‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 25 sur 70 · LE LANGAGE · texte numérisé non relu

LE LANGAGE

On met dans les centres nerveux les fonctions que l'on croit avoir découvertes par la psychologie, on les traduit en place anatomique. Broca, Charcot, puis Lichtheim et beaucoup d'autres, aujourd'hui Pierre Marie donnent des places différentes parce qu'ils comprennent les fonctions différemment. Qu'il arrive une autre théorie du langage, ils donneront une autre place et cela continuera indéfiniment.

Il faut faire un progrès dans la psychologie de la conduite pour comprendre le langage. Alors, le terrain déblayé, mettons-nous en face du problème que je vous signalais : comment se fait-il qu'on obtient des résultats avec les mouvements de la langue? Toute la question est là.

Pour arriver à le comprendre, il nous faut étudier une certaine conduite élémentaire que l'on rattachait à peine au langage et qui en est le point de départ. Cette conduite élémentaire, c'est la conduite de l'ordre et de l'obéissance.

L'ordre et l'obéissance sont au début même du langage, c'est le commencement du langage et le langage en est sorti, et si on comprend l'ordre et l'obéissance, on va répondre au problème fondamental, toujours le même : faire des merveilles avec sa langue, ce qui est tout justement le problème du langage.

(i) Ce texte est la reproduction sténographique d'une leçon du professeur Janet.

L'ordre et l'obéissance, qu'il ne faut jamais séparer l'un de l'autre, sont des conduites qu'on ne peut pas faire à soi tout seul, ou qu'on n'a fait à soi seul qu'en se divisant en deux, et qui commencent par être des conduites sociales, c'est-à-dire faites en société. Ce sont des conduites étonnantes dans lesquelles une moitié de l'action est faite par l'un, l'autre moitié par l'autre. C'est précisément un des mystères et un des miracles de la société humaine et animale. Des conduites qui, primitivement n'étaient faites que par des réflexes uniquement dans l'individu, sont faites à deux personnes. Nous faisons une partie de l'action, une autre personne fait l'autre partie. L'ordre et l'obéissance sont des conduites doubles ; elles entrent par conséquent dans un groupe que nous avons étudié dans une leçon précédente, dans le groupe des conduites collaboratrices, lesquelles dérivaient, comme je vous l'ai expliqué, des conduites d'imitation qui, elles-mêmes dérivaient des conduites de l'imitation de soi-même ou de la répétition par modification graduelle des mouvements élémentaires des réflexes.

Ces réflexes sont devenus d'abord des actes isolés, puis des répétitions d'actes faites par un autre et par conséquent des imitations; elles sont devenues ensuite des collaborations.

Rappelez-vous notre exemple du loup et de la louve qui prennent un mouton à eux deux; la louve attire le chien, l'entraîne très loin, le loup prend le mouton et ils le mangent ensemble. C'est un type d'acte de collaboration. L'ordre et l'obéissance rentrent dans cette catégorie; ce sont des collaborations. Quand il y a un chef véritable (le chef n'est pas inutile, c'est une erreur de doctrine politique, il est au contraire absolument indispensable) il est quelque chose dans l'action. Le sujet n'est pas inutile non plus, il fait

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quelque chose; ce sont des collaborations, mais des collaborations perfectionnées.

Pour comprendre le perfectionnement, il faut se rendre compte du défaut. Quel était donc le défaut des collaborations ordinaires? Quel était leur mauvais caractère qui a été perfectionné et qui a amené l'ordre et l'obéissance?

Je crois que le plus grand défaut de la collaboration ordinaire, c'est que les deux collaborateurs font quelque chose. Tous les deux agissent tout le temps pendant l'exécution de l'acte; en un mot ils collaborent trop sérieusement; tous les deux font une action.

Est-ce un inconvénient? Mais oui, c'est un inconvénient parce qu'ils sont obligés, pour agir tous les deux, de ne pas faire autre chose; puisque tous les deux travaillent et que tous les deux sont occupés, ils ne peuvent pas faire autre chose pendant ce temps et surtout ils ne peuvent pas modifier l'action; ils se sont lancés dans un acte, y ont collaboré.

Si je dis à l'un d'entre vous, partons l'un d'un côté, l'autre de l'autre et retrouvons-nous à l'Etoile, lorsque vous êtes parti, je ne peux plus changer mon rendez-vous; si je le changeais, je ne vous y trouverais pas. Nous sommes obligés, une fois que l'acte est commencé, d'aller jusqu'au bout chacun de notre côté. Nous ne pouvons donc pas faire autre chose et notre action est déterminée depuis le début.

Or il peut se présenter bien des circonstances dans lesquelles cette pratique soit assez mauvaise.

Prenons comme exemple la bataille. Il est très probable que la pauvre humanité s'est développée dans les guerres. Ce sont les guerres, les luttes, les massacres qui ont amené l'évolution de l'esprit.

