LA SCIENCE EXIGE LE CONCEPT DE CHOSE REFUTATION DU POSITIVISME
...La conception à laquelle nous venons de faire allusion porte, on le sait, le nom de positivisme, et ce terme, du moins en tant qu'appliqué à la théorie de la science, a un sens tout à fait précis. C'est là, remarquons-le en passant, un très grand mérite d'Auguste Comte que d'avoir su créer, au milieu de conceptions philosophiques, qui sont plutôt, par leur nature, fluides, floues, une doctrine nette, à angles arrêtés, quelque chose de rigide que l'on peut véritablement étreindre et que l'on peut sans doute briser, mais qui se prête bien moins à être déformé, ou du moins oii toute déformation, toute surcharge se découvrent aisément. Positivisme signifie (en nous tenant au contenu épistémologique du terme, le côté social de la doctrine ne nous intéressant pas ici) : a abstention de toute métaphysique ». On affirme donc que la science n'a pas à pénétrer le véritable être des choses, qu'elle peut faire abstraction de cet être. La science, ajoute-t-on, ne recherche et n'a à connaître que des rapports, elle est un ensemble de rapports, et sa seule partie essentielle, ce sont les règles, les lois qui formulent les rapports en question. Même si nous sommes appelés à formuler des suppositions, des hypothèses, elles doivent avoir pour unique objet une règle empirique encore inconnue : « Toute hypothèse physique, afin d'être réellement jugeable, doit exclusivement porter sur les lois des phénomènes et jamais sur leur mode de production. »
Nous espérons pouvoir montrer, comme une conclusion
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de l'étude à laquelle nous allons nous livrer présentement, que l'affirmation positiviste contient une part de vérité. Mais, prise à la lettre, elle ne résiste pas à l'examen.
II convient, tout d'abord, de bien se mettre en garde contre une conception qui constitue précisément une de ces surcharges de la doctrine dont nous avons parlé tout à l'heure. L'homme fait de la métaphysique comme il respire, sans le vouloir et surtout sans s'en douter la plupart du temps. On trouvera dans le présent exposé plus d'une preuve à l'appui de cette affirmation. Mais il serait difficile, semble-t-il, de mieux mettre en lumière cette tendance de l'esprit, qu'en constatant que la formule même par laquelle on prétend exclure toute métaphysique sert bien souvent de fondement à l'édification d'une sorte de métaphysique sui generis. Si l'on examine, en effet, d'un peu plus près la manière dont, le plus souvent, on parle de ces lois, on s'aperçoit qu'elles se trouvent érigées en véritables entités, existant en soi, indépendamment de l'esprit qui les a conçues ou qui les applique. Ce sont des lois de la nature. Les rapports auxquels elles servent d'expression sont les rapports véritables des choses entre elles, rapports que nous pouvons donc connaître, en nous abstenant de toute tentative de connaître les choses en elles-mêmes.
Ce n'est pas là une affirmation contradictoire en soi. Ainsi, pour nous servir d'un exemple mathématique, des expressions affectées d'un facteur imaginaire peuvent fournir entre elles des rapports entièrement réels, et la transcendance de r: comme le fait remarquer Cournot, disparaît dans le rapport de la surface de la sphère à celle de son grand cercle. Il ne serait donc pas impossible a priori qu'en mettant en rapport des entités inconnaissables parce que liées indissolublement à un élément subjectif, nous aboutis-
sions à une donnée entièrement objective, le subjectif se trouvant éliminé par l'opération. Et de fait c'est ainsi, sans doute, que raisonnent, plus ou moins consciemment, ceux qui croient à l'objectivité, à la réalité en soi, des lois de la nature...
La véritable conception positiviste, hostile par essence à toute métaphysique, ne prêterait donc aux lois aucun caractère transcendant, les concevant simplement comme des règles gouvernant nos rapports avec le monde extérieur, l'ensemble de nos sensations. Mais alors une nouvelle et grave difficulté surgit, à savoir une profonde divergence entre ce schéma et l'image que la science, même réduite à un pur ensemble de lois, présente réellement.
