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CRITIQUE DES FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE

Ce qu'il y a de plus remarquable dans toute Thistoire de la psychologie, ce n'est ni cette oscillation autour des deux pôles de l'objectivité et de la subjectivité, ni le manque de génie qui caractérise la manière dont les psycholo-

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gues se servent de la méthode scientifique, — mais le fait que la psychologie classique ne représente même pas la forme fausse d'une science vraie, car c'est la science ellemême qui est fausse, radicalement et toute question de méthode à part. — La comparaison de la psychologie avec la physique d'Aristote n'est pas tout à fait exacte, car ce n'est même pas de cette manière que la psychologie est fausse, mais elle est fausse, comme le sont les sciences occultes : le spiritisme et la théosophie qui, elles aussi, affectent une forme scientifique.

Les sciences de la nature qui s'occupent de l'homme n'épuisent certainement pas tout ce qu'on peut apprendre au sujet de ce dernier. Le terme « vie » désigne un fait « biologique », en même temps que la vie proprement humaine, la vie dramatique (1) de l'homme. Cette vie dramatique présente tous les caractères qui rendent susceptible un domaine d'être étudié scientifiquement. Et alors même que la psychologie n'existerait pas, c'est au nom de cette possibilité qu'il faudrait l'inventer. Or, les réflexions sur cette vie dramatique n'ont réussi à trouver leur place que dans la littérature et le théâtre, et bien que la psychologie classique affirme la nécessité d'étudier les « documents littéraires », il n'y a jamais eu, en fait (2), utilisation véritable, indépendante des buts abstraits de la psychologie. Et ainsi, au lieu de pouvoir transmettre à la psychologie le thème concret qui s'était réfugié chez elle, c'est la littérature

(\) Qu'il soit entendu une fois pour toutes que nous voulons désigner par le terme « drame » un fait et que nous faisons totalement abstraction des résonances romantiques de ce mot. Nous prions donc le lecteur de s'habituer à cette acception simple du terme et d'oublier sa signification « émouvante ».

(2) La psychanalyse mise à part.

au contraire qui a fini par subir l'influence de la psychologie fausse : les littérateurs se sont crus obligés, dans leur naïveté et leur ignorance, de prendre au sérieux la « science » de l'âme.

Quoi qu'il en soit, la psychologie officielle doit sa naissance à des inspirations radicalement opposées à celles qui peuvent seules justifier son existence et ce qui est encore plus grave, c'est exclusivement de ces inspirations qu'elle se nourrit. Elle ne représente, en effet, pour le dire en termes crus qu'une élaboration notionnelle de la croyance générale dans les démons, c'est-à-dire de la mythologie de l'âme d'une part, et, d'autre part, du problème de la perception tel qu'il se pose devant la philosophie antique. Lorsque les behavioristes affirment que l'hypothèse de la vie intérieure représente un reste d'animisme, ils devinent parfaitement le vrai caractère d'une des tendances dont la fusion a donné naissance à la psychologie actuelle. Il y a là toute une histoire très instructive, mais dont le récit dépasse les cadres de la présente étude. En gros, l'attitude mystique et « pédagogique » en face de l'âme, les mythes eschatologiques, incorporés dans le christianisme, ont, à un moment donné, subi une chute et se sont trouvés subitement abaissés au niveau d'une étude dogmatique inspirée par un réalisme barbare, rencontrant ainsi l'inspiration du traité aristotélicien de l'âme. Et cependant que cette étude devait servir d'un côté la théologie, elle a essayé, de l'autre, de se constituer un contenu, en puisant indistinctement dans la théorie de la connaissance, dans la logique et dans la mythologie. Il s'est formé ainsi un tissu de thèmes et de problèmes assez délimités pour former une partie démontable de la philosophie. On peut dire que, dès sa formation, l'ensemble était complet, et, en tout cas, on

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n'a fait jusqu'à nos jours aucune découverte psychologique digne de ce nom : le travail psychologique depuis Gocklen, ou si Ion aime mieux, depuis Christian Wolf, n'a jamais été que notionnel, travail d'élaboration, d'articulation, en un mot, la rationalisation d'un mythe, et finalement sa critique.