Pendant que l'on se bat, la simple collaboration fait que

l'un va d'un côté, l'autre de l'autre, qu'ils s'entendent pour assaillir l'ennemi. Mais pendant que l'un attaque l'ennemi, de l'autre côté arrive un gros de troupes différent. Il faudrait qu'il arrête son action, elle est mal combinée, et ne donnera rien; il faudrait se retourner à l'arrière contre l'ennemi qui vient, il faudrait changer cette action.

Le loup et la louve qui sont partis chacun de leur côté ne peuvent plus changer. Si, chemin faisant, l'un des deux rencontrait un chevreuil isolé qu'on pourrait très bien prendre, il ne peut plus le prendre, sans cela toute la combinaison est perdue.

Pour que la collaboration puisse se perfectionner, il faut diviser l'action autrement; il faut que l'un soit chargé de surveiller les alentours, l'exécution de l'action, de voir si elle se fait bien, s'il n'y a pas lieu de la changer, de la modifier au cours même de son exécution et, pour cela, il faut qu'il ne fasse rien.

Ce qui abuse tant de naïfs, c'est que le chef n'a pas l'air de travailler. Si le chef travaille comme l'ouvrier, il ne peut plus faire son rôle de chef, il ne peut plus surveiller, il ne peut plus s'occuper d'autre chose, et il faut qu'il s'occupe d'autre chose.

L'action, disions-nous, s'est perfectionnée depuis le réflexe. Je vous ai dit que celui-ci se présente comme une action explosive : un signal est fait et l'action éclate tout entière et c'est tout. Elle est toujours pareille. \

Deuxième progrès : l'action devient suspensive, se fait en deux temps, elle commence, elle s'arrête en attendant un signal : Quand ce signal arrive, elle éclate.

L'action suspensive est un grand progrès sur l'action explosive. Il faut un troisième progrès. Il ne suffit pas de

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suspendre l'action, il faut qu'elle soit modifiable, il faut qu'elle soit variable.

Vous vous mettez en route pour aller à tel endroit : c'est la suspension. Mais si le chemin était barré, s'il fallait tourner à droite ou à gauche, il faudrait modifier la direction de l'action. t

La troisième forme de l'action, c'est l'action intelligente, variable que j'ai essayé de vous expliquer dernièrement. L'action variable, c'est toujours l'éternelle comparaison avec les costumes tout faits et les costumes sur mesure. Le costume tout fait, c'est le réflexe. Le tailleur a fait d'avance un certain nombre de costumes, une dizaine; le client se présente, il est gros ou petit, ou large, aucun des costumes ne va. Alors, le tailleur se frappe la tête et il arrive à un premier progrès : « J'ai eu bien tort, dit-il, de ne faire que dix modèles, je vais en faire cent, le client va être content. » Le client arrive, cela ne va toujours pas, il se plaint toujours, réclame tout le temps. Alors le tailleur de faire mille costumes. Ce seront toujours des réflexes, toujours des costumes tout faits.

Il y aura un tailleur de génie qui dira : « Non, je ne ferai pas de costumes d'avance, ou je ne les ferai qu'à moitié; ils sont à moitié prêts, mais je me permettrai de les terminer sur mesure. » C'est tout justement là la transformation de l'acte intelligent. Le réflexe explosif est devenu le réflexe expressif et aussi le réflexe sur mesure, le réflexe variable. Mais pour qu'il y ait mesure, il faut que quelqu'un attende la modification des circonstances et qu'il arrête l'exécution.

Alors, on va partager la collaboration en deux parts : celui qui fait le gros de l'action et celui qui fait la surveillance et la variation; c'est le commencement de l'acte de l'ordre.

Comment, en pratique, va-t-on réaliser cela? D'une manière qui s'est développée très facilement.

Vous avez vu que l'exécution d'une action présentait différentes phases. Nous l'avons longuement étudiée autrefois. Il y a le commencement de l'action, c'est ce que j'ai appelé le démarrage, la continuation de l'action, la terminaison de l'action, et toutes les variétés intermédiaires, car l'action présente des variétés.

Le commencement de l'action est une des périodes très intéressantes et importantes. C'est elle qui demande le plus de force, mais comme il y a beaucoup de force, cette force dérive et en somme, instinctivement, sans qu'il y ait de progrès, la plupart des êtres essaient des mouvements exagérés, des changements de respiration en commençant l'action, ce sont des grimaces, des mouvements des bras et des jambes un peu inutiles à l'acte et dus à l'excès de force et, en particulier, des mouvements respiratoires, des cris. Ces cris, on les a appelés des interjections. On a dit que le langage commençait par des cris ou des interjections. Ce n'est pas tout à fait exact. Ces interjections ne sont que le phénomène social; elles jouent un rôle dans les actes de collaboration et d'imitation; c'est le commencement de la société. Il y a quelque chose de plus.

Pour que l'interjection du commencement de l'acte se perfectionne, que faut-il y ajouter? Oh! une chose bien simple, il faut s'arrêter. Quand vous avez commencé l'action, en criant, en faisant une excitation par le cri, si vous continuez à agir, vous ferez la collaboration; mais maintenant, arrêtez-vous, ne faites plus rien, bornez-vous à l'interjection du début; alors vous faites un ordre.

