LE RENOUVELLEMENT DES PERSPECTIVES
En un temps et dans des âmes où les notions métaphysiques et théologiques avaient pour ainsi dire cours normal
(l) On pourra juger, par les citations suivantes, de l'esprit qui anime la « Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d'apologétique », qui a été écrite en 1896, trois ans après L* Action.
et presque forcé, sans qu'il y eût aijtre chose que des hérésies à craindre, c'est-à-dire des dissensions partielles, il suffisait de manifester, à partir de points incontestés, l'intime cohésion de la vérité multiple en ses aspects, mais une et sans couture, comme la tunique du Christ.
Il faut avouer que, pour la plupart des hommes qui pensent, il n'en va plus de même aujourd'hui, même pour les croyants. Le thomisme apparaît à beaucoup comme une description exacte, mais, si je puis dire, statique; comme une superposition d'éléments, mais sans que le mouvement qui nous élève de l'un à l'autre soit intimement provoqué; comme un inventaire, mais non comme une invention capable de justifier, par le dynamisme qui les suscite, les ascensions de la pensée. Une fois qu'on y est entré et si l'on accepte ses principes, l'on est, pour soi-même, en assurance; et du centre de ce donjon, l'on se trouve armé pour repousser les assauts et triompher des objections de détail. Mais il faut y entrer.
Et, comme il part de principes qui, pour la plupart, sont contestés aujourd'hui; comme il n'offre pas la possibilité de les restaurer par sa méthode; comme il suppose une foule d'assertions qui sont précisément mises en doute; comme il ne peut se prêter, sous sa forme systématique, aux exigences nouvelles des esprits qu'il s'agit d'atteindre tels qu'ils sont, on ne peut, on ne doit pas tendre à se contenter de cette exposition triomphante. Nous sommes encore dans la vie militante et souffrante; et c'est un bien, c'est un progrès de le comprendre. Ne nous épuisons pas à ressasser des arguments connus, à offrir un objet, alors que c'est le sujet qui n'est pas disposé. Ce n'est jamais du côté de la vérité divine, c'est du côté de la préparation humaine qu'il y a défaut et que l'effort de la démonstration doit porter. Et
ce n'est point là simple affaire d'adaptation ou pur expédient temporaire; car ce rôle de préparation subjective est de première importance, il est essentiel et permanent, s'il est vrai que l'action de l'homme coopère, dans toute son étendue, à celle de Dieu.
C'est pour cela aussi qu'il ne faut pas, lorsqu'il s'agit des grandes transformations qui à travers les siècles renouvellent les perspectives humaines, se hâter de n'y voir que déviations, intelligences faussées ou maladies de la raison. Des erreurs individuelles, des vues incomplètes et des défaillances particulières à tel ou tel esprit, ressort peu à peu le dessein de Dieu dans la conduite de l'humanité; et ce que les hommes apportent d'eux-mêmes dans cette œuvre de croissance commune n'est jamais négligeable ni entièrement hors des voies où la vérité s'élève sur notre horizon. Dans nos actes et nos pensées, il y a toujours une part qui dépasse nos intentions et nos réflexions; et cette part, qui n'empêche pas la responsabilité personnelle, permet du moins au progrès d6 sortir de la décadence des doctrines même vraies, par le triomphe apparent et passager des doctrines même fausses : c'est avec les pierres amassées contre elle que se bâtit la cité du vrai. Il y a donc deux manières de considérer l'histoire des idées philosophiques. Ou bien, en restant en dehors du grand courant des pensées qui agitent le monde des esprits, on exclut radicalement tout ce qui contredit le système que l'on a adopté par des raisons que, du haut de son sens propre, on juge valables. Et c'est sortir de la vie qui est seule féconde. Ou bien, en cherchant à discerner le travail d'enfantement qui secoue perpétuellement l'humanité, on s'attache à profiter de cet immense effort, à l'éclairer, à le faire aboutir, à allumer la mèche qui fume déjà, à ne pas croire aisément que, dans les doctrines les plus
MAURICE BLONDEL
opposées à la nôtre, il n'y a rien de salutaire pour nousmêmes, à nous faire aux autres pour les faire à nous. Et c'est trouver la source de la fécondité intellectuelle (1).