La critique kantienne de la « psychologie rationnelle » aurait dû déjà ruiner définitivement la psychologie. Elle aurait pu immédiatement déterminer une orientation vers le concret, vers la vraie psychologie qui, sous la forme humiliante de la littérature, fut exclue de la « science ». Mais la critique n'a pas exercé cet effet. Elle a, certes, éliminé la notion d'âme, mais la réfutation de la psychologie rationnelle n'y étant qu'une application de la critique générale! des choses en soi, il semble en résulter pour la psychologie un « réalisme empirique », parallèle à celui qui s'impose dans la science après la ruine de la chose en soi. Et comme l'interprétation courante laisse tomber cette idée extraordinairement féconde qu'est l'antériorité de l'expérience externe à l'expérience interne, pour ne retenir que le parallélisme, la critique de la Raison Pure semble consacrer l'hypothèse de la vie intérieure. Le vieux stock de la psychologie a pu survivre, et c'est sur lui que se sont abattues les exigences à la mode au xix« siècle, expérience et calcul. C'est alors que commence l'histoire lamentable, le Carmen Miserabile.

Le culte de l'âme est essentiel pour le christianisme. Le thème antique de la perception n'aurait jamais suffi pour engendrer la psychologie : c'est de la religion que vient la force de cette dernière. La théologie de l'âme, une fois constituée en tradition, a survécu au christianisme, et continue à vivre maintenant des nourritures ordinaires de

toutes les scolastiques. Le respect dont elle a réussi à s'entourer grâce au déguisement scientifique lui a permis de végéter encore un peu, et elle a réussi à survivre à elle-même grâce à cet artifice.

Il serait cependant faux de dire que la psychologie classique ne se nourrit que du passé. Elle a réussi, au contraire, à rejoindre certaines exigences modernes : la vie intérieure, au sens « phénoméniste » du mot, a réussi, en effet, à devenir une « valeur ».

L'idéologie de la bourgeoisie n'aurait pas été complète si elle n'avait pas trouvé sa mystique. Après plusieurs tâtonnements elle semble l'avoir trouvée maintenant : dans la vie intérieure de la psychologie. La vie intérieure convient parfaitement à cette destination. Son essence est celle même de notre civilisation, à savoir l'abstraction: elle n'implique que la vie en général et l'homme en général, et les « sages » d'aujourd'hui sont heureux d'hériter de cette conception aristocratique de l'homme avec un faisceau de problèmes de haut luxe.

La religion de la vie intérieure semble, de plus, être le meilleur moyen de défense contre les dangers d'une rénovation véritable. Comme elle n'implique l'attachement à aucune véritd déterminée, mais simplement un jeu désintéressé avec les formes et les qualités, elle donne l'illusion de la vie et du progrès « spirituel », alors que l'abstraction qui en est l'essence, arrête toute vie véritable; et comme elle ne s'émeut que de sa propre profondeur; elle n'est qu'un éternel prétexte pour ignorer la vérité.

Voilà pourquoi la vie intérieure est prêchée par tous ceux qui veulent capter les volontés de rénovation avant qu'elles aient pu s'attacher à leur objet véritable, afin que la gourmandise des? qualités remplace la compréhension de

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la vérité. Voilà aussi la raison pour laquelle tous ceux qui sont trop faibles pour se montrer « difficiles » saisissent la perche tendue : cette offre de faire son salut en contemplant son nombril semble vraiment irrésistible...

La psychologie classique est donc doublement fausse : fausse devant la science et fausse devant l'esprit. Combien ne serait-on pas réjoui de nous voir rester seuls avec notre condamnation de la vie intérieure! Et avec quel plaisir ne nous aurait-on pas montré les « bases scientifiques » de la fausse sagesse ! Toutes ces « philosophies de la conscience )> qui jonglent avec les notions empruntées à la psychologie, toutes ces sagesses qui invitent l'homme à s'approfondir, alors qu'il s'agit précisément de l'obliger à sortir de sa forme actuelle, auraient pu continuer à voir avec une grande satisfaction l'affirmation de la légitimité de leur démarche fondamentale dans la psychologie.

Or, en fait, les deux condamnations se rejoignent. La fausse sagesse suivra dans sa tombe la fausse science : leurs destinées sont liées et elles mourront ensemble parce que l'abstraction meurt. C'est la vision de l'homme concret qui !a chasse des deux domaines.