Voyez la différence : voilà des chiens qui chassent un cerf. Vous savez comment ils procèdent : ils se précipitent

rff

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tous, mais il y en a qui sont toujours en tête, nous l'avons remarqué dans les phénomènes d'imitation. Celui qui est en tête se donne une peine énorme, non seulement à courir mais à aboyer; il aboie en courant, les autres suivent derrière en imitant tout, la course, la direction de la course, et, les malheureux, en imitant aussi l'aboiement.

Il y a donc chez les individus qui sont en tète un cri initial, mais aussi continuation de l'action; chez ceux qui suivent il y a répétition de l'action, mais aussi répétition du cri initial.

Dans ces actions-là, il y a beaucoup d'inutile, notamment deux choses, la continuation de l'action par le chef et la répétition du cri par le sujet. Vous allez avoir un gros progrès quand le chef ayant crié, ayant aboyé au début, s'arrête immobile et ne court pas; il laisse les autres courir, c'est leur métier. Le sien est de surveiller les alentours et de crier encore s'il le faut.

Et les sujets? Quand vont-ils devenir intelligents, se transformer en obéissant au lieu d'être menés? Mais à un signe bien simple : quand ils vont cesser d'aboyer. On ne leur demande pas d'aboyer, on ne leur demande pas de crier. L'aboiement et le cri ont été un signal; ce signal est donné puisqu'ils courent, puisqu'ils exécutent l'action, qu'ils se taisent donc, ils n'ont pas besoin de répéter le cri. ^ Quand vous aurez imaginé des êtres, l'un qui commande l'action par un aboiement, mais qui ne continue pas, l'autre qui continue l'action commencée par le premier mais qui n'aboie pas, vous aurez réalisé Tessentiel du langage. L'essentiel du langage n'est pas autre chose qu'une collaboration, une action faite à deux, l'un faisant le commencement, l'autre faisant la fin, mais chacun faisant sa part et les deux ne faisant pas à la fois la même part.

Il y a un fait pathologique qui éclaire ce mécanisme du début du langage et qui montre comment cela était' difficile à obtenir, c'est le langage qu'on a appelé langage écholalique, le langage par écholalie. Ce langage consiste en ce fait assez curieux, c'est que les individus à qui on pose une question, avant de répondre à la question, ou même en ne répondant pas, répètent la question posée.

Le fait a été étudié par un médecin d'Amsterdam, le docteur Winkler (Revue Neurologique, 1907). Il a été repris dans un article très amusant publié en France par Wallon qui l'appelle la forme écholalique du langage dans la Revue Psychologique de 1911, forme très curieuse quoique les conclusions psychologiques soient bien loin d'être suffisantes.

L'écholalie est très fréquente. Voulez-vous en avoir un exemple bien simple? Allez-vous-en à la Sorbonne à une époque tragique, celle des baccalauréats; à ce moment, vous assistez aux examens. Je crois que, sans exagérer, vous avez bien chance d'avoir au moins deux sur dix candidats qui ont de l'écholalie. On pose une question à un candidat; on lui demande : Que savez-vous sur Henri IV? Le candidat doit commencer à parler. La plupart des candidats répètent : « Henri IV, Henri IV », et cela indéfiniment. Les plus malins répètent plus loin : « Sur Henri IV, sur Henri IV. )> C'est là le phénomène de l'écholalie, très fréquent chez les candidats aux examens et très caractéristique.

Pourquoi? Toujours pour la même raison dont je parle tout le temps : c'est que toutes les émotions ont comme caractère de dégrader l'esprit, le candidat est devenu imbécile; presque toujours, au moment où il faudrait qu'il montre sa supériorité, il retourne à ses formes infantiles.

il parle comme un petit bébé, il retourne aux formes primitives. L'écholalie, c'est la forme infantile du langage.

L'observation de Wallon est très bonne. Il s'agit d'un jeune garçon de l'hôpital de Bicêtre, âgé de douze à treize ans, qui ne peut pas dire un mot sans répéter ce qu'on a dit. On a dit : « Veux-tu déjeuner? » 11 répète plusieurs fois : « Veux-tu déjeuner, veux-tu déjeuner? » et ensuite il dit : « Oui, monsieur », mais il fait l'écholalie d'abord.

De même que l'aboiement du chien qui suit le meneur, l'écholalie est la forme primitive de la collaboration. Le chien qui aboie quand son chef aboie est un écholalique, c'est un individu qui ne sait pas marcher sans aboyer. Il répète l'action du chef. Pour que le langage se perfectionne, pour que le candidat soit reçu au baccalauréat, il faut qu'il supprime cette écholalie, qu'il ne répète pas la question, mais fasse autre chose. Quoi? La réponse, c'està-dire la deuxième partie de l'action, ce que le chef ordonne. C'est justement le caractère du commandement et de l'obéissance.

