‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 50 sur 70 · SUR LA REALITE DE L'INDIVIDU · texte numérisé non relu

SUR LA REALITE DE L'INDIVIDU

On a souvent nié l'existence réelle de l'individualité, en alléguant notre impuissance à isoler de toute relation et de tout détail la conscience que nous avons de nous-mêmes. Et il est vrai que chaque fois que nous pensons à nous, nous sommes contraints de faire allusion à quelque circonstance passée ou pressentie. Nous ne nous apercevons jamais que momentanés et restreints. Il n'en eût pas fallu conclure, cependant, que notre individualité fût illusoire. Car cette impuissance où nous sommes prouve seulement

JOSEPH BARUZI

que notre rapport avec le monde n'est pas extérieur à notre être. Il manifeste notre substance.

L'individualité n'existe que dans la mesure où elle se sert des événements comme d'une matière et où elle se rend inséparable du monde. Comment évoquerions-nous une image de nous-mêmes qui fût sans perspective et sans décor? Le paysage qui s'allonge n'y est pas un vain agrément. Il fait presque partie de nos traits.

Nous efforcer de nous saisir hors de tout incident de notre histoire, c'est nous efforcer de nous abstraire. L'échec d'un tel essai atteste donc non point notre irréalité, mais l'impuissance de l'abstraction en face de notre vie la plus intime. Des concepts qui s'opposent — ceux de pluralité et d'unité par exemple — se vérifient ensemble et aussi aisément sur cette vie qu'ils explorent; mais, d'autre part, dans le même instant, voici qu'ils la laissent hors de prise. Mieux, d'ailleurs, ils s'adaptent à ces profondeurs dérobées, mieux ils perdent leur signification coutumière et leur rigueur mathématique. Tout ce qu'il y a en eux d'abstrait s'estompe.

Pour nous rendre présente l'individualité, le seul procédé efficace serait dès lors, sans doute, celui où toute trace d'abstraction serait abolie. Or, le procédé le plus concret, n'est-ce point la sensation? En toutes nos sensations, cependant, quelque chose d'abstrait persiste. Elles sont localisées et furtives, c'est-à-dire détachées dans l'espace et dans le temps. Afin d'être pleinement concrète et affranchie, celle qu'il faudrait ici devrait par là même, au contraire, ne se pouvoir disjoindre des autres et jamais ne s'offrir à part. Elle s'enchevêtrerait à tout ce qui survient. On ne l'isolerait que par artifice.

Une telle sensation n'est pas illusoire. Chacun de nous la surprend, s'il se replie vers soi-même. Il la devine qui s'incorpore à toutes les autres et qui glisse selon leur transparence changeante.

(La Volonté de métamorphose, p. 172-175.)

JACQUES MARITAIN

né en 1882

Jacques Maritain grandit dans une atmosphère de protestantisme libéral et démocratique et eut à rencontrer, avant de trouver la foi catholique, le matérialisme de Le Dantec et la philosophie bergsonienne.

Né le 18 novembre 1882 — à la belle époque du radicalisme — d'un père bourguignon, alors avocat à Paris, et catholique peu convaincu, il fut surtout élevé par sa mère. Mme Maritain-Favre, fllle du fameux démocrate Jules Favre, donna à son fils l'éducation protestante, rationaliste, humanitaire, qui était dans la tradition républicaine de la famille. Il en conserva le goût de la vie intellectuelle, qui dès ses premières années de collège, studieuses et brillantes, s'affirma très vif, conduisant même au surmenage une santé déjà assez frêle. C'est au lycée qu'il se lia avec Ernest Psichari, dont la vie spirituelle resta dès lors étroitement liée à la sienne. Le petit-fils de Jules Favre et le petit-fils de Renan entreprirent une exploration passionnée de la pensée moderne, étudiant avec la même ardeur et le même désir de vérité les lettres, la philosophie, la biologie et le matérialisme alors régnant, aussi bien que les questions sociales à l'ordre du jour. C'est alors qu'il rencontra ses deux autres compagnons d'études et de pensée : Charles Péguy, et celle qui devait plus tard devenir Mme Raïssa Maritain.