Tout ce que nous tirons de nous n'est rien de ce que nous avons à recevoir; et jamais, par cette voie, nous ne rencontrerons la difficulté véritable, nous y tournerions le dos; puisque ce n'est pas l'objet ou le don, mais la forme et le fait du don qui est l'obstacle. Alors même (je suppose l'impossible) que par un effort révélateur de génie nous recouvrerions presque toute la lettre et le contenu de l'enseignement révélé, nous n'aurions rien encore, absolument rien de l'esprit chrétien, parce qu'il n'est pas de nous. Ne point l'avoir comme reçu et donné, mais comme trouvé et issu de nous, c'est ne point l'avoir du tout; et c'est cela qui est le scandale de la raison; c'est là très précisément qu'il faut fixer les yeux pour sonder la plaie philosophique des consciences chez ceux de nos contemporains qui se gouvernent par la pensée.
(Lettre sur l'apologétique, p. 22 et suiv.)
(i) Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière ^ d'apologétique, p. 22 et 23. — Cf. aussi Annales de philosophie chrétienne, février 1896.
né en 1866
GEORGES DUMAS
Georges Dumas est l'héritier et le digne continuateur de Ribot. Il est son successeur dans la psychologie scientifique française. Le classique Traité de Psychologie qu'il publie avec des collaborateurs des plus qualillés et dédié à la mémoire de Ribot témoigne de cette filiation.
Libérer l'étude de l'homme de tout le finalisme métaphysique que plusieurs siècles de philosophie ont accumulé, tenir compte essentiellement, pour expliquer un fait psychique, de ses conditions physiologiques et sociales, voilà la base de la méthode scientifique. Il faut en revenir à considérer les fonctions mentales de la manière préconisée par Auguste Comte, en déterminant les diverses conditions organiques dont elles dépendent, leur développement social comme les conditions sociales de ce développement. Physiologie et sociologie sont deux disciplines dont la connaissance est d'un prix inestimable pour la science psychologique.
Si l'on veut constituer à la psychologie son domaine propre, que ce soit celui de l'expérience et du concret. L'introspection, dont Georges Dumas ne nie pas la valeur, à laquelle il accorde même la première place parmi les sources de l'information psychologique, est trop incertaine et partiale; il faut une expérience indubitable, présentant toutes les garanties d'objectivité souhaitables. Pas plus qu'il ne s'agit par exemple de ranger à priori l'homme dans la série animale des anthropoïdes, 11 ne s'agit pas non plus d'en faire un monstre dans la nature, une âme créée à l'image de Dieu. Ces hypothèses métaphysiques ne sont pas des explications réelles. La psychologie doit être principalement descriptive, et pour cela de nombreuses sciences connexes lui seront d'un grand secours : à côté de la physiologie et de la sociologie dont l'importance est toute particulière, la psychologie zoologique, la psychologie de l'homme primitif ou exotique, la pathologie mentale, l'histoire, nous aideront à connaître l'âme de l'homme d'aujourd'hui, blanc, adulte et normal. En particulier la pathologie mentale joue un rôle de premier plan pour Georges Dumas qui est médecin et professe depuis trente ans à Sainte-Anne, au titre de la Sorbonne, un cours très suivi de psychologie pathologique.
L'œuvre de Georges Dumas contient des études de psychologie normale, de psychologie biologique, de psychiatrie et de psychologie pathologique.
Dans ses publications de psychologie normale il s'est surtout occupé de la nature des émotions, des passions, des besoins, des désirs, qu'il a étudiés par ailleurs dans leurs conditions biologiques et leur physiologie. On lui doit, dans cet ordre de recherches, d'avoir introduit en France la célèbre théorie de Lange-James sur la nature de l'Emotion, de l'avoir soumise au contrôle de l'expérience et d'avoir montré qu'il existe dans les émotions un élément cérébral distinct des éléments périphériques sur lesquels James et Lange ont si justement attiré l'attention.
Dans ses études de psychiatrie, Georges Dumas, qui a fait la guerre comme médecin traitant ou médecin en chef dans les centres neuropsychiàtriques du front, a étudié surtout les émotions de guerre, leurs conditions biologiques et leurs conséquences mentales. Dans ces études il a mis particulièrement en relief le rôle des émotions dans la production des accidents confusionnels et par là même dans la production des accidents hystériques où la confusion mentale peut intervenir à titre de condition organique.
On lui doit également, dans le domaine de la psychiatrie, une série d'études sur la contagion mentale où II a réfuté quelques erreurs accréditées à cet égard, en montrant qu'on n'a jamais affaire qu'à des contagions de thèmes délirants communiqués ou imposés par un aliéné à des débiles de son entourage ou bien encore à des délires faits en collaboration par deux aliénés, quelquefois par trois, ce qui est très différent de la prétendue contagion des psychoses.