Ce perfectionnement a dû demander des siècles. Pendant des siècles, les chefs ont une envie énorme de mettre la main à la besogne. Et d'ailleurs, est-ce que nous ne le sentons pas nous-mêmes? Est-ce que nous n'avons pas tous envie de dire : « Il n'y a rien de si ennuyeux que de commander, j'aime mieux faire l'action moi-même car, quand j'ai commandé une action, je vois qu'elle est tellement mal exécutée que cela m'agace. Je me mets à faire l'action moi-même et le domestique est très content et me laisse faire. La deuxième fois, il la fera encore plus mal pour que je recommence. »

Les chefs, qui agissent ainsi sont de mauvais chefs, de même que l'enfant qui répète la question est un mauvais

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disciple. Ce sont des gens qui ne savent pas leur métier de chef. C'est d'ailleurs un métier assez dur dans lequel il faut avoir le courage de s'arrêter devant l'action que l'on connaît très bien, que l'on sait faire beaucoup mieux que le domestique, que l'on voudrait faire à sa place. Le progrès, c'est de ne pas la faire.

Ce n'est pas tout. Il faut non seulement que vous vous arrêtiez, mais que vous fassiez des actions spéciales pour faire faire les autres. Il faut, comme on dit vulgairement, ((' rester sur leur dos », regarder s'ils exécutent, se plaindre quand ils n'exécutent pas, menacer et, primitivement, il fallait frapper.

Le fait de frapper vient d'un phénomène bien simple, nous l'avons dit cent fois; il n'est pas mystérieux, il vient de la colère et de la dérivation. Le chef qui a commencé l'action par ses paroles, en attend l'exécution. Quand l'exécution ne vient pas, il a un phénomène de déception qui amène comme toujours la dérivation des forces. Au commencement, il crie l'ordre de plus en plus fort, puis la dérivation se continue sur ses bras, il frappe le domestique. La punition, la vengeance, l'éducation, tout cela est sorti de ces phénomènes simples du commandement, de l'obéissance, de la dérivation des actes et de la nécessité de les faire exécuter.

Ce progrès s'est fait peu à peu sous un ensemble d'influences. Une des influences importantes a été la paresse naturelle à l'esprit humain : le fait de voir l'action s'exécuter sans avoir à se fatiguer, de rester immobile pendant que d'autres exécutent, de faire le moins possible un des éléments de l'action seulement.

Le progrès s'est fait aussi sous l'influence des excitations accidentelles. Pendant que l'action se faisait, il est arrivé

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des circonstances, des ennemis nouveaux qui nécessitaient un nouveau commandement sans un changement d'acte, et alors le plus intelligent, pendant qu'il combattait, regardait en arrière, il combattait mollement, beaucoup moins bien que les autres parce qu'il regardait s'il n'y avait pas d'autres ennemis, il faisait de la surveillance et peu à peu il n'a plus combattu du tout, il est resté à surveiller et ne faire que commander, pour libérer ses membres, pour pouvoir s'occuper de l'acte de surveillance et de l'acte de commandement qui était de plus en plus difficile.

D'autre part, le sujet s'est développé par les questions à l'obéissance, par les coups qu'il a reçus; pendant des siècles, celui qui commençait à commander n'était pas content mais n'avait plus envie d'aboyer et d imiter \c signe. Il n'étuit plus excité par l'action et alors n'abo>*àit plus, se bornait à faire l'action qui était nécessités par les coups qu'on lui donnait. Il la faisait simplement et au bout de bien des années, le chef et le sujet ont fini par se comprendre

Se comprendre, c'est tout simplement diviser Taction en deux. Le chef commençait l'action par l'aboiement initial et le sujet continuait l'action sans faire Taboiemcnt L'ordre et l'obéissance étaient commencé».

Cela a eu des résultats très précieux. En effet, immédiatement, cela permet beaucoup plus d'actton.s. d^abord par un phénomène naturel, c'est la multiplication des sujets.

Quand nous agissons nous-mêmes;, nous n'avotns que la force d'un seul homme. Quand nous commandons à un domestique, à deux, nous ajoutons à noire force ft nous, la force des deux. Mais si nous no faisons rien, il n'en reste que deux qui agissent. Quand la société ou le groupe se compose de vingt ou trente sujets, celui qui devient le chef, a, tout d'un coup, sans avoir compris pourquoi, mul-

tiplié sa propre puissance, il est infiniment plus fort et les actes ont pris une puissance exceptionnelle, ce qui leur a permis de triompher d'une foule de dangers physiques et sociaux.

En outre ces actes, non seulement sont plus forts, mais sont mieux adaptés, ils sont devenus des actes malléables, variables, sur mesure, puisque, pendant qu'ils s'exécutent, il y a quelqu'un qui fait différentes stimulations pour les changer à mesure qu'ils se font. Ce sont des actes dirigés.

La horde sauvage qui a possédé un chef a été tout de suite victorieuse, elle a triomphé naturellement des autres, et c'est là l'origine de toute l'évolution de ITiumanité, et! comme nous l'avons dit il y a quelques années, e'est l'orî^ gine dune des conduites les plu$ importantes, c'est l'on- ^ne des conduites religieuses.

