L'ALTERNATIVE ET L'OPTION
S'il est possible d'appliquer à un terme borné l'infinie tendance de la volonté, il reste impossible d'y détruire ce caractère d'infinitude; impossible de supprimer la force du mouvement, alors qu'il est aisé d'en pervertir le sens; impossible de se dérober à la grandeur de la destinée humaine, même en la manquant. Quoiqu'on se jette librement à l'objet du désir pour devenir semblable à lui, l'on ne se restreint pas à la taille de l'idole préférée; et l'agent, tout en devenant ce qu'il fait, garde entières dans son action les exigences qu'il ne satisfait pas.
Que parle-t-on de la brièveté fuyante du temps? Plus on
(i) L'indignation de la volonté voulante et de la volonté voulue suscite une lutte et détermine un conflit qui pose devant l'homme les deux termes contradictoires d'une alternative grosse de conséquences éternelles. Une option s'impose d'où, selon le libre choix du sujet, sortira ou la mort de l'action, ou la vie de l'action. C'est ce double aboutissement qui est décrit dans les passages suivants.
sent qu'il est court et incertain, plus il est étrange d'agir comme s'il ne devait pas finir, comme s'il était tout. Ce n'est qu'une apparence, soit; qu'urte forme de la sensibilité humame, soit! C'est pour cela qu'on est inexcusable d*y limiter le désir et d'y enceindre l'action. L'action ne tombe pas sous la loi de la durée. Si la critique spéculative a ruiné la valeur objective du temps ou de l'espace, il y a longtemps que le sens moral et la critique de la vie a, en fait, son Esthétique Transcendantale. Les conclusions que l'analyse rationnelle atteint laborieusement, est-ce que la conscience droite ne les trouve pas d'un seul élan? L'homme de devoir est affranchi des prestiges de la sensibilité et de l'illusion du temps. Et, en revanche, différer la conversion, n'est-ce pas vouloir que ce qu'on veut présentement dure toujours? Ce qu'on veut délibérément, ce qu'on fait librement par goût propre, on le veut donc et on le fait, non parce que le temps passe, mais quoique le temps semble passer. L'éternité est toute à chaque instant. De même que l'intention a une portée universelle, elle a une ambition intemporelle. Vivre comme si l'on ne devait pas mourir, aimer le temps comme s'il était l'éternité, souhaiter de jouir sans fin d'une volupté passagère, et ne vouloir regretter que de ne pouvoir toujours vivre comme on vit, y a-t-il donc dans cette disposition de la volonté 'rien qui en atténue la déraison et l'inconséquence? Parce qu'il se donne à un plaisir misérablement court, l'homme n'en garde pas moins, dans ce don même, son éternelle aspiration; ce qu'il ne réussit pas à tenir m à goûter seulement pour toute la durée d'une vie, il le voudrait pour toujours : in suo œterno peccat.
Aussi, quelque longues que paraissent les suites des actions humaines, y a-t-il, dans l'unique et indivisible instant qui les a produites, de quoi justifier, non plus seulement
MAURICE BLONDEL
toutes leurs conséquences dans la durée, mais infiniment au delà. Si ces actes qu'une soudaine décision a jetés dans le vaste engrenage du déterminisme universel y prolongent leur retentissement; s'ils ne tiennent pas tout entiers dans le point du lieu et du temps où ils naissent, et s'ils semblent parfois grossis par l'ample écho du monde, ce n'est donc encore qu'une image incomplète de leur invisible extension. Et cette grandeur surprenante de leurs contrecoups est comme un salutaire avertissement qui, par un symbole visible, éveille parfois brutalement la réflexion, en nous révélant ce que nous savons déjà, mais ce que nous oublions' toujours, l'immense portée de l'action volontaire. C'est donc parce qu'il use des biens insuffisants comme s'ils étaient suffisants que l'homme s'endette infiniment. Car ce qui en use en lui est infini; et son malheur est de mettre, non le temps dans l'éternité, mais l'éternité dans le temps. Non cum tempore transit quod tempora transit : fugit hora, manent opéra.
