VIE INTERIEURE ET VIE SPIRITUELLE
Texte d'une communication au Congrès international de philosophie.
Notre vie secrète n'est pas nécessairement une vie profonde. Le repliement sur nous-mème, qui devait multiplier les jouissances comme les richesses de la vie intérieure, ne conduira qu'à une culture du moi, tout artificielle et toute stérile, si elle est détournée des principes de communion, des valeurs d'universalité, auxquels est suspendu le développement de la vie spirituelle. Entre les idées voisines de vie intérieure et de vie spirituelle, dont les termes sont souvent pris l'un pour l'autre, il y a donc une distinction à faire, et qui peut aller jusqu'à l'opposition. Ne faut-il pas que les réalités spirituelles soient douées d'une sorte d'existence extérieure pour être capables de résister et de survivre à l'action dissolvante de l'individualisme? « La grande différence entre les sociétés animales et les sociétés humaines, écrit Emile Durkheim, est que, dans les premières, l'individu est gouverné exclusivement du dedans, par les instincts (sauf une faible part d'éducation individuelle, qui dépend elle-même de l'instinct); tandis que les sociétés humaines présentent un phénomène nouveau, d'une nature spéciale, qui consiste en ce que certaines manières d'agir sont imposées ou du moins proposées du dehors à l'individu et se surajoutent à sa nature propre. »
Tel sera notre problème. Lorsque le romantisme, avec Jean-Jacques Rousseau, élevait la conscience de l'homme à la dignité d'un instinct divin, il consacrait la transfigura-
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tion de l'animalité, l'abandon à la spontanéité de la vie, qui fait que chaque individu est pour lui-même, non seulement un empire dans un empire, mais un empire, qui veut dominer, réduire à néant tous les autres empires. L'originalité du génie se manifeste, par l'exaltation de la subjectivité, dans une vérité qui exprime uniquement sa vérité, afin d'être tout à la fois et sa confession et sa poésie. Mais ne serait-ce pas, malgré tout, une pauvre vérité, celle qui ne serait que ma vérité? Si complaisamment que je la décrive, si subtilement que je l'analyse, ne risque-t-elle point de ressembler à ces successions misérables dont des vendeurs ingénieux espèrent tirer meilleur profit parce qu'ils en détaillent chaque objet dans l'inventaire d'un catalogue? Amiel lui-même, dans une page d'ailleurs trop sévère pour l'œuvre de Gœthe, n'a-t-il point dénoncé « une secrète sécheresse, un égoïsme mal dissimulé » chez le héros de la vie intérieure, qui ne sait pas détacher sa réflexion du centre de son moi? La générosité ardente fait défaut.
Pour guérir le mal, il convient de remonter à la source. Montaigne est le maître de cette littérature toute personnelle, toute objective, qui se déploie pour le seul plaisir de refléter dans leur cours imprévisible, dans leur ondoyante diversité, les événements singuliers d'une âme singulière. Il se flatte d'avoir démasqué les contradictions d'une logique qui, s'étant promis l'infaillibilité d'une déduction universelle, cherche en vain ses principes, égarés dans le vide intégral de la transcendance ontologique, l'inefficacité d'une foi qui, faute d'avoir pénétré assez profond dans le cœur, a laissé s'accomplir la dévastation de l'Europe par les guerres civiles de la chrétienté. Or, après la mort de l'ami unique qui avait partagé son idéal de justice et de douceur, voici qu'il reste avec lui-même, finissant par ne plus guère s'entretenir, dans
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les dernières pages des Essais, que du choix de son régime alimentaire et des alternatives de sa santé.
Aussi bien, l'individualisme qui s'est développé en France, depuis le doute initial de Descartes jusqu'au libéralisme absolu de Condorcet, porte ses fruits avec la Révolution. Instruit par les événements, de Bonald oppose « l'évidence de l'autorité » à <( l'autorité de l'évidence »; il dresse, en face de la sociologie du progrès, qui avait été celle des .philosophes dans le « siècle de lumières », la sociologie de l'ordre, qui est la condamnation politique de la philosophie : « Un peuple de philosophes serait un peuple de chercheurs, et un peuple, sous peine de périr, doit savoir et non pas chercher. » L'influence directe de la doctrine bonaldienne sur la pensée contemporaine est considérable; plus considérable est son influence indirecte, par Saint- Simon et surtout par Auguste Comte. Sans doute, le positivisme prétendait substituer la science à la religion. Mais l'idée positiviste de la science est bien originale. Comte veut n'y voir qu'une accumulation de faits généraux, susceptibles de se déposer en quelque sorte d'eux-mêmes dans l'encyclopédie du savoir, sans référence à une théorie critique de la connaissance, sans égard à l'autonomie du jugement individuel. Une fois mis au jour, il importera que ces faits généraux soient soustraits à la curiosité des savants; on ne saurait permettre de pousser jusqu'au bout la précision du contrôle expérimental,, qui risquerait d'en ébranler la généralité, de tenir en échec la simplicité de lois telles que la loi de Boyle-Mariotte ou la loi de Newton. L'acharnement à poursuivre le vrai pour le vrai recouvre une sorte de dilettantisme scientifique, allant à l'encontre de la mission que le positivisme assigne à la science : rendre désormais inutile cette liberté illimitée de con-
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science, qui a été revendiquée depuis le xvi® siècle et qui est à la base d'une autre erreur non moins funeste : la souveraineté absolue du peuple. « L'homme proprement dit — l'individu — n'est, au fond, qu'une pure abstraction; il n'y a de réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. » Pour l'humanité, le besoin fondamental est de certitude, non de vérité. Comte pourvoit à ce besoin en constituant un système scientifique dont le contenu, tout indépendant qu'il est d'une métaphysique transcendante, sera néanmoins établi comme matériellement extérieur à l'individu, comme capable de supporter le double édifice d'un pouvoir spirituel et d'une discipline temporelle. Par la constitution d'un tel système. Comte remplit la tâche qu'il s'était prescrite dès sa jeunesse, de remédier au « désordre où les esprits ont été jetés par tout ce qui s'est fait depuis trois cents ans ». Et ainsi (le rapprochement avait déjà frappé Huxley) l'école théolopique et l'école positiviste se rejoignent dans une réaction commune contre le cartésianisme, qui a placé la subjectivité de l'être pensant à la racine de la spéculation philosophique, qui a compromis par là l'impersonnalité, la stabilité des valeurs spirituelles, conditions nécessaires de leur crédit social.