Le besoin d'un chef qui \«otis rendau . r ; .; est de venu si grave que les paams hommes ont demandé des chefs à tom les 6chos. Ih les ont perpetucllemcnî réclamés et, non seulement ils obéissaient aux cbefs, mais demandaient ces chefs.

Qu est-ce que cela veut dire?

C'est une complication de plus. Les gens qui demandent des ctiefs sont des gen$ qui sont dijk assez intelligents pour savoir ce que c'est que k commandement et comme savoir ce que c'esi que le commandement. c*est le faire, oe sont des gens qui commandent, et ils commandent quelque chose, ils disent : .. Commandez-moi. h Ils ordonnent aux chefs de commander et. par conséquent, ils ont fait des chefs de plu5 en plus nombreux. II les ont réclamés et quand les chefs ont été absent», ils en ont imaginé un, font con.s. truit. Ils ont ooostniit les dieux apr^ avoir construit les

chefs, les rois, les prêtres. C'est le commencement de toute l'évolution de la civilisation.

Il en est résulté toute espèce de commandements variés qui ont créé les différents langages. Les auteurs qui parlent du langage ont décrit toutes sortes de variétés du langage; en apparence elles sont innombrables. On peut cependant les réduire un peu. Il n'y a pas lieu d'insister sur les différentes langues nationales. Il y a — c'est malheureux pour nous — une vingtaine de langues importantes. Il faudrait les savoir toutes pour voyager; c'est impossible. L'évolution ultérieure les diminuera pour une raison bien simple, c'est parce que les choses se sont ainsi passées depuis la plus grande antiquité. Il ne faut pas se figurer que les langues vont en se multipliant, elles ont toujours été en diminuant.

Primitivement, il y avait infiniment plus de langues que maintenant. Regardez seulement la France : il y avait des patois différents dans chaque arrondissement. Dans les populations de l'Afrique, les voisins, à quelques kilomètres de distance, ont des langues différentes; il y a autant de langues que de groupes. Cela est naturel puisque la langue résulte du cri du chef qui commande l'action. Ce cri du chef est varié suivant sa poitrine, ses poumons, sa langue, son organisation et suivant l'acte qu'il commandait le plus souvent. Dans chaque village voisin, les chefs ont commandé des actes avec différentes prononciations. Les langues étaient innombrables. Peu à peu, à mesure que les peuples deviennent plus nombreux, les langues s'unifient parce qu'on commande à un plus grand nombre d'hommes.

Prenons garde que le pauvre français ne soit parmi les langues qui disparaissent, car il en disparaîtra perpétuelle-

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ment. Plus tard, il n'en restera peut-être qu'une seule si l'humanité arrive à un développement suffisant.

Voilà les variétés de langage, mais il y a des langages qui sont plus importants pour nous.

Il y a d'abord une langue à laquelle je tiens particulièrement, c'est ce qu'on pourrait appeler le commandement de parole. On commande tous les actes possibles, on commande de servir à déjeuner, de se battre ou de marcher; une évolution probablement tardive mais très intéressante, c'est le commandement de la parole. Quand les hommes ont déjà su suffisamment ce que c'était que la parole et que l'ordre, ils ont dit aux autres : Parlez-moi. Tout à l'heure, je faisais allusion à ces peuples qui réclament un roi (car les hommes ont toujours réclamé un roi), les hommes qui réclament des chefs, et alors réclamer des chefs c'est faire le commandement de les commander.

Mais le commandement n'étant qu'une parole, c'est faire le commandement de parler. Les hommes ont demandé qu'on leur parle, et si on veut regarder l'évolution morale de l'humanité, on verra que la réclame de parole a toujours dominé les pauvres hommes.

Qu'est-ce que les hommes ont toujours demandé à leur dieu? De la manne dans le désert? Pas toujours autant qu'on le croit. Ils ont demandé au dieu : « Mais parlez donc, mais parlez-moi. » Et d'ailleurs toute l'évolution des religions est fondée sur la difficulté qu'ont éprouvé les pauvres humains à faire parler les dieux qui ne voulaient rien dire. C'est là ce qu'il y a de plus triste, n'est-ce pas? On a inventé une foule de procédés pour faire parler les dieux, le dernier de ces procédés, c'est l'invention du prêtre chargé de faire parler le dieu parce qu'on trouvait que c'était si difficile qu'il fallait une profession spéciale pour

cette opération particulière : le commandement de la parole.

Je vous le signale maintenant comme très important, c'est le début du commandement de la réponse, c'est une espèce d'enrichissement entre le langage primitif et les mouvements. Or, le mouvement existe toujours, mais il est reculé et de plus en plus loin. On dit aux hommes : « Je vous commande d'abord de me répondre, mais votre réponse sera un commandement pour d'autres. Et ainsi, de proche en proche, c'est le dernier qui exécutera. On sépare de plus en plus l'action du commandement. Voilà un phénomène extrêmement important.

Il y a un deuxième phénomène extrêmement important sur lequel il faut dire également quelques mots, car nous ne pourrions pas comprendre les leçons postérieures, c'est le commandement bizarre à soi-même.