Cet accord ne doit cependant pas être une raison pour confondre les deux condamnations. Il est beaucoup plus efficace de les séparer et de dégager d'abord la condamnation de l'abstraction par la psychologie elle-même. Or, cette condamnation apparaît dans la psychologie la plus technique, et elle est prononcée par des auteurs qui ignorent tout de nos exigences. Seulement cette rencontre, pour être heureuse, n'a rien de fortuit: la vérité travaille à la fois tous les domaines et ses différentes fulgurations finissent par s'unir en une vérité unique.

Puisque nous voulons séparer les deux condamnations

en question, en principe, il faut les séparer aussi matériellement. Voilà pourquoi il faut commencer par fixer le sens de la dissolution de la psychologie classique, en nous attachant à l'étude des tendances qui, tout en achevant la dissolution, annoncent la psychologie nouvelle.

Trois tendances peuvent compter à cet égard : la psychanalyse, le behaviorisme et la gestalttheorie. La valeur de la gestalttheorie est grande, surtout au point de vue critique : elle implique la négation de cette démarche fondamentale de la psychologie classique qui consiste à rompre la forme des actions humaines pour essayer ensuite de reconstituer la totalité qui est sens et forme, à partir d'éléments sans signification et amorphes. Le behaviorisme conséquent, celui de Watson, reconnaît la faillite de la psychologie objective classique et apporte, avec l'idée de behavior, quelle que soit finalement son interprétation, une définition concrète du fait psychologique. Mais la plus importante des trois tendances c'est incontestablement la psychanalyse. C'est elle qui nous donne la vision vraiment claire des erreurs de la psychologie classique, et nous montre dès maintenant la psychologie nouvelle en vie et en action.

Mais, en même temps que la vérité, ces trois tendances renferment encore l'erreur sous trois aspects différents et engagent par là même leurs disciples dans des voies qui éloignent de nouveau la psychologie de sa direction véritable.

La gestalttheorie, au sens large du mot (en y comprenant Spranger) se livre d'une part, comme Spranger (1), à des construction théoriques, et ne semble pas, d'autre part, pouvoir se libérer des préoccupations de la psychologie classique.

(i) Cf. Lebensformen, s' éd. Halle, 1925.

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Le behaviorisme est stérile, ou retombe dans la physiologie, la biologie, voire même l'introspection plus ou moins déguisée, au lieu d'oublier réellement tout pour n'attendre que les surprises de l'expérience.

Quant à la psychanalyse, elle s'est trouvée tellement débordée par l'expérience qui, consultée enfin, ne demandait qu'à parler, qu'elle n'a pas eu le temps de s'apercevoir qu'elle cache dans son sein la vieille psychologie qu'elle a précisément pour mission de supprimer, et, d'un autre côté, elle nourrit de sa force un romantisme sans intérêt et des spéculations qui ne résolvent que des problèmes désuets.

D'autre part, et d'une façon générale, c'est, soit d'une manière implicite, soit avec une certaine timidité seulement, que la plupart des auteurs osent prononcer la condamnation de la psychologie classique. Ils semblent vouloir préparer le travail de ceux qui voient le salut dans la conciliation des contraires, en ne s'apercevant pas qu'il n'y a là de nouveau qu'une illusion, puisque juxtaposer des tendances dont chacune soulève au sujet de l'autre, ou des autres, la question préalable, est impossible (1). Quant à ceux qui, comme Watson et ses disciples, osent prononcer la condamnation franche, leurs affirmations concernant la fausseté de la psychologie classique et les raisons de cette fausseté sont si peu articulées qu'elles n'ont pu empêcher même pas leurs propres auteurs de retomber dans les attitudes condamnées, et ainsi leurs déclarations sont à une vraie critique des fondements de la psychologie ce que les réflexions générales sur les faiblesses de a l'entendement humain » sont à la critique de la Raison Pure.

(i) Freud, par exemple, se charge lui-même de ramener, comme on le verra plus loin, la psychanalyse à la psychologie classique

La critique de la psychologie, pour être efficace, doit être sans ménagements, et elle ne devra respecter que ce qui est vraiment respectable : des faux ménagements, la crainte de se tromper en disant toute sa pensée ou tout ce que sa pensée implique, ne font qu'allonger le chemin sans autre bénéfice que la confusion.