La réaction précartésienne du xix* siècle est puissante, et elle a des motifs infiniment respectables. Mais, de notre point de vue du moins, elle se présente comme un anachronisme dont il est permis de se demander s'il ne repose pas, au fond, sur une méprise.
Lorsque nous comparons les tableaux des préraphaélistes aux chefs-d'œuvre qui les ont inspirés, nous comprenons bien ce qui nous gêne chez les artistes anglais, si poétiques pourtant et si touchants; ils ont peint d'après la peinture,
non d'après la nature, avec une âme qui n'était pas tout à fait la leur, avec une âme d'emprunt ou d'imitation; leur art demeure, en dépit de leur bonne volonté, aux antipodes de l'originalité primitive. De même, en philosophie. L'honneur du moyen âge est d'avoir travaillé, dans les conditions les plus difficiles, pour remonter la pente de la barbarie, pour suivre la voie ascendante, celle qui ramène de la lettre à l'esprit, de la foi à l'intelligence. Ne risquerait-on pas de prendre une attitude inverse de la sienne, si on allait aujourd'hui repasser les rives de la terre promise à laquelle la spéculation médiévale avait si fortement et si humblement aspiré, si on se résignait à ne plus contempler que du dehors et de loin les trésors spirituels accumulés par le progrès de notre civilisation?
Et comprenons aussi que, si Descartes continue Montaigne, c'est comme Kant a continué Hume, en lui répondant. Vie intérieure et vie spirituelle dérivent du Cogito. Mais, dans le Cogito, il y a VEgo et il y a la Cogitatio, le moi et la pensée. Le problème sera de savoir sur quoi portera la réflexion. Ce pourrait être uniquement sur le moi considéré comme un individu et dont la pensée serait une propriété au même titre que la digestion ou la respiration. Ainsi l'entendra la psychologie tout empirique, toute subjective, de Locke ou de Condillac; et il est visible que la sociologie d'un de Bonald ou d'un Auguste Comte se borne à prendre le contre-pied de l'individualisme psychologique.' Mais le cartésianisme véritable passe bien au delà d'une alternative aussi superficielle. Chez le fondateur de l'analyse mathématique, l'élément dominant du Cogito c'est la Cogitatio elle-même, déroulant une chaîne de liaisons purement intelligibles entre termes détachés, non seulement de tout substrat matériel, mais même de toute représentation
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imaginative. La science cartésienne atteste la présence, en notre pensée, d'un infini dont Descartes aperçoit la source en Dieu. La perfection absolue du créateur se communique à l'homme, sans aucune inquiétude d'illusion mystique, à travers l'entière clarté de la lumière naturelle. Descendant ainsi de la raison à la cause, des principes de la connaissance aux principes du monde, la science sera maîtresse d'intériorité tout à la fois et de spiritualité : telle est la thèse fondamentale de l'idéalisme moderne, qui se dégage adéquatement dans VEthique de Spinoza.
Sans doute, avec la monade leibnizienne à qui l'univers est inné, surtout avec la critique kantienne qui rattache les catégories à l'unité synthétique de l'aperception, l'idéalisme s'infléchira vers la subjectivité du moi pur. Mais c'est l'originalité de la déduction transcendantale qu'elle oppose, dans le moi lui-même, cette unité synthétique à la passivité de l'intuition sensible, qu'elle apporte ainsi à la conscience comme une dimension nouvelle de profondeur, qui permet d'établir l'égalité de niveau entre sa fonction de conscience rationnelle et sa fonction de conscience morale. Par là, le rêve cartésien tendait à prendre figure de réalité, sous une forme toute humaine et toute positive. Et c'est ce mouvement qui s'accentue, sous nos yeux, d'une façon mémorable, avec les théories de la relativité.
La vision eînsteînîenne du monde n'a rien conservé de la représentation empirique, et pourtant elle est 'expérimentalement objective. Cette objectivité même, elle y atteint par l'emploi des méthodes les plus subtiles que pouvait lui fournir l'invention des mathématiciens se fiant à l'essor paradoxal de leur liberté. Nulle part le rôle du sujet humain n'est plus grand, et nulle part la subjectivité n'apparaît plus éloignée de l'individu. Ce n'est pas seulement
parce que les théories de la relativité sont le couronnement de l'œuvre poursuivie, génération par génération, depuis la physique géométrique de Descartes et la mécanique céleste de Newton, parce que le génie de M. Einstein se relie aux génie des mathématiciens allemands ou italiens, des physiciens anglais, américains ou hollandais, qui sont ses précurseurs immédiats : c'est encore pour cette raison que chacun des actes du drame, dont nous apercevons ici le dénouement, concourt à nous avertir que l'homme est effectivement intelligent dans la mesure où il se détache de son centre singulier de perspective afin de ne plus se saisir que comme l'un des termes d'une relation réciproque. On se comprend complètement soi-même vu du point de vue d'autrui, ou, plus exactement, inclus dans le rapport constitutif du système formé par soi et par autrui. La querelle des antipodes, la controverse soulevés par l'hypothèse héliocentrique, montrent assez comme il nous est pénible de nous arracher à notre égoïsme spéculatif pour parvenir à l'intelligence de l'universelle relativité.
Mais, jusqu'à M. Einstein, il semble que cette relativité restait abstraite, étant la connexion de deux sortes d'absolu : l'absolu d'une forme mathématique, définie a priori par l'unicité de l'espace et du temps; l'absolu d'une matière empirique, fournie par l'intuition sensible. La façon dont M. Einstein a réussi à mettre l'expérience en équation fait, au contraire, surgir un monde qui ne reçoit pas du dehors son espace et son temps, mais qui se construit progressivement, sans endroit et sans envers pour ainsi dire, dans sa forme et son contenu tout ensemble. La synthèse de la forme et de la matière s'effectue chez lui, non plus comme universel concret sur le terrain d'une logique qui demeure toujours, en dépit de ses affirmations et de ses promesses,
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quelque peu conceptuelle et verbale, mais comme univers concrety par la vertu d'un savoir capable de vérifier sa propre vérité.