Vous savez, je vous l'ai répété sans cesse, que la personnalité évolue lentement, en progrès lent avec toutes les autres opérations psychologiques. La personnalité est un phénomène spécial. C'est un phénomène qui se développe chez les' êtres en communication avec d'autres, par comparaison ou par lutte, par frictions mutuelles. En somme, nous ne sommes une personne que pour nous séparer de notre voisin. Nous nous distinguons de notre voisin, nous nous comparons avec lui, nous avons une évolution personnelle comme l'évolution sociale. Il en résulte une loi que j'ai appelée souvent la loi de Baldv/in car c'est lui qui, avec Royce, a beaucoup insisté sur ce point. Cette loi est la suivante :

Tout d'abord, on se conduit toujours vis-à-vis de soimême comme on se conduit vis-à-vis des autres. On a visà-vis de soi les mêmes relations qu'avec autrui; c'est plus important que vous ne croyez. C'est une loi psychologique

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bien plus importante que la fameuse loi de l'égoïsme qui a été autrefois dominante en psychologie et qui est presque toujours fausse.

La loi de se préoccuper de soi d'abord, avant les autres, est très tardive et n'est qu'une forme tout à fait spéciale de l'évolution de la personne. Une évolution beaucoup plus naturelle, c'est l'évolution sociale dans laquelle on est visà-vis des autres quelque chose que l'on répète vis-à-vis de soi-même.

Eh bien, quand on a donné des ordres aux autres, il faut continuer en se donnant des ordres à soi-même.

C'est possible et c'est même réalisé, car au fond toute notre vie se passe à nous donner des ordres à nous-mêmes, je ne dis pas à les exécuter, c'est plus difficile. Nous passons notre vie à nous commander à nous-mêmes; c'est possible en établissant une division dans les actes. Le fond de l'ordre, c'est la séparation de l'action; la collaboration fait la moitié, vous ferez l'autre moitié de l'action.

Comment, avec nous-mêmes, pouvons-nous séparer l'action en deux? Grâce au phénomène si important du temps. Le temps nous permet de diviser l'action. Nous pouvons nous commander à nous-mêmes à une condition, c'est de ne pas exécuter tout de suite, d'une manière explosive, l'action que nous commençons, c'est d'arrêter; en un mot, l'ordre à soi-même repose sur une notion très importante dont nous parlerons la prochaine fois : l'action différée.

Se commander à soi-même, c'est se dire : « Je ferai telle chose demain matin. » C'est séparer le commandement de l'action à exécuter. Par conséquent, les ordres verbaux, les ordres de parole, les ordres à soi-même, sont les complications les plus intéressantes de l'ordre et de l'obéissance.

Nous allons en voir les conséquences dans la prochaine leçon en étudiant encore une opération intellectuelle, Topération de la mémoire.

(Compte rendu du Cours professé au Collège de France. 1926, Chahine, p. 119 et suiv.)

EMILE MEYERSON

né en 1859

M. Meyerson est avant tout un historien de la philosophie des sciences, un épistémologiste. Il n'a jamais proposé aucune solution ou construction métaphysique; il n'a été conduit à la psychologie ou à la logique du savoir scientifique que par le sentier aux mille détours de l'acquit scientifique lui-même. Et pourtant, de ce qu'on connaît déjà de son œuvre, se dégagent des principes si nouveaux et si simples, qu'il n'y a guère de penseur ou même d'écrivain qui ne cherche à se réclamer de leur autorité. Par contre, il n'y a guère de philosophe ou de logicien qui ait pu tout à fait dissimuler la colère ou l'inquiétude inspirée par un effort menaçant les bases de tous les édifices rationnels ou spirituels. Idéalistes, mystiques, relativistes et pragmatlstes sont, en effet, également indisposés par les affirmations aussi nettes que mesurées de M. Emile Meyerson. Les métaphysiciens lui reprochent volontiers son esprit terre à terre et ce qu'ils appellent, avec une envie ingénue, son bavardage à la Montaigne. Les mathématiciens lui font grief de sa subtilité toute philosophique et de sa tendance sacrilège à les traiter comme des hommes de ce monde. Et s'il est vrai que les catholiques ne dédaignent pas de s'en servir contre le rationalisme cartésien, les jeunes romantiques à prétentions athéistes ne laissent pas de se réclamer de ce qu'ils appellent son satanisme.