Cette timidité en question s'explique bien, il est vrai, par le fait qu'il est réellement difficile de s'arracher à cette psychologie qui nous a tenu prisonniers si longtemps. Les schémas qu'elle nous fournit ne nous semblent pas seulement indispensables au point de vue pratique, ils sont, de plus, si profondément ancrés en nous qu'ils réapparaissent au milieu des efforts les plus sincères que nous faisons pour nous en libérer, et alors on peut facilement prendre cette ténacité avec laquelle ils nous poursuivent pour une évidence insurmontable. C'est ainsi, par exemple, que l'affirmation, selon laquelle la vie intérieure n'existe pas plus que les esprits animaux, et que les notions qui sont empruntées à la vie intérieure existent si peu qu'il est même complètement inutile de les traduire en termes de behavior, nous semble d'abord impossible à concevoir.

Mais que l'on y prenne garde : il n'y a là que la tentation propre aux vieilles évidences. La critique consiste précisément à les démonter pièce par pièce pour mettre à nu les démarches qui les constituent et les postulats implicites qu'elles recouvrent. Voilà pourquoi elle ne doit pas, sous peine de rester inefficace, s'arrêter à des affirmations générales qui condamnent seulement sans exécuter : la critique doit aller jusqu'à l'exécution.

Cela encore ne va pas sans difficultés. On se demandera à chaque pas si l'on a le droit de se débarrasser de telle évidence ou de tel problème. Mais il ne faut jamais oublier

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que, pour le moment, notre « sensibilité » est faussée, et que c'est précisément en continuant que nous pourrons acquérir une vision juste qui nous permettra de reconnaître ce qui doit être sauvé, et nous verrons alors combien les évidences qui, de près, semblent insurmontables, le sont peu d'un peu plus loin.

Bref, pour revenir aux tendances dont nous venons de parler, l'enseignement qu'elles comportent pour la psychologie risque vraiment de sombrer à cause de la nostalgie qui appelle leurs partisans au retour, et parce qu'une liquidation radicale de la psychologie classique ne leur permet pas de s'en délivrer pour toujours.

Voilà pourquoi, âBn de dégngcr renseignement dans toute sa portée et toute sa ngueur, nous allons con^crer une étude à chacune des tendances que nous avons mentionné». Ce seront là des dtudcs préliminaires qui doivent préparer la critique elle-môme en Téclairant sur le plan da ses articulations et en lui apportant même les pièces coimitutive$; elles formeront les Matériaux pour Ut critûfue des fondements de la psychologie (I). La critique ellemême, où le problème que nous venons de pc^er sera traité en lui-même et systématiquefneiit, doit être contenue dans LEssai critique sur les fckdements de la Psychologie, qui Mii\Ta les Matériaux. Ce caractère préparatoire et, par conséquent, provisoire, des Matériaux, ne doit jamais être oublié; ils ne contiennent pas encore la critique, ils repré' sentent seulement les premiers outils encore grossiers à

(i) Les maLtérâux doivent coaaportcr troi» volumes. Aptes k volume préMot viendra un volume i\xt U Gf^talltbforic. a\*<c uft <lH({itre Mr la Phcnoniénok)Rie;' \t troiiiètsK- trdticra du bchdvtr>rt*-nc et de ses différentes fos'mcs «\*<c un dttj^lre sur U psydioioigie appliquée.

l'aide desquels devront être forgés les instruments euxmêmes.

Cette recherche que nous entreprenons dans les Matérlaux ne peut être, bien entendu, elle non plus, faite dans le vide. Nous n'avons nullement la prétention d'examiner les tendances en question sans idées préconçues, « naïvement ». Des affirmations de ce genre peuvent être sincères, mais jamais vraies, car il n'y a pas de critique véritable sans le pressentiment de la vérité. Toute la question est de savoir quelle est la source de ce pressentiment.

En ce qui nous concerne, c'est en réfléchissant sur la psychanalyse que nous avons aperçu la vraie psychologie. Cela aurait pu être un hasard, mais ce n'en est pas un, car, même en droit, la psychanalyse seule peut donner aujourd'hui la vision de la vraie ps>xhologic, parce qu'elle «oie en est dé)ïi une incarnation. Les Matériaux doivent dooc commencer par l'examen do la psychanalyse : il s'agira, en cherchant renseignement que la psychanalyse comporte pour la psychologie, d'obtenir des précisions qui nous permettront de ne pas oublier Tesseintiel dans l'examen des autres tendances.