Quelle répercussion cette heureuse mise au point de l'idéalisme contemporain devra-t-elle avoir sur notre conception d'ensemble de la vie spirituelle? La question peut paraître, à bon droit, téméraire. On se souvient des aventures qu'ont courues tour à tour la psychologie associationiste, l'économie classique, le socialisme passionnel, lorsqu'ils ont essayé de déterminer une loi générale d'attraction et d'harmonie, calquée sur la simplicité de la formule newtonienne. Mais la science de Newton et la science de M. Einstein s'opposent dans leurs résultats philosophiques aussi bien que dans leurs méthodes techniques. Notre base de référence est changée du tout au tout. Nous ne prenons plus pour modèle un univers dont la structure se dessinerait à l'imagination, et qu'il nous suffirait de transporter, trait pour trait, du domaine physique au domaine moral. Nous ne sommes plus obsédés par l'entité de la res sine intellectu ou tout au moins, ante intellectum. Ce que nous voulons, c'est comprendre l'homme, savoir de quelles ressources il dispose pour s'élever à l'universalité du vrai, à quelle discipline il doit se soumettre, de quelles résistances, en dehors de lui et en lui, il doit triompher.
Or, si nous posons ainsi le problème, il nous semble qu'un sentiment plus profond et plus exact de la fonction théorique, loin de bouleverser notre idée de la fonction pratique, nous amène à ce résultat d'en mettre dans un certain relief nouveau les caractéristiques séculaires, aperçues dès les premiers siècles de la civilisation occidentale, mais dont l'interprétation était demeurée hésitante et incertaine parce que les interprètes avaient toujours en tête un faux idéal
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de la vérité scientifique. C'est ainsi qu'on a voulu voir dans Socrate le théoricien des concepts logiques, quitte à s'étonner ensuite que son enseignement, tel du moins que nous pouvons le connaître, apparaisse à cet égard si pauvre et si peu consistant. Mais, selon l'expression remarquable de Xénophon, la dialectique socratique était indivisiblement parole et acte. Si elle ne définissait pas doctement le juste, elle suscitait dans l'âme l'attitude effective de la justice. Elle invitait les hommes à réfléchir sur les rapports qui s'établissent entre eux lorsqu'ils se considèrent, non plus comme des individus placés en face les uns des autres par l'égoïsme de l'instinct, mais comme des créatures raisonnables qui ont à remplir les fonctions réciproques de la mère et du fils, de l'ami et de l'amie, du magistrat et du citoyen. Et l'adaptation de la réflexion à l'action s'y fait tellement étroite, tellement immédiate, qu'elle entraîne l'être tout entier dans la voie indiquée par l'intelligence, qu'elle crée une « impossibilité physique », comme dira Condorcet, de ne pas satisfaire à l'impérieuse clarté de la conscience. L'ascendant de cet enseignement socratique est attesté par un passage célèbre de VEthique à Nicomaque, d'autant plus significatif qu'au premier abord, du moins, il semble orienté en sens inverse de ce qu'impliquerait la notion toute déductive et toute formelle de la rationalité. C'est celui où Aristote insiste sur la nécessité de ne pas demeurer asservi à la formule rigide des lois, de considérer la complexité des circonstances particulières, de suppléer au silence du législateur en rectifiant l'erreur qui résulterait de ses expressions trop absolues. Le jugement d'équité prendra pour modèle de référence la règle de plomb, employée par les constructeurs lesbiens, qui s'adapte à la pierre parce qu'elle ne conserve pas l'invariable direction de la ligne droite.
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La théorie, la comparaison même d'Aristote, nous apparaissent aujourd'hui d'une justesse saisissante. Ce n'est pas que les moralistes antérieurs les aient méconnues. Mais, en général, ils ne les ont admises qu'à leur corps défendant. Il y a une casuistique chez Kant, très fine et très loin poussée; il n'est guère douteux, pourtant, que l'accent de la morale kantienne soit placé sur le rigorisme; ce qui s'explique par l'éducation piétiste, mais, en partie seulement; ce qui tient aussi, et peut-être avant tout, à la satisfaction intellectuelle de voir les deux domaines de la raison se réunir dans l'entière rigueur d'une législation a priori. Or, cette même satisfaction intellectuelle, nous la goûtons tout autrement. A nos yeux, ce n'est plus une infériorité de la raison pratique, une défaillance de sa rationalité, que d'être contrainte à se départir de l'universalité abstraite qui est la forme de l'impératif catégorique. Au contraire, c'est en considérant comme une approximation du réel la formule simple de la loi suivant le type newtonien, c'est en raffinant ses méthodes pour s'orienter vers la pleine compréhension des choses en leur contenu particulier, que la raison remplit son exigence de précision croissante et de scrupuleuse exactitude, aussi bien dans le domaine spéculatif que dans le domaine pratique. Pascal combat les casuistes qui jouent de la probabilité pour retourner les textes sacrés contre la conscience chrétienne, imitant les avocats habiles qui rendent innocents, devant le droit, l'acte condamné par la morale. Mais l'auteur des Provinciales nous montre, dans un de ses fragments posthumes, les saints subtilisant pour se trouver criminels et accusant leurs meilleures actions. De même, ne peut-on pas dire que c'est la discussion en quelque sorte casuistique d' « écarts » quantitativement très petits, mais intellectuellement non i^égli-
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geables, entre les formules de la théorie et l'expérience de la nature, qui a provoqué les découvertes extraordinaires de la physique contemporaine