Il s'agit là d'un aspect de la doctrine qui, semble-t-il, tend plutôt à échapper à ses adeptes. Ce qui est certain, c'est qu'Auguste Comte lui-même ne paraît avoir, à aucun moment, envisagé les conséquences, pourtant très apparentes dans cet ordre d'idées, de son système; il a, tout au contraire, parlé fort congrument des « grossières mais judicieuses indications du bon sens vulgaire, véritable point de départ éternel de toute sage spéculation scientifique ». Mais ses sectateurs ont été quelquefois plus clairvoyants à ce point de vue. Ainsi Stuart Mill a déclaré que les « lois ultimes » auxquelles la science parviendrait dans l'avenir et dont, en attendant, elle se rapprochait chaque jour, se rapporteraient aux sensations qualificatives que nous éprouvons et seraient donc, tout au moins, en nombre égal à celui de ces sensations...
L'évolution entière de la physique moderne montre clairement à quel point le programme tracé par Stuart Mill s'écarte de la réalité. En effet, cette science suit évidemment une voie directement opposée à celle conduisant à l'éta-
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blissement de rapports directs entre les sensations. Un des plus éminents théoriciens de la physique contemporaine, M. Planck, considère justement comme un trait caractéristique de la science le fait que dans sa marche elle s'écarte de plus en plus de ce qu'il nomme des « considérations anthropomorphiques », c'est-à-dire de celles où intervient la personne de l'observateur, c'est-à-dire encore, en nous servant du vocabulaire philosophique, de ce qui a trait au moi. M. Hœffding ne fait donc que résumer une situation très apparente en affirmant que « les physiciens, jusqu'en ces derniers temps, ont été, sur ce point, des métaphysiciens ». Ils le seront, vraisemblablement, tant qu'il y aura une physique, car cette attitude, selon toute apparence leur est nécessaire...
Il existe (ou du moins il existait, il y a peu de lustres) un chapitre de la physique qui paraît réellement constitué selon le modèle (positiviste) : c'est la thermodynamique. En effet, cette science, fortement pénétrée de théorie mathématique, peut être tout entière ramenée à deux énoncés très généraux, le principe de la conversation de l'énergie et le principe de Carnot, qui, ni l'un ni l'autre, ne semblent mettre en jeu aucune image matérielle ni semi-matérielle... Or, il suffit de jeter un coup d'œil superficiel sur un manuel pour se convaincre combien une telle prétention est insoutenable. Prenons le livre de Henri Poincaré, dont l'autorité est incontestée, et examinons la manière dont les deux principes fondamentaux y sont exposés. Pour le début, il est question de (( points matériels ». Que l'on suppose, un instant, l'existence de ces points matériels comme dépendant de notre sensation et que l'on essaie, après, de refaire la démonstration telle que la présente le manuel : elle aura perdu tout sens. Et cela est tout aussi évident, quelques pages plus
loin, en ce qui concerne le second principe. La notion fondamentale du principe de Carnot, chacun le sait, est la notion de température. Or, voici en quels termes H. Poincaré la définit : « Par définition, deux corps sont à des températures égales ou en équilibre de température, lorsque, mis en présence, ils n'éprouvent aucune variation de volume. » Ainsi, pour établir le concept de température, celui de corps, et de corps ayant un volume déterminé, est indispensable. Est-il besoin vraiment d'insister sur ce point? Qui donc, en effet, pourrait s'imaginer une température comme autre chose que l'apanage d'un corps matériel? Ce serait à peu près, selon la fameuse image de Lotze, comme un mal de dents que personne n'aurait.
Donc, la thermodynamique n'est pas moins ontologique en son essence que n'importe quelle autre partie de la physique et la conviction contraire est une illusion. Nous verrons d'ailleurs comment cette illusion a pu prendre naissance.