Leur avidité de science fut vite et presque tragiquement déçue par le positivisme, le matérialisme et le scepticisme enseignés à la Sorbonne; mais ils n'étaient pas armés pour se dresser efficacement contre la doctrine officielle. Maritain fut pourtant frappé assez profondément par la personnalité de Le Dantec, penseur paradoxal qui niait la pensée. Le Dantec estimait Maritain, bien que lui reprochant d'aHer vers les « sottes rêveries » de Bergson, puis plus tard au « suicide intellectuel » de la foi catholique; c'est à lui que Maritain doit sa forte culture biologique.

Le bergsonisme suscita un vif enthousiasme chez Maritain et ses amis. On pouvait enfin sortir du scepticisme; les sophismes matérialistes étaient démontés, la passion de la vérité pouvait retrouver un absolu à se fixer comme but, la métaphysique était ressuscitée.

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Marltain ne s'attacha à vrai dire qu'au côté critique du bergsonisme, qui rétablissait comme accessible un certain absolu; il ne vit Jamais dans 1' « intuition » un moyen d'atteindre cet aljsolu. Sa vie universitaire (licence es lettres en 1904, agrégation de philosophie en 1905) se passa alors dans la gratitude envers Bergson le libérateur, le désir ardent de trouver la doctrine vraie, et l'inquiétude que mettait en lui ce désir que rien autour de lui ne venait satisfaire.

La lecture des livres de Léon Bloy apporta à Marltain la grande révélation. Emus par la misère matérielle dans laquelle se trouvait cet homme, Jacques et Raissa Marltain le secoururent; Bloy vit dans cette aide le fait d'àmes « naturellement clirétiennes » et entreprit de les initier à sa foi. Cette tâche de conversion, dont Bloy s'était fait une espèce de spécialité, se poursuivit en 1905 et 1906. Bloy s'efforçait de mettre sous les yeux de Marltain ce qu'il estimait être les réalités du dogme et de la mystique catholique; co furent surtout les vies des saints, et celle de Bloy lui-même, pauvre, humble et pleine d'une fol combative. En juin 1906, Marltain et sa femme recevaient le baptême catholique, suivi bientôt des autres sacrements.

Les deux années qui suivirent s'écoulèrent à Heidelberg, où Marltain poursuivait ses études biologiques, fort préoccupé des théories embryogénétiques de Driesch. Les nouveaux convertis vivaient dans une ivresse intellectuelle souvent pénible, n'ayant pas encore réussi à faire de leur raison l'instrument docile du dogme. Mme Marltain, torturée par une longue maladie, se trouva guérie d'une façon qu'ils n'hésitèrent pas à considérer comme miraculeuse. A son retour en France, Maritain, après avoir publié quelques études sur les théories transformistes et néo-vitalistcs en Allemagne, abandonna la carrière universitaire officielle pour se consacrer tout entier à sa foi nouvelle.

Par l'Intermédiaire de Péguy, il entra en relation avec les bénédictins de Solcsmes, puis avec le P. Clérissac, dominicain, qui devint son directeur spirituel. Eu 1909, il se retira à Versailles pour travailler et méditer sous sa direction, s'initier plus profondément au culte et à la mystique catholiques. Mais surtout il apprit du P. Clérissac à connaître la scolastique chrétienne et Saint Thomas : la raison humaine était réintégrée comme pilier de la foi. A cette lumière il put considérer ses études passées et juger de son point de vue le bergsonisme; il l'attaqua dans plusieurs articles de la Revue de Philosophie comme l'une des erreurs les plus dangereuses du siècle. Cette activité lui valut une chaire au collège Stanislas, qu'il occupa de 1912 à 1914 et de 1915 à 1916. Dans ses articles, dans son livre La Philosophie bergsonienne, dans ses conférences et ses cours à l'Institut catholique, où il fut nommé professeur en 1914, Maritain continua, et de plus en plus, à défendre la raison et Saint Thomas contre Bergson, mettant la jeunesse catholique en demeure de choisir entre les deux philosophies. Il s'attaquait en même temps au cartésianisme (< péché national du pays »), à l'idéalisme allemand qui lui semblait sortir de la même source et auquel il voulait opposer, disait-il, la pensée française saine et véritable. Par la suite, et surtout après qu'il eût commencé le travail dont on l'avait chargé, la

JACQUES MARITAIN

rédaction d'un manuel de philosophie à l'usage des séminaires, il ne cessa de croître en considération dans le monde de la spéculation catholique. Son Introduction à la Philosophie lui fit donner le titre de docteur ad honorem à Rome et lui assura la faveur du pape. Son activité reste marquée par ses cours, ses conférences, la fondation de cercles d'études de philosophie scolastique, son appui apporté à la Société Thomiste, ses recherches d'esthétique thomiste {Art et Scolastique), son manuel de Logique, ses polémiques sur Bergson, Descartes et Aristote avec Legendre et Chevalier, ses conférences à l'Université de Louvain, des chroniques philosophiques dans diverses revues, des préfaces, etc.