Ainsi une interprétation plus souple et plus juste de la science libère la vérité morale que risquait de comprimer et de mutiler une référence décevante, soit aux catégories a priori de la critique, soit aux faits généraux du positivisme. Sans doute, nous sommes, ainsi que Leibniz le remarquait, emnirioues dans les trois quarts de notre existence; et il nous suffira, dans les trois quarts des circonstances, de suivre, sans nous en inquiéter davantage, l'impulsion du conformisme social. Mais aux cas exceptionnels correspondront les innovations fécondes. Dans tous les domaines, les héros de la vie spirituelle sont ceux qui, sans se référer à des modèles périmés, à des précédents devenus anachroniques, ont lancé en avant d'eux-mêmes des lignes d'intelligence et de vérité, destinées à créer un univers moral, de la façon dont elles ont créé l'univers matériel de la gravitation ou de l'électricité. Encore ici l'histoire de la pensée, qui est comme le laboratoire du philosophe, nous permet de saisir, sur un exemple privilégié, cette sorte d'avance qu'ont les conceptions pratiques sur les conceptions spéculatives. Le dogmatisme physique qui entraîne Descartes à déduire d'un coup, en les appuvant a priori sur les perfections infinies de Dieu, les principes de sa cosmologie, nous apparaît entaché de simplisme et de témérité. En revanche, dans le Traité des Passions, Descartes a réussi à montrer, après Platon, mais d'une façon plus précise et plus positive, comme le progrès de l'amour est lié au progrès de l'intelligence qui l'arrache à la tvrannîe envahissante de rînstinct pour lui donner sa forme humaine de désintéressement. Il y parle « du consentement par lequel on se consî-
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dère dès à présent comme joint avec ce qu'on aime : en sorte qu'on imagine un tout, duquel on pense être seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre. » La volonté généreuse construit le tout idéal de la famille, de la patrie, de l'humanité, sans que l'individu s'en retranche lui-même par dédain de soi, par faux ascétisme; mais il s'en considérera comme une partie d'autant plus faible, disposé à faire prédominer d'autant davantage l'intérêt du tout, qu'il aura su en augmenter l'étendue par l'élan de sa pensée et en accroître la perfection intrinsèque.
Que la générosité d'autrui réponde à la nôtre, et les lignes de réciprocité idéale viendront converger pour rendre effective, selon l'idée kantienne, la République morale des êtres raisonnables. Mais nous n'agissons point sur la base d'une certitude initiale. La mère n'attend pas, pour nourrir et veiller son enfant, qu'il soit en état de lui dire merci, La générosité n'est telle que parce qu'elle va de l'avant sans escompter bénéfice ou reconnaissance. Et cette incertitude du dénouement, loin de s'en inquiéter ou de s'en humilier, la raison y voit ce qui fait le prix du vouloir humain et sa dignité, ce qui est la condition même de toute réalité spirituelle. Le savant ne ressemble pas au Deus faber, à l'artisan divin du mythe platonicien, qui se retourne vers un monde exemplaire, déjà donné dans l'éternité par une intuition suprasensible. Pour lui l'objet de la géométrie ou de la physique mathématique n'existe que dans la science, et l'existence de la science est liée à l'existence d'esprits capables de la comprendre et de la développer.
Cette existence, elle doit demeurer un problème, non seulement pour l'avenir, dans la suite des générations, mais pour chaque savant et à chaque instant de sa carrière, parce qu'elle exige une victoire perpétuelle sur l'ordre de la vie
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et de l'instinct qui nous retient ou nous ramène à la substance de notre individualité, une conversion perpétuelle à l'ordre de la pensée et de la vérité ; « Ce qui, avant tout, écrit Henri Poincaré, permet de juger les savants arrivés, c'est la façon dont ils accueillent les jeunes. Voient-ils en eux des rivaux futurs, qui peut-être les éclipseront dans la mémoire des hommes? Ne leur montrent-ils qu'une bienveillance provisoire, qui s'alarmera ou bientôt s'irritera devant des succès trop rapides et trop éclatants?... Accepteront-ils même que ces jeunes gens les contredisent, parfois timidement? » Cette tragédie du vieillissement, si pathétiquement décrite par les psychologues, est, d'une façon générale, le drame de la vie intérieure. Si elle demeure, en quelque sorte, au niveau biologique, elle est condamnée à la fatalité du rythme vital : croissance et décadence; l'individu ne se replie sur soi que pour se dissoudre. Celui-là ne prie pas, selon une parole célèbre, qui se regarde prier. Et, de même, le savant renonce à ce qui est sa raison d'être quand il songe à son moi, à son œuvre, à son nom, quand il s'en fait l'apologiste jusqu'à ne plus chercher dans l'avenir que le reflet, et comme la survie, de son propre passé. Mais la vie spirituelle est celle qui regarde au delà de l'alternative de la vie et de la mort, tournée vers cette sphère supérieure où nous demanderons encore à Henri Poincaré qu'il nous introduise. La veille du jour où Pierre Curie devait être renversé et tué par la voiture d'un charretier, Poincaré avait passé la soirée à côté de lui : « Il me parlait de ses projets, de ses idées; j'admirais cette fécondité et cette profondeur de pensée, l'aspect nouveau que prenaient les phénomènes physiques, vus à travers cet esprit original et lucide, je croyais mieux comprendre la grandeur de l'intelligence humaine. » Les vicissitudes douloureuses
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d'événements comme celui-là même qui a dicté ces admirables lignes, ne nous rendent-elles pas immédiatement présente la gloire d'une telle spiritualité, rayonnant d'un éclat d'autant plus pur qu'il est aperçu dans la pleine lumière de la raison, et, suivant l'expression spinoziste, par ces yeux de l'âme qui sont les démonstrations, qu'il confère ainsi à notre espérance de l'universelle communauté des âmes un fondement d'une solidité véritablement éprouvée.
(Inédit.}
PAUL LANGEVIN
né en 1872
Il ne faut pas chercher dans l'œuvre du professeur Langevin une partie spécialement consacrée à des études philosophiques; ce maître est avant tout, et reste dans toutes les manifestations de sa pensée, essentiellement un homme de science et plus précisément un physicien. Mais un esprit ne saurait dominer de haut sa propre discipline sans être amené à de fréquents retours sur le mode d'activité que colle-ci représente, sur la position qu'elle occupe dans l'ensemble des diverses disciplines, ainsi que sur la valeur scientifique et humaine de cet ellort.
