LA PHYSIQUE DU DISCONTINU
Pour mieux faire comprendre comment les raisonnements, toujours les mêmes, du calcul des probabilités, peuvent s'appliquer à des problèmes de physique si nombreux et si variés, je commencerai par examiner le mécanisme de ces raisonnements sur des cas particulièrement simples où leur emoloi est familier à tous, sur des exemples tirés des jeux de hasard tels que celui de pile ou face ou de la roulette. Il paraîtra moins sinj^ulier qu'on puisse, pour ainsi dire, jouer à pile ou face la solution des questions de Phvsique, quand on aura bien vu que toute théorie de probabilité, si simple soit-elle, a en réalité la même structure que toutes nos théories et qu'on fait déjà de la Phvsique en étudiant les problèmes posés par les jeux de hasard.
On a dit, par boutade, que tout le monde croit aux loi»
du hasard, les mathématiciens parce qu'ils y voient un résultat de physique et les physiciens parce qu'ils les prennent pour des théorèmes de mathématiques. En réalité ces lois sont déduites, par des raisonnements parfaitement rigoureux, de postulats très simples introduits a priori dans la définition des probabilités et affirmant en général l'équivalence de diverses circonstances possibles, l'absence de cause qui favorise les unes à l'exception des autres, l'égale probabilité que la roulette s'arrête sur la rouge ou la noire et que la pièce lancée retombe pile ou face. Ces postulats jouent ici exactement le même rôle que nos hypothèses, placées à la base des théories physiques, et dont nous essayons, par une analyse aussi rigoureuse que possible, de détruire des conséquences dont la comparaison avec l'expérience nous permettra de savoir si ces hypothèses sont justifiées ou non, si nous pouvons continuer à nous en servir pour édifier notre représentation du monde. De même la comparaison avec les faits de lois de grands nombres liées rigoureusement à nos postulats nous permettra de savoir si ceux-ci sont exacts, si la roulette n'est pas truquée ou la pièce plombée d'un côté. Tout raisonnement de probabilités est destiné à permettre la confrontation des postulats avec les faits, comme nos théories physiques permettent la confrontation des hypothèses avec l'expérience. Dans un cas comme dans l'autre. la rigueur n'existe qu'entre les postulats ou hypothèses et les lois qui s'en déduisent. L'accord des lois prévues avec les faits ne se produit pas nécessairement et la comparaison seule nous permet de décider dans quelle mesure nos points de départ peuvent être conservés. On fait de la Physique en déduisant d'une expérience de pile ou face dans laquelle les coups oile prédominent de manière exagérée, que la pièce est dissymétrique et doit avoir été plombée du côté
PAUL LANGEVIN
face. Il vaudra mieux même, comme en Physique, recommencer plusieurs fois l'expérience si l'on veut pouvoir remonter des faits aux causes avec quelque sécurité. Et tout se termine, en Physique comme au jeu, par une question de probabilité des causes du genre de celle que posait Henri Poincaré; je joue à l'écarté avec un monsieur que je ne connais pas, et il retourne trois fois de suite le roi ; quelle est la probabilité pour que ce soit un. tricheur? Le désaccord entre l'expérience et les conséquences déduites par le calcul des probabilités du postulat que le jeu est honnête indiquera dans quelle mesure ce postulat est légitime, et la certitude viendra si l'expérience donne toujours le même résultat. Notre certitude en Physique est tout à fait de même nature : nous avons confiance dans nos représentations et dans nos hypothèses en raison de l'accord constant de leurs conséquences mathématiques avec l'expérience. Dans les raisonnements de probabilités, on fait des mathématiques entre les postulats et les lois du hasard et de la Physique quand on compare celles-ci aux faits pour en déduire des conclusions relatives aux postulats...
(^Lo physique depuis vingt ans, p. 194-196. Doin, oct. 1923.)
LA SIMULTANEITE
Le langage que parlent les physiciens s'écarte quelquefois de celui des philosophes et nous devons nous efforcer, pour notre propre compréhension mutuelle, d'éviter les difficultés tenant à l'emploi des mêmes mots, dans des sens parfois différents. C'est ainsi qu'il semble exister une divergence de ce genre en ce qui concerne la question du temps; pour
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beaucoup de philosophes, cette notion se confond avec celle de la succession des états de conscience d'un même individu, des événements qui s'enchaînent dans une même proportion de matière; les physiciens ont à envisager des événements qui se passent en des points différents et en particulier à préciser la notion de simultanéité. Ils se sont demandé ce qu'on entend par simultanéité et par succession de deux événements distants dans l'espace. Nous verrons qu'une grande partie des résultats récents concerne la réponse à cfette question. Au point de vue des conceptions habituelles ou de la mécanique, la simultanéité ou Tordre de succession de deux événements distants dans l'espace a une signification absolue, indépendante des observateurs; dans les conceptions nouvelles, au contraire, cette signification est purement relative : deux événements simultanés pour certains observateurs ne le sont pas pour d'autres en mouvement par rapport aux premiers; deux événements qui se succèdent dans un certain ordre pour les premiers observateurs peuvent se succéder dans l'ordre opposé pour les seconds. Le temps du philosophe correspond à la succession d'une série très particulière d'événements, ceux qui s'enchaînent dans une même portion de matière ou dans une même conscience et se confond, au point de vue de la mesure, avec ce que nous appellerons le « temps propre » de cette portion de matière; nous aurons à nous poser la question de comparer les temps propres de diverses portions de matière en mouvement les unes par rapport aux autres.
(Le temps, l'espace, la causalité, i" fascicule de Philo, tq oct.