Toutes les manifestations de la pensée de Maritain procèdent d*un goût scrupuleux, extrême de la plus rigoureuse orthodoxie. Il se mélle même des tendances à de petits écarts de doctrine que le besoin de violence laisse paraître chez Léon Bloy, son Initiateur. Il ne reconnaît pour le vrai thomisme que celui de Saint Thomas lui-même et de ses disciples les plus stricts, appliquant avec la plus grande prudence leur théorie de 1' « enrichissement par assimilation et contrôle » de la doctrine selon les nécessités de l'histoire de l'Eglise. Pourtant il aime mieux maintenir cette attitude intransigeante k grands efforts que de se contenter d'accepter passivement et à la lettre .e texte pur et simple de la Somme théologique. Maritain prétend trouver dans l'orthodoxie ainsi conçue, bien plus qu'une discipline, une réalité vivante qui doit éclairer tous les problèmes théoriques et pratiques, et leur donner l'harmonie. Ces fondements de sa pensée : le dogme catholique, Aristote (que certains lui reprochent de faire avec trop d'artiflce chrétien). Saint Thomas, ses disciples, les traditions spirituelles des bénédictins, des dominicains, des carmélites, lui permettent de se considérer à son tour, dans une parfaite sérénité d'âme, comme un initiateur à la foi chrétienne et au dogme de l'église de Rome.

Bibliographie. — La Philosophie Bergsonienne, études critiques (Rivière, 1913); 2« éd., revue et augmentée, avec préface nouvelle (1930). — Art et Scolastique (Rouart, 1920); nouvelle édition revue et augmentée (1927). — Eléments de Philosophie (Téqui) : Introduction générale à la philosophie (192 ) ; 6» édition. Petite Logique (1924) ; 4» édition. — Théonas (Nouv. Libr. Nationale, 1921) ; seconde édition, revue et augmentée. — Antimoderne (Ed. de la Revue des Jeunes, 1922); 10« éd., revue et augmentée. — Réflexions sur l'Intelligence (Nouv. Libr. Nat., 1923); chez Desclée, 2« éd. — Trois Réformateurs (Pion, 1925) ; 13» mille, traduit en anglais. — Réponse à Jean Cocteau (Stock, 1926). — Primauté du Spirituel (Pion, 1927). — De la Vie d'Oraison, par Jacques et Raissa Maritain (Rouart, 1925). — Quelques pages sur Léon Bloy (Cahiers de la Quinzaine, 25 octobre 1927).

Etudes publiées dans les Chroniques du Roseau d'Or : Gi'andeur et Misère de la Métaphysique (1925). — Frontières de la Poésie (1927). — Dialogues (1928). — Bergsonisme et Métaphysique (8« numéro de

Chroniques dans la Revue de Philosophie). — Philosophie et Expérience mystique (nov.-déc. 1926).

Collaboration à Pourquoi Rome a parlé (1927). Chapitre : « Le sens de la condamnation. ^

Collaboration au second Cahier de la Philosophie de la Nature (Vrin, 1928). Chapitre : « Science et Philosophie. »

Collaboration k ^ La Vie Intellectuelle * : Saint Thomas et l'Unité de la culture chrétienne.

Collaboration à Clairvoyance de Rome (Spès, 1929). — Le Docteur Angélique (l'* éd., chez Hartmann, en 1929. Seconde éd., revue et augmentée, chez Desclée et de Brower, en 1930). — Gino Severini (éd. de la Nouvelle Rev. fr.. Collection des Peintres Nouveaux, 1930).

Collaboration à Vigile, premier cahier 1930 (Grasset). — Todo y Nada (étude sur saint Jean de la Croix).

Collaboration à Nova et Vetera (Fribourg, 1930). — Religion et Culture.

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