INSUFFISANCE DE L'INTELLECTUALISME
On pourrait presque, dès lors, se représenter chaque vie humaine comme occupée par une sensation unique, qui se déroule, ininterrompue, de la naissance jusqu'à la mort. ^ Cette sensation ne relève pas de tel sens privilégié, à l'exclusion de tous les autres; mais tour à tour ou simultanément chacun de ces sens l'enrichit ou la blesse. Selon les instants, elle se révèle avant tout auditive, visuelle, tactile; mais il n'y a là pour elle qu'un prétexte bientôt négligé. En effet, de même qu'elle se cherche à travers les différents sens et se pose sur l'un puis sur l'autre, de même aussi elle les astreint à se répondre et comme à se symboliser incessamment. Elle rend vaine par sa persistance leur discontinuité physique; et les lacunes qui s'étendent entre leurs données disparates sont à tout moment compensées. Aucun lien entre les vibrations sonores et les vibrations lumineuses; mais en nous tel aspect se continue par telle cadence et semble lui être affilié. Lorsque telles notes nous atteignent, toute une contrée rapide s'estompe; de vallées illusoires monte une plainte qui se brise; des plaines dansantes interrompent la nuit.
Si une sensation unique et comme intemporelle traverse et joint ainsi nos sensations multiples et momentanées, l'entendement n'est plus notre seul principe d'excellence. Et tout ne se classe plus par rapport à lui seul,
quand on examine s'il y a une part de nous-mêmes qui à quelque degré puisse transgresser la mort.
Or les différences individuelles semblaient contingentes et transitoires, tant que l'on ne mettait de dignité qu'en cet entendement. Bien qu'il soit inégalement développé selon les êtres, il ne peut, en effet, s'exercer correctement que d'une manière partout semblable. Son point de perfection est le même chez tous. A se réaliser pleinement en chacun de nous, les forces qui permettent de juger et d'abstraire deviendraient identiques les unes aux autres. A leur égard la conscience personnelle n'est donc point nécessaire. Qu'elle s'annihile et la nature ne sera en rien amoindrie.
Dès que l'on discerne, au contraire, à l'intérieur même des sensations la ligne de persistance et d'ordre, la conclusion opposée survient. On voit que ce qui importe avant tout en chaque être c'est ce qu'il a d'irréductible.
{La Volonté de métamorphose, p. IS3-I57-)