennes; La télégraphie sans fil; Leçons d'électricité mathématique.

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