Ln première vague de protestation que l'apparition de la ;:<y*.'hanalyse a décUnebée semble maintenant aplanie, bien qu'on Tait vue encore dernièrement en France rebondir ^vtç fureur, et la situation est maintenant moins tendue entre la psycholoidc classique et la psychanalyse. Ce changmeot d'attitude, que Ton peut interpréter comme une victoire de la psychanalyse, ne représente chez les psycholo|:ucs qu'un changement de tactique. On s'est rendu effcctivcment compte que la première manière de combattre la ps}^hanalyse, au nom de la morale et au nom des convcnancca> équivalait à livrer le terrain sans combat aux psy.

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chanalistes, et qu'il est beaucoup plus élégant, et aussi beaucoup plus efficace, de s'acquérir par une preuve de libéralité, — qui consiste à assigner à Freud sa place en psychologie, au chapitre de l'inconscient, — le droit de faire au sujet de la psychanalyse les réserves que commande la « science ». Il s'agit donc, grâce à un certain nombre d'assimilations, de faire retomber sur Freud tout le mépris que l'on a actuellement pour certaines tendances, et l'on affirme alors que la psychanalyse n'est qu'une renaissance de la vieille psychologie associationiste, qu'elle est basée tout entière sur la psychologie de la Vorstellung, etc.

En ce qui concerne d'autre part ses partisans, ils ne voient guère dans la psychanalyse que libido et inconscient. En effet, Freud est pour eux le Copernic de la psychologie, parce qu'il est le Christophe Colomb de l'inconscient, et la psychanalyse, d'après eux, loin de faire revivre la psychologie intellectualiste, se rattache, au contraire, à ce grand mouvement qui se dessine à partir du xix* siècle et qui souligne l'importance de la vie affective; la psychanalyse est même, avec la théorie de la libido, avec la primauté du désir sur la pensée intellectuelle, bref, avec la théorie de l'inconscient affectif, le couronnement de tout ce mouvement.

Il n'est pas difficile de s'apercevoir que cette image, devenue classique, que donnent de la psychanalyse ses partisans, va tout à fait dans le sens des désirs de la psychologie classique en l'aidant à rétablir son équilibre après l'ébranlement reçu de la psychanalyse. Car, en n'attribuant à Freud que les mérites classiques de Colomb et de Copernic, la psychanalyse devient simplement un progrès réalisé à l'intérieur de la psychologie classique, un simple ren-

versement des valeurs de l'ancienne psychologie, mais un renversement du seul ordre hiérarchique de ses valeurs, un ensemble de découvertes que les catégories de la psychologie officielle peuvent, à condition de se dilater un peu pour loger tant de matière, parfaitement recevoir. En effet, ce que la discussion ainsi orientée remet en question, ce sont des théories et des attitudes, et non pas l'existence même de la psychologie classique.

Or, en fait, ce n'est pas évolution qu'il y a, mais révolution, seulement une révolution un peu plus « copernicienne » qu'on ne croit : la psychanalyse, loin d'être un enrichissement de la psychologie classique, est précisément la démonstration de sa défaite. Elle constitue la première pliase de la rupture avec Tidéal traditionnel de la piS;>'Cholûgie, avec scâ occupation» et ses forces iit$pîratrîces; U première évasion du champ d'influence qui U tient prisonnière depuis des siècles, dk même que le behavtori.sme est le pressentiment de la rupture prochaine avec ses notions et conccption.s fondamentales.

(Critique des fondemntt4 44 l» tiyxh^ogie, p. 23*34,

RENE DAUMAL

né en 1908

Pour terminer cette anthologie, voici un extrait d'un jeune philosophe, René Daumal. Nous devons lui réserver sa place, car il représente, seul avec les autres membres d'un groupe de penseurs dont il fait partie, le groupe du Grand Jeu, une tendance de notre époque, qui tend Intensément à s'exprimer.