Ainsi l'acte délibéré et voulu naturalise l'absolu dans le relatif même (1).
Qu'on le comprenne donc une fois pour toutes : dans l'action volontaire, il s'opère un secret hymen de la volonté humaine et de la volonté divine. Etre appelé à la vie de la raison et de la liberté, c'est participer à la libre nécessité de Dieu qui ne peut manquer de se vouloir. Nous aussi, nous ne pouvons manquer de nous vouloir : ce que nou§ recevons d'être en toute propriété est tel qu'il est impossible de ne pas l'agréer. Ce don on ne peut en abuser, on
(i) L'Action, p. 366-367.
ne^ peut feindre de le refuser qu'en l'acceptant déjà, et qu'en usant pour ainsi dire de Dieu contre Dieu. Aussi, repousser son concours, livrer nos cœurs et nos œuvres à l'embrassement des faux biens, c'est un adultère. Cette union qui nous constitue, ce lien que nous voulons de nous à lui comme il l'a voulu de lui à nous, nous pouvons le violer sans vouloir le briser jamais. Grandeur redoutable de l'homme! il veut que Dieu ne soit plus pour lui, et Dieu n'est plus pour lui. Mais, gardant toujours en son fond la volonté créatrice, il y adhère si fermement qu'elle devient toute sienne. Son être reste sans l'Etre. Et quand Dieu ratifie cette volonté solitaire, c'est le dam. Fiat voluntas tua, 0 horno, in œternumî... Qui a voulu le néant l'aura et le saura; mais qui l'a voulu ne sera pas détruit pour cela (1).
La marque d'une volonté sincère et conséquente à sa première générosité, c'est donc de ne se contenter de rien de fi^ni. Non seulement elle accepte la souffrance que lui apporte l'action d'autrui comme un don douloureux et instructif; mais, par sa propre initiative et en dilatant toutes ses puis-' sances d'aimer, elle crée en elle une sorte de passion volontaire et de mort permanente. Loin de se rapetisser comme pour échapper à trop de contacts en se modelant sur les circonstances, elle s'agrandit sans mesure pour être partout à l'étroit comme sous le pressoir. L'homme, par son intention délibérée, n'égale la plénitude de son aspiration spontanée qu'à la condition d'anéantir sa volonté propre, en installant
(i) L'Action, p. 371-372.
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en soi une volonté contraire et mortifiante. Non qu'il cesse de sentir, jusqu'au vif, la meurtrissure de sa nature amoureuse d'indépendance; car, toujours coupées et toujours renaissantes, les racines secrètes de l'amour-propre ne peuvent périr. Non qu'il doive non plus traiter son ennemi intérieur avec une sorte de colère et d'âpreté violente; car le sacrifice, loin d'endurcir le cœur, attendrit souvent les sentiments qu'il refoule. Ne rien faire de ce qu'on choisirait, et le faire avec grâce et douceur, c'est avoir en soi une autre volonté que la sienne; c'est être mort, mais pour être déjà ressuscité à la vie, et puiser le principe de l'action à sa source. La mortification est donc la véritable expérimentation métaphysique, celle qui porte sur l'être même. Ce qui meurt, c'est ce qui empêche de voir, de faire, de vivre; et ce qui survit c'est déjà ce qui renaît. Se survivre, là est l'épreuve de la bonne volonté. Etre mort ne serait rien, mais se survivre, se sentir dépouillé de ses complaisances intimes et de ses goûts d'indépendance, être dans ce monde comme n'y étant pas, trouver pour toutes les tâches humaines plus d'ardeur dans le détachement qu'on ne saurait en puiser dans la passion, voilà le chef-d'œuvre de l'homme.
(L* Action, p. 361 et suiv.)