Le rôle des physiciens est d'adapter la pensée aux faits en construisant une représentation adéquate de la réalité expérimentale. Cette adaptation, bien qu'elle apparaisse à première vue comme très éloignée des formes simples de pensée, n'en diffère pourtant que par un caractère d'abstraction croissante : « L'activité du physicien ne diffère en aucune façon profonde de celle du sens commun; toutes deux représentent des états différents d'adaptation de l'espèce humaine aux conditions qui lui sont données. »
Les concepts, en nombre considérable, que nous utilisons couramment, nous paraissent pour la plupart tout à fait élémentaires simplement parce qu'une habitude ancestrale nous a fait oublier le très grand effort qu'a dû exiger leur élaboration à partir des sensations. Les notions les plus abstraites arrivent à être en quelque sorte concrétisées par l'usage; parmi les dernières nées en physique, Iv professeur Langevin cite volontiers la notion de potentiel ou de tension électrique, si abstraite, même pour les physiciens, il y a seulement quelques dizaines d'années, et qu'un usage quotidien a rendue tout à fait familière aux ouvriers électriciens les plus ignorants de la théorie.
Devant la multitude des faits qui se présentent au cours d'une expérimentation sans cesse plus complexe, le physicien intervient tout d'abord pour constater l'existence de liaisons jusque-là insoupçonnées; il délimite ainsi des groupes de plus en plus importants de faits au travers desquels se manifestent des permanences ou un
ordre immuable d'enchaînement. Ces constatations le conduisent à déUnlr des notions abstraites et des liaisons causales, d'un caractère tout d'abord qualitatif, puis de plus eu plus quantitatif par l'introduction de grandeurs mesurables, qui permettent de traduire ces permanences et ces enchainements dans un langage plus précis, plus rapide et plus objectif que la description des sensations inunédiates auxquelles ils correspondent. L'énoncé de lois précises reliant les grandeurs déllnies donne au physicien — et c'est là la deuxième étape de son travail — la possibilité de prévoir, dans des conditions déterminées, la production de faits nouveaux, et par conséquent de constituer des techniques et de développer, par les applications pratiques de la science, sa puissance d'action sur la nature.
C'est là certainement un résultat extrêmement important pour l'humanité, mais auquel, trop souvent, on a voulu borner le rôle de l'eilort scientifique, négligeant ainsi complètement son aspect le plus élevé et le plus intéressant dUidap talion de l'esprit au milieu qui l'environne. Poussés par « cette sainte curiosité qui nous est chevillée à l'àme et nous incite à comprendre alors même que cela ne peut nous servir à rien », nous éprouvons le besoin de nous représenter le mécanisme profond des phénomènes, de nous faire une image mentale cohérente du monde.
Cet ellort de construction théorique constitue la troisième étape, la plus importante, mais aussi la plus diftlcile et la plus délicate, de l'œuvre du physicien. Il se pousuit sous deux formes très dilfércntes l'une de l'autre, tour à tour pré])ondérantes et également utiles : d'une part l'abstraction, à partir de l'expérience, de lois tout à fait générales ou principes, applicables à l'ensemble des phénomènes et dont on peut tirer les conséquences valables dans chaque cas particulier; d'autre part l'explication des phénomènes les uns par les autres en prenant connue base certains d'entre eux considérés conmie plus simples.
On est en général tenté de considérer comme simples, et par conséquent de choisir comme base d'explication, les phénomènes qui sont le plus familiers. Cette confusion entre ce qui est simple et ce qui est familier présente pour le physicien un danger sur lequel le professeur Langevin a insisté bien des fois; de plus, ce que nous saisissons tout d'abord dans la nature, ce sont les faits bruts, l'aspect macroscopique des phénomènes dont nous ne découvrons que peu à peu le mécanisme profond. Or dans tous les domaines de la physique, les notions et les faits en apparence les plus simples se sont montrés en générai les plus complexes, les plus difllciles à interpréter pour la théorie. La même nécessité de renversement s'est manifestée dans U. choix de la base d'explication : c'est tout d'abord à l'image des phénomènes mécaniques, les plus directement accessibles à l'expérience, qu'on a voulu construire notre représentation du monde physique; et ce mode d'explication a réussi de manière tellement brillante en mécanique céleste, puis en atomisti(iue, que le mécanisme a constitué pendant une longue période, jusqu'à la lin du xix» siècle, une doctrine tout à fait prédominante. Cependant, en optique, il avait dû déjà s'incliner devant l'électromagnétisme, et toute l'histoire
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ultérieure de la physique a montré que les crises les plus importantes que l'on ait eu à résoudre au cours du développement de la théorie ont été, et sont encore, au fond, des crises successives du mécanisme.
On peut dire que le succès d'un mode de représentation est en proportion de sa souplesse, de sa faculté d'assimilation, c'est-à-dire du nombre des faits qu'elle permet de grouper et de prévoir, et des groupements déjà constitués qu'elle permet de relier. Il est légitime et même nécessaire de chercher à extrapoler le plus loin possible ime interprétation qui se révèle particulièrement féconde; mais en raison de la jeunesse de la science, en raison des progrès croissants de la technique expérimentale suscités eux-mêmes par le développement de la théorie dont l'expérience doit pas à pas vérifier les conséquences et sanctionner les prévisions. Chaque théorie ne possède qu'une puissance d'expansion limitée :
« Chaque lois, une étape nouvelle commence lorsque la représentation mentale ainsi prolongée cesse d'être conforme à la réalité. Un remaniement des notions admises, un retour de l'esprit sur luimême deviennent nécessaires, une crise de croissance apparaît, plus eu moins douloureuse et plus ou moins profonde suivant l'importance des modifications et la nouveauté des initiatives à trouver... »
D'ailleurs en aucun cas les renoncements qui s'imposent ne concernent les acquisitions réalisées et les liaisons découvertes, mais plutôt la suprématie, la valeur absolue d'un mode d'interprétatiOD dont l'expérience vient démontrer qu'il n'est pas possible de poursuivre indéfiniment la généralisation.