Il s'agit d'une pensée anti-positiviste (mais n'ayant rien de commun avec l'anti-positivisme de Bergson) qui vise à une véritable renaissance de la métaphysique. Pour ces jeunes penseurs, en eflfet, la plupart des éléments dont se compose ce qu'on est convenu d'englober actuellement en Occident sous le nom de « Philosophie » leur semble indigne de ce titre. Qu'il s'agisse de sociologie, de psycho-physique, de psycho-physiologie, de behaviorisme, ce sont toujours là des domaines Intéressants, certes, mais dont, selon eux, l'appellation usurpée de « philosophie » ne peut guère signifier que ceci : ces branches de recherches ne sont pas encore des sciences; c'est donc, cela posé, dégrader sûrement le sens du mot « Philosophie » que de l'appliquer à ces sciences en devenir, puisque philosophie, c'est science des sciences, connaissance de l'universel en l'esprit et en le monde.

Pour René Daumal et ses amis, une philosophie ne peut être, essentiellement, qu'une métaphysique reposant sur des critères éprouvés par la critique; elle doit former un corps complet de doctrines, traçant d'aussi près que possible les contours d'une vérité unique qui est le principe universel d'une connaissance intégrale de l'être sous tous ses aspects. Ce n'est pas, certes, retourner aux vieilles constructions métaphysiques anté-critlques. Au contraire, ces jeunes philosophes, apparentés aux post-kantiens allemands et singulièrement à l'hégélianisme — et, d'un autre côté, aux phénoménologistes — pensent que la philosophie contemporaine a été dialectiquement nécessaire comme antithèse au moment négateur des vieilles métaphysiques; mais que maintenant la tâche du philosophe, tenant en main les fils de l'évolution historique et ethnique de la pensée spéculative, est de faire toutes les synthèses : Orient ou Occident, métaphysique et critlcisme kantien, dogmatisme des systèmes traditionnels et données sociologiques (ethnographiques, économiques), en tenant compte nrême

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de certains points acquis par des critiques psychologiques comme le bergsonisme; ce faisant, il est possible de refaire une nouvelle et indétinie construction ontologique et cosmologique sur des fondements assurés.

René Daumal (né le 16 mars 1908) est l'un des membres d'un groupe de chercheurs, dont Roger Gilbert-Lecomte, André Rolland de Renéville et lui forment le noyau essentiel et la tête idéologique; ils ont donné au mouvement de pensée qu'ils représentent, et à la revue qui en est l'organe, le titre : « Le Grand Jeu ». C'est, jusqu'ici, presque uniquement dans cette revue qu'ils ont commencé à exprimer leur pensée; pensée non seulement de spéculation philosophique, mais qui prétend aussi, dans les domaines de la production esthétique, de la morale individuelle et de la vie sociale, développer et imposer, concrètement et pratiquement, des conséquences rigoureuses. La philosophie du Grand Jeu se pose coname l'aspect discursif d'une Ascétique intégrale de l'être humain. Elle part du fait immédiat de la prise de conscience — ou du doute sur soi-même — pour s'élever à la notion de l'Acte absolu, saisi et déterminé par une série de négations successives. Mais cette marche de la conscience individuelle à la conscience universelle n'est pas un simple procès ontologique de la connaissance; elle exige d'être réalisée concrètement en tant qu'ascèse. Cette philosophie s'oppose donc à la mentalité générale de l'occidental contemporain, comme une dynamique s'oppose à une statique, comme un travail d'identification réelle à une connaissance abstraite. « Mais toi, honmie d'Occident, dit-elle,... Tourne un peu tes regards à l'intérieur de toi, contemple ton esprit et souviens-toi du tonneau des Danaîdes. Dans la spéculation, tandis que les hypothèses s'accumulent sans cesse dans une diversité sans fin, tes concepts se vident peu à peu de tout contenu... (1). »

Selon cette doctrine, la conscience progresse en se libérant successivement des divers modes de la pensée; et le penseur occidental, contre ce progrès, s'en tient au statu quo d'un état particulier de la conscience. Aussi, Roger Gilbert-Lecomte écrit-il : « [le progrès] de rOccident demeurera toujours extérieur à l'esprit. Il porta uniquement sur les produits de l'Esprit, ses instruments, dans le sens le plus général de ce mot, qui va du microscope à toutes les opérations mathématiques (2). » A ceux qui pensent ainsi, les spéculations occidentales apparaissent fondées sur un anthropocentrisme intellectuel : si même elles admettent un progrès de l'esprit, elles n'en ont qu'une vue abstraite prise du point central de la raison humaine, solidement établie au centre de toute pensée comme la Terre de Ptolémée au centre de l'univers visible. Le Grand Jeu prétend susciter dans la philosophie une révolution analogue à celle, cosmographique, de Copernic, et lancer la conscience sur l'immense trajectoire de l'Acte conscient à travers les modes innombrables de la pensée. « Le centre de conscience ne rétléchit qu'une opposition entre la restriction de la

(1) Roger Gilbert-Lecomte. — L'Univers des Mythes (Le Grand Jeu, 'automne 1930).