Mais il y a plus, et le physicien est tellement peu capable de se détacher du concept de chose, que, les choses du sens commun ne lui suffisant pas, il en crée d'autres, entièrement à leur image. Tel est le cas, par exemple, des objets télescopiques ou microscopiques. De toute évidence, la foi en leur existence chez le savant et, par répercussion, sans doute chez la plupart des hommes du commun, est aujourd'hui la même que pour les objets perçus directement. Un éminent histologiste, M. Nageotte, a constaté tout récemment qu'une classe particulière d'erreurs de jugement provient de ce que les observateurs oublient que les images microscopiques ne sont pas à la même échelle que les objets qui les entourent et qu'ils n'ont en réalité perçu que des fantômes, et pour le soleil, il n'y a pas le moindre doute
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que, des deux images que nous en avons selon Descartes, à savoir celle d'une petite tache lumineuse et celle d'un corps immensément supérieur de taille à notre terre, la seconde, chez l'astronome d'aujourd'hui, se substitue complètement à la première : le soleil est pour lui une masse incandescente, à peu près analogue à celles qui coulent d'un convertisseur Bessemer. D'ailleurs cette élaboration ne s'arrête nullement aux objets que nous ne pouvons voir, fût-ce par le secours d'instruments, elle s'étend à ceux dont l'existence est simplement inférée. Voici un électricien qui étudie un courant; cachons le galvanomètre au moyen d'un écran et demandons-lui si le courant continue à passer. 11 croira sans doute que nous demandons si un interrupteur n'a pas été tourné par mégarde. Insistons : demandons-lui s'il croit que le courant a cessé de passer, du fait seul qu'il ne peut apercevoir le cadran du galvanomètre. Si l'homme auquel nous nous adressons n'a aucune culture philosophique, s'il est resté préservé du « doute métaphysique », et si nous lui avons bien fait comprendre la portée de notre question (ce qui ne sera pas chose facile, tellement il est peu habitué à mettre en rapport ces deux ordres de considérations), eh bien! s'il est sincère, il nous rira au nez. Le doute, dans ce cas, lui paraîtra aussi injustifié que si nous lui demandions s'il doute de l'existence de sa femme ou de son atelier, simplement parce qu'il n'aperçoit ni l'une ni l'autre au moment donné. Sa croyance aux objets des deux catégories est, apparemment, analogue, coule de la même source. Les électriciens ont, de tout temps, tellement cru au courant, ils l'ont tellement vu qu'ils ont fini par le « matérialiser » à peu près à la manière dont un médium spirite prétend matérialiser sa pensée. Quiconque aurait des doutes sur la réalité du courant en tant qu'objet n'aurait qu'à se
référer à certaines théories récentes; ici le courant consiste en un véritable flux d'électrons; il est d'ailleurs impossible de douter que ces derniers ne soient conçus comme réels, puisque c'est eux qui forment la matière et sont censés par conséquent constituer la source de toute réalité.