Les deux crises les plus importantes qui aient marqué l'évolution des théories physiques et obligé aux plus complets bouleversements de notions considérées jusqu'alors comme fondamentales et intangibles, sont la crise de la relativité et celle des quanta.
On sait à quels remaniements profonds des conceptions anciennes de l'espace et du temps a abouti la synthèse relativiste. « Il n'y a ni espace ni temps a priori; à chaque moment, à chaque degré de perfectionnement de nos théories du monde physique, correspond une conception de l'espace et du temps. Le mécanisme impliquait la conception ancienne, l'électromagnétisme en exige une nouvelle dont rien ne nous permet de dire qu'elle sera définitive. »
Deux conséquences extrêmement intéressantes de la relativité du temps ont été développées par le professeur Langevin.
La première concerne le rapport étroit qui existe entre la notion de simultanéité et la notion physique fondamentale de causalité : si nous accordons d'ordinaire un sens absolu à la simultanéité ou, Ct* qui revient au même, à l'ordre de succession de deux événements, c'est que « nous admettons implicitement que si deux événements se succèdent dans un certain ordre pour un système donné de référence, celui qui s'est produit le premier a pu intervenir comme cause tt modifier les conditions dans lesquelles s'est produit le second, quelle que soit la distance qui les sépare dans l'espace. Dans ces conditions il est absurde de supposer que pour d'autres observateurs, ...le second événement, l'effet, puisse être antérieur à sa cause. >
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La nouvelle conception du temps conduit à cette conclusion que V.. la causalité, quelle que soit sa nature, ne doit pas pouvoir se propager avec une vitesse supérieure à celle de la lumière ». Il en résuite cette conséquence immédiate que si deux événements sont tels que dans un certain système de référence leur distance dans l'espace est supérieure au ciîemin parcouru par la lumière pendant leur intervalle de temps, ces deux événements sont sans influence mutuelle possible : « ce sont véritablement des événements indépendants » ; dans ce cas les équations de l'électromagnétisme montrent précisément que l'ordre de succession n'a pas de sens absolu et peut être inversé pour des systèmes de références animés de vitesses convenables, inférieures à la vitesse de la lumière, c'est-àdire réalisables physiquement. De tels couples d'événements peuvent donc être amenés a coïncider dans le temps, mais ils sont absolument séparés dans l'espace : le professeur Langevin les appelle pour cette raison couples dans l'espace. Inversement il appelle couples dans le temps les couples tels que les deux événements peuvent être amenés à coïncider dans l'espace, mais non dans le temps : ce sont ceux pour lesquels la distance dans l'espace est inférieure au chemin parcouru par la lumière pendant l'intervalle dans le temps; dans ce cas l'ordre de succession a un sens absolu, et il peut y avoir inlluence du premier événement sur le second, il peut exister un lien de causalité entre le premier et le second.
Le professeur Langevin retrouve aisément à partir de ces considérations, pour les couples de la première catégorie, la contraction do Lorentz; pour ceux de la deuxième catégorie, la notion de temps propre.
Malgré l'elTort considérable qui a été nécessaire pour se plier à CCS nouvelles formes de pensée, la théorie de la relativité a apporté tant d'harmonie et d'unité dans les divers domaines de la physique, que nul ne saurait plus discuter les résultats, devenus classiques, de notions pourtant si récentes.
Au contraire, dans la crise à laquelle aboutit actuellement le développement de la théorie des quanta, on en est encore à la phase très douloureuse dans laquelle les résultats d'une expérimentation de llnesse croissante imposent une critique serrée des notions utilisées dans la représentation des faits, sans que l'on sache encore exactement de quelle manière devront être effectués les remaniements nécessaires. Il est particulièrement intéressant, au cœur même de la crise, de noter l'opinion du professeur Langevin sur le sens dans lequel, pour la résoudre, devront être orientés les efforts des physiciens; c'est pourquoi nous nous arrêterons un peu plus longuement sur cette question.
Les phénomènes désignés sous le nom de quanta, en montrant que l'énergie rayonnante est toujours absorbée ou émise par la matière en quantités finies, sont venus de manière tout à fait inattendue, imposer un retour vers l'ancienne conception corpusculaire de la lumière, contre laquelle l'expérience cruciale de Foucault avait conclu, définitivement semblait-il, au début du xix« siècle, en faveur de la conception ondulatoire. La mécanique relativlste appliquée aux
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grains de lumière permet aujourd'hui de lever la contradiction apparente entre les deux théories dans l'interprétation de l'expérience de Foucault, montrant ainsi qu'en fait « il n'y a pas d'expérience cruciale en elle-même, mais nécessairement par rapport aux théories entre lesquelles il s'agit de choisir ».
Dans l'état actuel des connaissances, il est Indispensable de conserver à la fois l'aspect ondulatoire et l'aspect corpusculaire des ihénomènes lumineux. Et les travaux récents sont venus montrer que la même nécessité d'une conception dualiste s'imposait pour la matière. Ils ont abouti à la création d'une mécanique ondulatoire qui associe aux grains matériels, électrons et protons, des ondes d'un type nouveau, reliées à ces grains de la même manière que les ondes lumineuses sont reliées aux photons, par l'intermédiaire du quantum de Planck.
Dans cette conception dualiste, la synthèse n'est pas faite encore entre l'élément continu et l'élément discontinu, que l'on a vainement essayé jusqu'ici de ramener l'un à l'autre. On n'en est encore qu'à un compromis dans lequel on envisage l'onde comme déterminant, par sa propagation, la probabilité de présence des corpuscules. Il n'est d'ailleurs pas possible, — et c'est là le point essentiel de la question — de connaître autre chose que cette probabilité; l'expérience se trouve impuissante à révéler, comme la théorie à prévoir, le mouvement d'une particule individuelle à l'échelle intra-atomique. C'est ce que Heisenberg a montré par une analyse approfondie des conditions mêmes de toute observation : la réaction du système observé à l'action que doit nécessairement exercer sur lui l'observateur, aboutit à détruire ce que l'on veut saisir; en eflfct il n'est pas possible d'éclairer un projectile, pour suivre son mouvement, avec moins d'un quantum de lumière d'une fréquence donnée, mais cette action, tout à fait négligeable à l'échelle ordinaire, est suffisante pour troubler de manière appréciable le mouvement d'un projectile de la dimension d'un électron, pour modifier sensiblement sa position et sa vitesse, grandeurs qui définissent entièrement son état de mouvement à chaque instant. Et Heisenberg a énoncé ce qu'il a appelé le principe d'indétermination : le produit des erreurs commises dans la mesure de la position et dans celle de la quantité de mouvement — grandeur proportionnelle à la vitesse — est au moins de Tordre de la constante h de Planck. Cela signifie que si l'on veut connaître avec précision la position d'une particule, on doit renoncer à déterminer avec précision sa vitesse, et inversement.