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connaissance humaine, et la possibilité d'une science infinie que l'homme pressent et recherche... » déclare A. Rolland de Renéville (1); et il ajoute : « La vraie conscience ne peut se retrouver que par l'oubli de ce que nous nommons ici-bas la conscience. »

Les divers ordres d'étude de cette philosophie seront donc autant de champs d'expériences métaphysiques, où « l'on apprendra, écrit René Daumal, à l'Européen adulte et sain du xx« siècle qu'il peut, avec quelque exercice, penser et se penser comme pensent et se pensent un enfant, un fou, un Australien, un animal; ou bien on lui montrera en quoi consiste l'identité du « je » lorsqu'il dit : « je pense » et lorsqu'il dit : « je rêve ». Alors, lorsqu'il voudra tenter, après ces déplacements de la personnalité, la dépersonnalisation absolue, il rencontrera pour le guider des lois ascétiques que l'on trouve exprimées plus ou moins complètement chez les mystiques, particulièrement chez des Hindous comme Patanjali. »

« A partir du chaos primitif de sa « psyché », écrit encore René Daumal, l'homme fait apparaître les dillerents plans du monde en disant : « Cela n'est pas moi-même. » Comme la représentation de l'objet nié n'exprime rien d'autre que l'acte de négation dans des conditions particulières, tout ce qui existe devient le symbole du progrès de l'esprit (2). » Autrement dit : la conscience retrouve les lois de sa marche à l'unité dans l'évolution des formes dont elle se dégage; telle est, pour les philosophes du Grand Jeu, la base de la dialectique universelle — dialectique aussi bien au sens hégélien qu'au sens où Platon l'entend comme l'art de mener l'esprit à la réalisation du « Bien ». Les phénomènes se trouvent liés les uns aux autres parce que chacun est lié à un mode déterminé du même acte de conscience. Do là un déterminisme absolu, non seulement théorique et méthodologique, mais pratique, qui finalement aboutit à un don actif, que l'on peut dire d'amour, des divers aspects de l'être humain à la dialectique qui les anime — physiquement, biologiquement ou économiquement. Et, sur ces diflerents plans, la conscience luttera contre cette inertie des phénomènes, en tant qu'expressions de la conscience, qui tend à les faire se répéter indéfiniment, accoutumant le « je » à ne plus se penser que comme identiqiie à telle modalité particulière de l'être, et l'amenant peu à peu à la paresse d'esprit, au sommeil, et, à la limite, à la mort spirituelle.

C'est pour briser cette inertie qu'une révolte totale et effective est nécessaire comme premier moment de toute spéculation, si l'on admet cette subordination de la connaissance à l'ascèse. Aussi les penseurs du Grand Jeu se manifestent-ils d'abord comme des révoltés dans tous les domaines (3), puis, par un renoncement et un sacrifice volontaire de ce premier moment de révolte brute, comme des révolutionnaires dans les mêmes domaines.

(1) A. Rolland de Renéville. — Rimbaud le Voyant.

(2) René Daumal. — Nerval le Nyctalope {Le Grand Jeu, automne 1930).

(3) Cf. R. Gilbert-Lecomte : La force des renoncements, et R. Daumal : Liberté sans espoir, dans Le Grand Jeu (été 1928).

Cette conception métaphysique, méthodologique et éthique de I*ascèse se complète par une réflexion sur les différents ordres de phénomènes considérés comme symboliques de la pensée qui se connaît par leur médiation; d'où une symbolique des réalités physiques, oniriques (ici le Grand Jeu trouve de vastes enseignements dans les travaux de Freud), mathématiques (étude des pentacles de l'occultisme, d»' la doctrine pythagoricienne des nombres, etc.), historiques, etc. Cette pensée prétend ainsi à trouver la vérité des mythes et mystères primitifs, la vérité des poètes qu'elle tient pour grands, la vérité des philosophies où elle se retrouve elle-même sous certains aspects.

