‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 47 sur 70 · MYSTERE DU CORPS · texte numérisé non relu

MYSTERE DU CORPS

Il n'y a rien de fixe ni de nécessaire dans les rapports natifs entre le corps et l'esprit, le monde externe et le monde intime, la mémoire et l'oubli. Pour modifier intégralement ces rapports, il suffit de mettre en émoi une sorte de puissance enfouie, jalousement dolente en nous et que la vie quotidienne laisse rarement entrevoir.

Un préjugé presque général nous a accoutumés à considérer la vie spirituelle comme seule énigmatique. Le corps, croit-on, ne nous intrigue que parce qu'il masque cette vie; mais il ne recèle point de mystère indépendant. Les âmes se cherchant à travers l'entrave physique et demeu* rant inaccessibles : thème romanesque devenu banal. En vain ces deux êtres s'étreignent; ils ne s'arracheront point à leur solitude.

Plus profondément au contraire on discernerait que le corps ne nous propose pas un mystère moins subtil. Ses inflexions; ses plis indolents ou agiles; les courbes furtives qu'il trace et détruit aussitôt; ses ombres fauves, ses clartés abruptes et ses molles pâleurs; qu'est-ce que tout cela, sinon les éléments d'une énigme non moins complexe et importante que celle dont un esprit nous inquiète? L'analyste le plus aigu des sentiments et des pensées n'élucide pas un secret plus vaste ni plus ultime que par sa Vénus étendue un Velasquez, qui se distrait de toute curiosité psychique. Seul un miroir détient le visage de

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la déesse, et rien n'y transparaît qui trahisse une âme précieuse. Parmi les étoffes qui alentour retombent, tant de nonchalance ne sera jamais appesantie. Mais le miroir qui s'interpose, n'est-ce point pour figurer sur quel plan l'œuvre se situe, et que l'harmonie en serait détruite par toute recherche d'expression? Le rythme se briserait, si ce front ou ces yeux participaient d'une autre sorte de beauté que la chevelure ou que les bras; et la qualité de ces lignes s'accroît de ce qu'à nul moment elles ne deviennent emblématiques.

Une inaccessible énergie plastique semble, en chacun de nous, modeler à tout instant la forme et, en présence des attaques et des secours du monde extérieur, décider de ce qui en cette forme sera constant et sera variable. Ainsi assure-t-elle que chaque corps acquière une valeur unique et ne soit comparable à aucun autre. Elle n'est, dès lors, en rien moins dominatrice que celle qui, en le modifiant sans cesse et d'une manière jusque-là inconnue, différencie de tous les autres un esprit. De même elle n'est pas moins liée au double pathétisme de la vie inépuisable et de la mort

Quand une œuvre d'art traduit vraiment un corps, elle nous rend saisissable cette énergie plastique. Nous avons devant nous — et quel que soit son apparent repos — ce corps non seulement construit, mais se construisant. Il a en lui de l'absolu, quelque chose d'inflexible et de fluide tout ensemble, un hiératisme latent, la stricte liberté d'une loi architectonique.

On ne pénètre pleinement telle impression ou telle opinion d'un être étranger que quand on en découvre

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le rapport avec telle familière attitude de cet être, telle inflexion de sa voix ou tel frisson de ses yeux. Alors seulement l'état de conscience, dont fréquemment par les mots rien ne fut exprimé que de banal, est saisi en ce qu'il comporte d'unique et d'irréductible. On le situe dans un drame, somptueux ou mesquin, qui ne ressemble à aucun autre, et dont il est l'un des instants.

Drame le plus souvent insoupçonné du personnage même dont il retrace l'aventure. Il figure comment, à travers une série de maladresses ou de réussites, une obscure aspiration incluse dans un homme s'ingénie à se préciser. Captant des fragments de la durée et de l'étendue, cette aspiration se délimite. Elle les anime, se les incorpore. A leur conférer une signification singulière, que nulle autre présence n'eût obtenue, elle tente de se manifester irremplaçable et, par suite, nécessaire peut-être.

A l'amour psychique et à l'amour charnel un double paradoxe est de la sorte immanent. Il s'accentue, à proportion que l'un ou l'autre s'approfondit. Dans tout amour intégral, une angoisse se mêlera donc inévitablement à la joie. Plus en effet nous aimerons et plus nous semblerons poursuivre à travers un corps et un esprit quelque chose qui serait situé par delà, et dont tous deux procéderaient. Tout se passera comme si nous les voulions l'un et l'autre atteindre là où ils ne sont encore rien de défini et de stable, mais où plutôt ils diffèrent à peine, hésitent et, parmi des menaces de destruction et des possibilités démesurées, se créent perpétuellement.

Aimer pleinement un être, ce serait le percevoir au delà de sa chair et de sa pensée, dans l'unité et l'origine incessante de l'une et de l'autre. Par là même, le plan de l'univers où toute notre expérience normale se déroule serait

déserté. Nous serions enveloppés de forces et de lois qui, non seulement par leurs dimensions et leurs contours mais par leur essence, se distingueraient de nos lois et formes familières.

(La Volonté de métamorphose, p. 71» 101-I05, 112-115.)

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