Cette relation d'indétermination pose actuellement aux physiciens un problème d'une exceptionnelle gravité puisqu'il met en jeu la signification, la raison d'être même de leur effort; il semble y avoir là un aveu d'Impuissance devant l'interdiction posée par la nature de laisser pénétrer plus avant son secret.
Doit-on vraiment renoncer à atteindre autre chose que l'aspect statistique des phénomènes, et admettre, derrière la régularité que traduisent les lois de grands nombres, un libre jeu de phénomènes individuels Impossibles à prévoir?
Le professeur Langevin n'hésite pas : « II faut se garder de voir
dans ces résultats et dans ces difficultés une raison de croire au non-dëtrrmlnlsme des lois de la nature. Il n'y a pas de science sans déterminisme et les protfr^s marnes de notre science à travers des crises varléos nous sont autant de raisons de confiance dans le déterminisme qu'elle postule. La crise actuelle concerne non le déterminisme en çîénéral, mais la forme partlcnllére du déterminisme dont les succès anciens ne sifmiflent pas qu'il convienne au monde expérlmentnl nouveau que nous venons de découvrir. »
De même qu'il n'y a d'expérience cruciale que par rapnort à deux théories définies, il n'y a de résultat conforme ou contradictoire que par rapport à une imac^e que nous nous faisons des ptiénomén^s. Celle sur laquelle s'annulent les phvsiciens pour traduire la complexité de structure révélée par la snectroscopie et la radioactivité a dû être modifiée bien des fois denuis que l'hvnothése atomique a acmiis la valeur d'une réalité Indiscutable; en particulier la théorie de Bohr, après ouelques brillants succès remportés dans l'interorétation des systèmes à un seul électron planétaire, a dû être abandonnée dès fTue l'étude des svstèmes plus complexes a imposé la faillite des rèiîles arbitraires de auantiflcation énoncées, en contradiction finjrrante avec les lois de l'électromai?nétisme et de la mécanique classique, pour rendre compte des phénomènes Intra-atomimies par rimaçîe mécaniste qui avait si bien réussi dans les domaines à plus fÇrande échelle.
Contrairement à la conception que Pascal se faisait de l'Univers, il se trouve que la réalité expérimentale nous découvre auinurd'hui, à une échelle plus réduite, un monde profondément différent de ceux dont nous avions lusau'ici connaissance. L'extrapolation mécaniste vient échouer au seuil de l'atome comme elle avait échoué, à un point de vue tout différent, dans le domaine des grandes vitesses abordé par la relativité.
La mécanique ondulatoire, par l'étude, au Heu du mouvement d'électrons autour du noyau, de la pronasfation h l'intérieur de l'atome des ondes correspondantes de de Brotjlie-Schrôdincer. remplace les orbites stables de la théorie de Bohr par une série d'états ondulatoires stationnaires, correspondant chacun à un état permanent de l'atome, oi^ la distribution des ondes détermine la probabilité de présence des électrons. Ce résultat, beaucoup plus adéquat, présente en outre l'avantajte d'être obtenu sans aucun arbitraire, comme conséquence logique de la nouvelle hypothèse. La représentation ondulatoire se trouve donc beaucoup mieux adaptée à la réalité Intra-atomirrue mie la représentation corpusculaire: et les lois de la propagation des ondes sont parfaitement déterminées. C'est seulement en ce qui concerne le mouvement de corpuscules que l*expregslon des lois physiques prend une forme indéterminée.
Sans doute n'est-il pas encore possible actuellement de prévoir comment pourra être représenté le caractère discontinu qui se manifeste dans les phénomènes physiques à cAté du continu, mais ce ne pourra certainement pas être sons la forme du corpuscule individuel : <K T.Vxpressîon même des lois de probabilité est liée à l'idée d- corpuscules individuellement décelables. Les lois ne prennent
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une forme statistique que par rapport à ces corpuscules et perdront ce caractère lorsque nous saurons les formuler de manière plus adéquate. »
Ainsi, quelle que soit la gravité apparente de la crise actuelle, 11 ne saurait y avoir aucun doute quant à la possibilité d'aboutir à une issue heureuse, par le même processus de critique approfondie des notions qui a toujours réussi dans des conflits de plus en plus aigus. Renoncer au déterminisme, ce serait, pour les physiciens, renoncer leur foi dans l'IntelliJïibilité du réel sur laquelle, dès ses premières origines, a été fondée la science. Qu'à chaque nouveau conflit les remaniements à ellectuer dans notre représentation et dans nos habitudes mêmes de pensée se montrent plus douloureux, cela tient à ce que, à chaque pas accompli dans la découverte du monde physique, la réalité se révèle infiniment plus riche et plus diverse que les apparences et les notions toutes superficielles en lesquelles nous la voulions figer. Pas plus que l'espace de la relativité, l'esprit n'est un cadre a priori oui impose sa forme aux données venues du dehors, mais son enrichissement correspond au contraire h un^» perpétuelle et progressive création.