Car le langage de la philosophie abstraite ne suffit pas au Grand Jeu. S'il se place sur la lignée de philosophes, jalonnée par Heraclite, Pythagore, Platon, les néo-platoniciens, Bruno, Hegel, qui représentent l'intrusion de l'élément dynamique oriental dans la philosophie d'Europe, il se place aussi à la suite d'un certain nombre de poètes qui, consciemment ou non, ont travaillé à exprimer par la puissance des mots le fait de pensée antérieur à la phase civilisée — qu'exprime aussi, en un autre langage, la tradition occulte; comme W. Blake, G. de Nerval, E. Poe, V. de l'Isle-Adam, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, René Ghil; ou des poètes qui, comme Lautréamont, proclamèrent la lutte à mort contre tous les facteurs d'assoupissement et de mort spirituelle. Ainsi, dans tous les domaines, ces chercheurs sont prêts à se donner comme les dialecticiens, les chantres et les instruments matériels même des révolutions.

Il est curieux de noter que cette tendance de pensée, souvent proche de l'esprit primitif de participation (1), R. Gilbert-Lecomte et R, Daumal racontent l'avoir sauvée eux-mêmes de leur propre enfance comme une immense possibilité d'épanouissement mental d'ordi» naire « censurée » chez l'adulte; ils en attribuent le mérite à une véritable redécouverte qu'ils auraient faite Jadis, étant adolescents, des rites initiatiques des primitifs, dont le rôle, devenu plus tard explicite, fut : perpétuer dans la conscience adulte toute l'activité métaphysique, onirique, magique, poétique de l'enfance. Ils groupèrent peu à peu, dans la suite, autour d'eux, plusieurs amis qu'ils jugeaient capables d'exploiter avec eux ces richesses spirituelles selon leurs dispositions particulières (2). Ainsi se constitua le groupe qui prit le titre : Le Grand Jeu.

(1) « ...Tout est animé, vivant et voulant... tout participe de tout... tout agit et réagit sur tout jusqu'à métamorphose. » (Roger Gilbert- Lecomte : L'Univers des Mythes, dans Le Grand Jeu (automne 1930).

(2) Le Grand Jeu compte, en efl"et, outre R. Gilbert-Lecomte, A. R. de Renéville et R. Daumal, des collaborateurs qui sont plus spécialement des poètes ou des critiques (Pierre Audard, Monny de BouUy, André Delons, Maurice Henry), — ou des peintres (Josef Sima, Arthur Harfaux).

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BIBLIOGRAPHIE du groupe Le Grand Jeu. — René Daumal : Le Contre- Ciel (1 vol. hra, édit.). — Liberté sans espoir (Le Grand Jeu, n» 1, été 1928). — La Pataphysique et la Révélation du rire (Bifur, juillet 1929). — De l'attitude critique devant la Poésie {Les Cahiers du Sud, décembre 1929). — Nerval le Syctalope {Le Grand Jeu, n° III, automne 1930).

A. Rolland de Renéville : Rimbaud le Voyant (1 vol. au Sans- Pareil). — La Parole {Le Grand Jeu, n» U, printemps 1929). — L'Inspiration {Les Cahiers du Sud, décembre 1929). — L'Image (Le Grand Jeu, n" III, automne 1930).

ROGEK Gilbert-Lecomte : Correspondance inédite d'Arthur Rimbaud, préface par R. Gilbert-Lecomte (1 vol. Ed. des Cahiers Libres). — Retour à Tout et Terreur sur Terre. — Eternité, ton nom est Non (à paraître). — La Révolte : La force des renoncements {Le Grand Jeu, n° I, été 1928). — Après Rimbaud, la mort des Arts {Le Grand Jeu, n'' II, printemps 1929). — L'Univers des Mythes : l'horrible révélation {Le Grand Jeu, n° III, automne 1930). — Monsieur Morphée, empoisonneur public {Bifur, n*> IV).

DU FAIT ASCETIQUE COMME REALITE IMMEDIATE 1. Il faut qu'un vienne et dise : Voici, ainsi sont ces

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