Il est vrai que l'œuvre de M. Meyerson, au charme duquel presque personne n'échappe, met presque tout le monde mal à l'aise. Les savants et les philosophes avaient fini par élever entre eux un de ces malentendus conciliateurs comme toutes les scolastiques universitaires en sécrètent de temps en temps. Ce malentendu, c'était le positivisme, c'était l'évolutionnisme. Or, M. Meyerson détruit incontestablement le prestige philosophique du positivisme et ruine l'évolutionisme en le coupant en deux. Auguste Comte réduisait l'activité intellectuelle ,de l'homme à la recherche de lois, c'est-à-dire de rapport» constants entre des faits observables. La science se bornait ainsi à être un système de rapports sans supports; les problèmes de l'objet et de la cause étaient éliminés une fois pour toutes. M. Meyerson montre abondamment à l'aide d'exemples précis accumulés par son inépuisable érudition, que le savant, bien loin de repousser le concept de chose, ne saurait s'en passer. Qu'il s'agisse de corps, de

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EMILE MEYERSON

points matériels, d'atomes ou d'électrons, c'est toujours d'un point djappui extérieur que le raisonnement scientifique procède. Et ce n'est pas là une simple convention, mais une véritable croyance à laquelle la science ne saurait renoncer sans se rendre stérile. Cette seule affirmation suffirait à éliminer le positivisme pur; mais il a eu bien des succédanés, notamment les diverses formes du pragmatisme. Pour le pragmatisme (et sur ce point M. Bergson est bien un pragmatiste), l'intelligence a pour moteur et pour fin, l'utilité; ce n'est guère qu'une machine-outil perfectible sous la pression de la nécessité physiologique ou sociale. Or, M. Meyerson démontre par l'étude méthodique des grandes hypothèses et des grandes synthèses, tant cartésienne qu'einsteinienne, que l'activité proprement scientifique s'inspire avant tout d'un souci d'explication. Ni science, ni sens commun ne s'inspirent du seul souci de l'action. Voilà donn le pragmatisme enterré à côté de son ancêtre. Remarquons en passant que presque tout le behaviorisme, bien des théories psychanalytiques et même le déterminisme économique sont ainsi battus en brèche par le Meyersonlsme. Quant à l'évolutionnisme, son affaire devient également fort mauvaise pour un lecteur d'Identité et réalité, ou de l'Explication dans les sciences. En effet, le transformisme d'où l'évolutionnisme est sorti, croît découvrir d'abord certaines lois du changement; mais la science ne se contente pas de réduire les faits en lois; étant par nature explicative, elle doit réduire la diversité à l'identité, le présent et le futur au passé. Pour elle rien ne se perd, rien ne se crée. Evolution ne signifie pas changement. Expliquer et développer sont synonymes; ce sont deux mots qui veulent dire étaler dans l'espace, dans l'espace bergsonion, dans l'étendue cartésienne, Immobile, infinie. Infiniment divisible et donnée entièrement d'un seul coup, hors de toute succession temporelle. Dans ces conditions, parler d'une évolution créatrice, c'est jouer sur les mots ou concevoir un nègre blanc. L'évolutionnisme n'aurait donc été qu'un subterfuge pour masquer l'antinomie fondamentale, le paradoxe sur lequel repose la science, en particulier, et en général le fonctionnement de l'esprit humain. Ce paradoxe consiste à affirmer à la fols le monisme, l'unité de tous les phénomènes nécessaires au raisonnement déductif, et, d'autre part, l'extériorité des choses, à la fols cause et objet, matière et point d'appui de l'activité de l'esprit humain.

Tel est le fameux paradoxe épistémologique dont la simplicité a paru choquante et presque grossière à la plupart de nos abstracteurs de quintessence.

D'une part, M. Meyerson rend à la raison son sceptre et ses armes; il l'enferme dans sa royauté, mais c'est à force de la reconnaître. La raison humaine qui unit le principe de la légalité à celui de l'identité garde un cadre immuable; la raison humaine, en dépit du conflit dont elle est sans cesse le théâtre, demeure véritablement une. La science change et même ne peut se concevoir que changeante, mais les fondements de la raison restent intangibles. Selon la thèse bergsonienne essentielle, un accord se manifeste dans le spatial entre

l'esprit et le réel; dès lors, la possibilité d'opérer ainsi dans le spatial le transfert de la raison a priori à l'expérience s'étend au fur et à mesure que la science progresse. Mais en même temps, la déduction devenant de plus en plus hardie, tend à s'écarter des données primitives et le rationnel qui se confondait à l'origine avec le spatial du sens commun, s'en écarte de plus en plus. Déjà, M. Meyerson avait montré dans ses deux premiers ouvrages ce que la déduction cartésienne avait pu présenter de choquant pour l'esprit non prévenu; le succès des théories einsteiniennes l'amena à écrire la Déduction relativiste, où il montre notanmient, comment l'espace non euclidien est plus commode et plus pauvre que l'espace cartésien puisqu'il fait abstraction du postulat des parallèles, de même que l'espace cartésien était déjà plus pauvre et plus commode que l'espace aristotélicien impliquant une action inhibitrice sur le mouvement des corps. Mais en rattachant ainsi par la structure même de la logique identlficatrlce, Einstein à Descartes, M. Meyerson confirmait encore sa doctrine de la souveraineté et de l'immutabilité de la raison.