Mais c'est surtout dans le domaine de la psychologie pathologique que Georges Dumas a cherché et écrit et c'est encore à la vie affective, à l'émotion, à l'expression des émotions, qu'il a consacré la plus grande partie de ses articles ou de ses livres. Depuis sa thèse de médecine qui date de 1894 jusqu'à ses plus récents articles de la Revue Philosophique, il n'a cessé d'étudier dans leurs conditions biologiques ou mentales les grands syndromes émotionnels de joie, de tristesse, de colère, de peur que présentent diverses catégories d'aliénés, et c'est le plus souvent chez les même malades qu'il a étudié l'expression des émotions. Par les articles qu'il a donnés depuis ces dernières années à la Revue Philosophique et qui seront reproduits en volume dans les tomes II et III du Nouveau Traité de Psychologie, il apporte une théorie strictement mécanique de l'Expression des Emotions où* toutes les expressions spontanées seront présentées comme relevant dans leurs manifestations essentielles, des variations en plus et en moins de l'excitation nerveuse et une théorie sociale de la mimique qui reprend, pour en faire un langage, les expressions spontanées les plus visibles, les plus maniables, les plus capables de devenir des signes. C'est dans un large domaine, celui de la vie affective, l'application de la méthode de Comte et de sa conception bio-sociale de la psychologie.
GEORGES DUMAS
Bibliographie. — Les Etats intellectuels dans la mélancolie (Alcan). "' J^^J^^^^^^^ et préface du livre de Lange : Les Emotions (Alcan). — Préface de la traduction du livre de James : Le théorie de l'Emotion (Alcan). — Quid Auguste Comte de suœ œtatis psychologisenserit, thèse latine. — La Joie et la Tristesse (Alcan). — Psychologie de deux Messies positivistes : Auguste Comte et Saint-Simon (Alcan). — Le Sourire (Alcan). — Troubles mentaux et Troubles nerveux de guerre (Alcan). — Névroses et psychoses de guerre chez les Austro-Allemands (Alcan). — Traité de Psychologie, en deux tomes (Alcan), dans lequel . M. Dumas a rédigé personnellement, entre autres, les articles : L'excitation et le mouvement, l'orientation et l'équilibre, l'expression des émotions, le rire et les larmes, dans le tome I; l'interpsychologie, la pathologie mentale, la psychologie pathologique, la psycho-physiologie des glandes endocrines et du système neuro-végétatif. Conclusions générales, dans le tome IL
Principaux articles : L'association des idées dans les passions (Hev. Phil., 1891), et Les conditions biologiques du remords {Rev. Ptill., 1908). — La contagion mentale, 3 art. (Rev. Phil., 1911, 1912 et 1915). — Introduction à l'étude de l'expression des émotions {Reu. Phil., 1926). — De la méthode dans l'étude de l'expression des émotions {Rev. Phil., 1926). — Le choc émotionnel (Rev. Phil., 1927) — La douleur et le plaisir (Rev. Phil., 1929). — Les larmes {Journ. de Pfych., 1921). — Les réactions végétatives du choc émotionnel {Journ. de Psych., 1927). — Les besoins {Journ. de Psych., 1928). — Comment aiment les mystiques chrétiens {Rev. des Deux-Mondes, 1906). — La stigmatisation chez les mystiques chrétiens {Rev. des Deux-Mondes, 1910). — La langue française en Extrême-Orient, 3 art. {Rev. des Deux- Mondes, 1931). — Collaboration à la Revue de Paris avec des articles qui ont porté sur la psychologie du mysticisme (1908-1909).
M. Georges Dumas est né le 6 mars 1866. Agrégé en 1889, docteur en médecine en 1894, docteur es lettres en 1900, il a professé d'abord la philosophie au Collège Chaptal. Chef du laboratoire de psychologie pathologique à la Clinique des maladies mentales de la Faculté de Médecine en 1896, chargé de cours puis titulaire de la chaire de psychologie expérimentale à la Sorbonne, fondateur du Journal de Psychologie (avec Pierre Janet), membre de l'Académie de Médecine, il a été ces dernières années chargé de diverses missions en Amérique latine et au Japon, où il a développé les méthodes et les idées qu'il avait défendues en France. Une nouvelle édition de son Traité de Psychologie, pour laquelle on prévoit dix volumes, est actuellement en préparation. Les deux premiers volumes viennent de paraître.