TRAVAIL STERILE, LOISIR FECOND
Par les gestes de travail se symbolise et se mesure, en chaque homme, la puissance d'adaptation à la société; mais plus loin en lui, ce que révèle l'attitude du loisir, ne serait-ce point dès lors la puissance d'adaptation à l'univers?
Toute forme individuelle semble une proie dont cet univers s'est saisi. Pour s'apparaître enfin à soi-même et donner un centre furtif à sa diffusion éternelle il s'est efforcé de s'engouffrer là et d'y resserrer son vertige. Effort jamais décisif et qui toujours par quelque endroit se manque, mais dont nos pensées spontanées, que ne suscita point l'attention à une tâche prescrite, traduisent incessamment les victoires et les déclins.
Or, si en la plupart d'entre nous, après l'ardente ascension de l'enfance, ces pensées se ralentissent et se décharnent peu à peu, se convaincre du progrès humain c'est s'étourdir d'une illusion. Sans doute, en effet, nos nations organisèrent partout, de façon de plus en plus experte, une production accrue sans trêve; et de mieux en mieux elles disposent d'un outillage précis et subtil; mais, tandis que les gestes de travail s'accomplissaient, n'arriva-t-il peut-être que l'attitude des loisirs s'affaissât et que, plus fréquemment, et d'une chute plus lourde, les pensées fortuites, où passe la confidence des univers enfouis, devinssent languissantes ou hagardes?
(La Volottc de mctamorphosc, p. 34*35» Grasset.)
JOSEPH BARUZI