Voici donc l'un des aspects du paradoxe épistémologique. La description des œuvres de l'esprit déductif, de la faculté non seulement logique, mais idéologique que recèle la croyance en l'identité des phénomènes occupe, en effet, une grande partie des livres de M. Meyerson. Mais ce n'est là qu'un côté des choses. L'autre aspect du paradoxe épistémologique, c'est la découverte de l'irrationnel. A l'identité, s'oppose la réalité; en marge du principe de la conservation de l'énergie s'inscrit le principe de l'irréversibilité du temps remis en lumière par Carnot et par Clauslus. L'irrationnel, c'est-à-dire le concret, le divers et le discontinu, renaît à chaque pas du savant, que ce soit la sensation, l'action par contact, l'action par choc, l'irréversible ou la théorie des quanta. Quoique le savant n'ait de cesse qu*il n'ait retrouvé Tidentlque sous le divers et réduit le discontinu au continu. Il n'en est pas moins vrai que Tirrationnel en même temps qu'une limite constitue aussi un point d'appui indispensable. Il n'y a point de réel sans irrationnel, point d'expérience sans réalité concrète. Ce contact avec la nature, plus indispensable au savant même qu'au poète, ce n'est que contre sa tendance la plus profonde, celle de l'abstraction Identiflcatrice, cfue le savant peut le conserver. On voit donc que si toute une fraction de l'œuvre de M. Meyerson est dirigée contre le positivisme, il rend bien difficile la tâche de l'idéalisme philosophique. M. Meyerson se défend contre le parti pris réaliste qu'on serait enclin à lui prêter; mais il est certain que si Ton adopte ses conclusions — auxquelles il est difficile d'échapper — l'atmosphère dans laquelle se meut par exemple M. Brunschvicg devient bien peu respirable.

A la vérité, pour qui prolonge tant soit peu les constatations meyersonlennes, elles apparaissent comme de nature à liquider un grand nombre de doctrines qui ne gardaient leur prestige que grâce à la séparation de divers domaines de l'activité intellectuelle. Nous sommes encore bien loin de pouvoir mesurer les conséquences de cette révolution. Aussi bien, M. Meyerson, dans son prochain ouvrage,

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élargira-t-il encore son champ d'action puisqu'il va transporter sa méthode du terrain purement épistémologique sur celui de la théorie générale de la connaissance. On verra dans son nouveau livre : Le cheminement de l'esprit, se dégager encore plus clairement les caractères essentiels de sa méthode. Quoique M. Meyerson entre là dans un domaine réservé généralement au psychologue, sa méthode qui a ici la psychologie pour but, reste strictement logique par ses moyens. Mais ce que nous pouvons dire d'ores et déjà, c'est que maître les malentendus dont ses écrits ont été l'objet, la puissance aiguë et tranquille de sa pensée a plus fait pour renouveler Ips discussions d'idées et l'ardeur philosophique, non seulement en France, mais dans le monde entier, que toutes les logomachies spiritualistes ou matérialistes qui encombrent les universités contemporaines jusqu'à leur seuil.

— M. Emile Meyerson, né à Lublin (Pologne), le 12 février 1859, quitta son pays natal à onze ans pour aller faire ses études en Allemagne. Après y avoir terminé ses humanités, il suivit à Heidelberg les cours du grand chimiste Bunsen, ainsi que ceux de Hcrmann Kopp, Thistorien de la chimie. Il suivit également à Berlin les cours de Libermann. A vingt-deux ans (1882), il vint en France, où il fut d'abord attaché pendant deux ans au laboratoire de Schutzenberger, au Collège de France; puis, ayant découvert un procédé de fabrication de rindigo synthétique, il chercha à l'exploiter dans une usine de matières colorantes qu'il dirigeait à Argenteuil. Bientôt après, le voici rédacteur à la politique étrangère à l'Agence Havas où son polyglottisme rendait les plus grands services (M. Meyerson parle à peu près toutes les langues européennes, sauf l'espagnol et le portugais). Dès 1884, M. Meyerson, qui s'intéressait pasionnément à l'histoire de la chimie, avait commencé à publier de petits mémoires : Jean Rey et le principe de la conservation de la matière, Turquet de Mayenne et la découverte de l'hydrogène, La coupellation dans la Bible, etc.. Mais bientôt, vers 1889, il se tourna vers les problèmes philosophiques ou plus exactement la philosophie des sciences. C'est alors qu'il créa progressivement sa méthode au cours de longues études poursuivies à la Bibliothèque Nationale. Renouvier d'abord l'attira, puis il passa aux grands maîtres, notamment Kant, et surtout Descartes et Hegel. Ce n'est que le 30 janvier 1908 qu'il publia sou premier livre : Identité et réalité. A. D.

Bibliographie. — Livres : Identité et réalité (Blbl. de Philosophie contemporaine, Alcan) ; l" édition, 1907; 2» éd., avec une préface, 1912; 3« éd., 1926. — De l'explication dans les sciences (Payot, 1921), 2» tirage, 1927. — La déduction relativistt (Payot, 1925). — Le cheminement de l'esprit (Alcan, sous presse).

Parmi les articles, notamment : Hegel, Hamilton, Eamelin et le principe de causalité (Revue philosophique, julllet-aoiit 1923).

L'exposé de l'ensemble des théories meyersoniennes se trouve dans : Une nouvelle philosophie des sciences. Le causalisme de M, Emile Meyerson, par André Metz.

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