Au point de vue de cette libération de l'esprit de l'empreinte profonde d'habitudes héréditaires, l'effort violent réalisé en relativité a marqué une étape nouvelle et certainement décisive, trop longtemps retardée par la doctrine du mécanisme. Ainsi que l'a montré le professeur Langevln, on eût probablement évité en partie les erreurs de cette doctrine en négligeant moins complètement de se reporter aux écrits mêmes des fondateurs : Newton ne s'était pas, comme l'ont fait ses successeurs, dissimulé les difficultés de l'hypothèse d'nttraction à distance par laquelle il essayait d'expliquer la gravitation: et, bien avant lui, Euclide s'était rendu compte aussi, beaucoun mieux que ses commentateurs, du caractère arbitraire de son fameux postulatum que tant de fois on a essayé de démontrer et auquel on a, par la suite, conféré une valeur si absolue.
Pour le physicien qui a vécu, en y participant, la merveilleuse épopée des théories physiques au cours des trente dernières années, 11 se dégage de cette période une richesse de vie et de pensée qui contraste singulièrement avec l'aspect définitif et mort sous lequel, il y a moins d'un demi-siècle, apparaissait la science dogmatlsée par le mécanisme. Loin de diminuer la science, ce caractère émlnemnirnt évolutif lui confère au contraire une plus haute valeur éducative et humaine : le continuel effort d'adaptation en lequel consiste la vie sous toutes ses formes et à tous ses degrés atteint dans l'esprit un maximum d'utilité et de beauté.
Un autre caractère essentiel de la science moderne, c'est qu'elle s'éloign? de plus en plus de la structure hiérarchisée qu'elle présentait au temps d'Auguste Comte pour devenir de plus en plus unitaire et en quelque sorte fédératlve. La physique se développe non plus sous la domination des mathématiques, mais en s'appuvant sur celles-ci dont elle utilise toutes les parties qu'à son tour elle stimule et féconde: et la synthèse relativiste qui se poursuit au cours de la période actuelle tend à réunir, au lieu de les expliquer les uns par
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les autres, les différents aspects de la réalité physique, mécanique, élrctromp^étisme et gravitation.
M. Paul Lan^evin est né en 1872 à Paris, où il a fait toutes ses éludes. Après avoir passé par l'Ecole de Physique et de Chimie industrielles, il entre à l'Ecole Normale Supérieure, et peu après en être sorti avec l'aî^régation des Sciences physiques, est anpeTé à enselscner au Collège de France dès 1902, avant même d'avoir terminé sa thèse de doctorat. Il prend la succession du professeur Mascart à la mort de ce'ui-ci (1903) Nommé en 1905 professeur à l'Ecole de Phvsique et Chimie en remplacement de Pierre Curie qui y avait été Sï-n maître, il en est en mémo temps directeur des études, Jusqu'en 192.5, où il est nommé directeur.
Son enselîïnement au Collège de France a porté sur le développement d« la physiaue moderne, développement extraordinairement rijpide denuis le début de ce siècle, et que le professeur Langevin pouvait d'autant mieux mettre en valeur qu'il y apportait lui-même un*» importante contribution par ses recherches expérimentales et théoriques.
Ses principaux travaux ont porté : tout d'abord sur les ravons secondaires des rayons de Rôntgen, et l'ionisation et la conductibilité des gaz, objet de sa thèse; puis sur les gros ions de l'atmosphère dont il a fait la découverte et étudié la structure. Il a contribué pour une part importante à la théorie des électrons et à la théorie cinétique, et son nom reste particulièrement attaché à la théorie du magnétisme, où ses travaux ont provoqué d'importantes recherches d'ordre théorir. ip et expérimental. Il a aussi contribué au développement de la théorie de la relativité, non seulement par des travaux personnels, mais encore en se faisant, en France, Tardent promoteur des idées du grand savant Einstein. Enfin, c'est au professeur Langevin que l'on doit la nouvelle technique des ondes ultra-sonores, développé" au moment de la guerre dans le but de trouver un moyen pour repérer les sous-marins. Il a montré pour la première fois la possibilité d'utiliser le phénomène piézo-électrîque autrefois découvert par Pierre et Jacques Curie, et le phénomène de résonance élastinue d'un cristal, pour obtenir des vibrations élastiques de haute fréquence. Les applications de la technique ultra-sonore prennent une importance croissante dans les communications sous-maripf>s et I« sondage par écho, où elles apportent disrrétl-»n, continuité et rapidité, et aussi dans la radiotechnique où elles rendent possible TuMlisation du quartz piézo-électrique pour la stabilisation des fréquences.
Le professeur Langevin a été à plusieurs reprises chargé de missions scientifiques h l'étranger, notamment en Argentine, au Brésil, en Anî?Ieterre. en Allematme. en Italie, en Russie, en Polocme et en Tchécoslovaquie. Il fait partie d'un grand nombre d'académies et de soc'étés scientifiques françaises et étrangères.
Officier de la Légion d'honneur, le professeur Langevin est viceprésident de la Ligue des Droits de l'Homme, et à la mort du grand physicien H.-A. Lorentz, a été choisi pour lui succéder comme président du Conseil International de Physique Solvav. E. M.
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Biar-iOGRAPHiE. — L'évolution de l'espace et du temps. Conférence faite au Congrès de Bologne (1911), publiée dans Srienfin, et plus récemment dans La Physique depuis vinqt ans (Doin. 1923).
Le temps, l'espace et la causalité dans la physique moderne. Conférence faite à la Société française de Philosophie le 19 octobre 1911, parue dans le bulletin de cette Société en janvier 1912 et reproduite dans La Physique depuis vinqt ans.
La Physique du discontinu (plus spécialement scientiflaue que les précédentes). Conférence faite à la Société française de Physique le 27 novembre 1913, reproduite dans La Physique depuis vinqt ans.
L'esprit de l'enseiqnement scientifique. Conférence faite au Musée pédagojîiauo en 1904, reproduite dans La Physique depuis vinqt ans.
La valeur éducative de l'histoire des sciences. Conférence faite à la Société française de Pédagogie en 1925, parue dans le bulletin de cftte Société en janvier 1926.
Discours d'ouverture du Conqrès de l'Association française pour l'avancement des sciences. Constantine 1927, publié dans le compte rendu de ce Congrès (Masson, 120, boulevard Saint-Germain, 1927).
La Science et le Déterminisme. Trois conférences d'inauguration à l'Union Rationaliste (mai-juin 1930). A paraître prochainement aux Presses Universitaires.