Ainsi, non seulement le point de départ de la science est ontologique, puisque c'est le monde des objets du sens commun, mais quand elle abandonne ces conceptions ou quand elle les transforme, ce qu'elle adopte ainsi est aussi ontologique que ce qu'elle abandonne. Cournot déjà avait clairement reconnu cette essence particulière des théories scientifiques : « Quoi qu'on puisse dire, déclare-t-il, dans les écoles scientifiques modernes, où l'on craint surtout de paraître faire de la métaphysique, l'atomisme mitigé, aussi bien que l'atomisme pur, implique la prétention de saisir par quelque bout l'essence des choses et leur nature intime. »
(De l'explication dans les sciences, p. ig et suiv., Payot.) LA SCIENCE RECHERCHE L'EXPLICATION
Que si l'on veut connaître l'avis, sur ce point, de savants autorisés, on n'a que l'embarras du choix; nous nous contenterons de citer un petit nombre de passages d'auteurs à peu près contemporains à Comte ou postérieurs. Cuvier, dans la préface à sa grande œuvre, les Leçons (fanatomie comparée, affirme que « les faits appellent les faits. Quelque riche qu'on en soit, on en désire toujours » ; Claude Bernard parle de « l'excitation constante donnée par l'aiguillon de l'inconnu » et de la « soif scientifique sans cesse renais-
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santé ». De toute évidence, ni Cuvier, ni Claude Bernard ne pensent à Vutilitéj même dans un sens très général, des recherches qu'ils vont entreprendre, et ce qui les pousse, c'est la pure curiosité scientifique. De même H. Poincaré déclare que non seulement nous ne nous résignons pas aisément à « ignorer le fond des choses », mais qu'à son avis ce sentiment prime celui qui nous pousse à agir : « A mes yeux, c'est la connaissance qui est le but et l'action qui est le moyen. » Ce désir de connaître devient, chez le savant, une véritable passion. Au moment où Pasteur, encore élève à l'Ecole Normale, arrivé à la phase terminale de ses recherches sur les acides tartriques, va procéder à la constatation décisive, l'émotion l'étreint si fort, qu'il ne peut plus regarder dans le polarimètre. Or, il est à peine besoin de le faire ressortir, ce travail, d'une importance théorique de premier ordre, ne visait aucun résultat pratique.
Il n'est pas vrai que notre intelligence se déclare satisfaite de la simple description d'un phénomène, si minutieuse soit-elle. Même si la science est en mesure de soumettre un phénomène, dans tous ses détails, à des lois empiriques, elle cherche au delà; elle l'a toujours fait et elle continue à le faire à l'heure actuelle. Si l'on affirme le contraire, la marche entière de la science, dans le passé et dans le présent, devient une énigme, ou plutôt une sorte de gigantesque et monstrueuse absurdité. Nous avons cité autrefois à ce propos ce qui s'est passé pour l'attraction newtonienne. La loi qui régit les phénomènes de cet ordre est d'une clarté et d'une simplicité qu'on ne saurait surpasser; comment se fait-il que les astronomes et les physiciens, à partir du moment même où elle fut formulée, aient cherché au delà, comment se peut-il qu'ils aient considéré cette attraction comme une énigme? A cet exemple topique, on pourrait
en ajouter d'autres. Ainsi, à l'autre bout en quelque sorte du domaine de la science (puisqu'il s'agit d'une région où, à rencontre de ce qui a eu lieu en astronomie, les mathématiques n'ont presque pas encore pénétré), à savoir dans les sciences biologiques, on constate que la recherche de ce qui dépasse la règle pure et simple, la loi empirique, est tout aussi active. Les uns voudraient établir des explications modelées entièrement sur le type de celles usitées dans les sciences physiques; les autres déclarent cette tâche irréalisable et font intervenir la finalité; mais les uns et les autres paraissent d'accord pour admettre que la loi empirique ne suffit en aucune façon à l'explication des phénomènes. Dans cet ordre d'idées, les discussions qui se poursuivent sans cesse entre les deux partis sont même particulièrement intéressantes; on y peut voir, en effet, de combien près les deux genres d'explication se touchent, au point que l'un semble saisir immédiatement ce qui échappe à l'autre. Les démonstrations du finaliste se ramènent toutes à ce type : tel phénomène ne peut être réduit à l'action exclusive de causes antécédentes : donc, il est nécessaire de faire intervenir le concept de fin. Alors que l'anti-finaliste même, parlant d'un organe, raisonne instinctivement, chaque fois qu'il ne fait pas intervenir expressément des considérations mécanistes, etc., comme si cet organe avait été créé en vue de ses fonctions. Le physiologiste, comme l'a constaté Claude Bernard, si peu favorable cependant lui-même au finalisme, est, pour ainsi dire, en dépit de lui-même poussé à se servir des conceptions finalistes.
(De l'explication dans les sciences, p. 47-40, Payot.)
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