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LA REFORME ET LE CAPITALISME MODERNE

Le presbytérien Richard Baxter, défenseur du synode de Westminster, que préoccupa avant tout, sous le Parlement, Cromwell et la Restauration, la vie morale de l'Eglise, est parmi d'innombrables ouvrages, l'auteur de Christian Directory et The Saints everlasting test (1649). A première vue, sa prédication semble inspirée de l'ébionisme évangélique le plus pur; il condamne la richesse comme la source de tous les maux : on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. Mais s'il condamne les riches, c'est parce qu'ils se reposent après avoir assuré leur fortune et n'ont plus cure que d'en jouir. Or la loi du travail est inconditionnée : elle

LOUIS ROUGIER

s'étend aux riches comme aux pauvres. Seule l'action est vivifiante et concourt à la gloire de Dieu; le repos et la jouissance, voilà le péché et le mal : « Il est licite de travailler pour devenir riche, non en vue des joies de la chair et du péché, mais pour accomplir la volonté de Dieu. » Le riche est le dépositaire du bien de Dieu, il doit le rendre productif, et c'est là tout le sens de la parabole du mauvais serviteur qui n'a pas su faire fructifier le bien de son maître. Si Dieu offre une chance de gain à l'un des siens, il a ses vues, et c'est faire injure à sa providence que de la négliger : « Il est licite de travailler de la manière qui vous assure le gain légitime le plus élevé. Vous avez le devoir de mettre en œuvre et de développer le plus possible vos facultés et vos talents. » C'est le principe du maximum d'efficience qui semble être devenu l'unique impératif catégorique du peuple américain.

Un des plus grands prédicateurs de la période Caroline, le prédécesseur de Newton dans la chaire de mathématiques de Trinity Collège à Cambridge, le latitudinariste Isaac Barrow expose les mêmes idées dans son ouvrage On Industry en y adjoignant une complémentaire. Nous devons être industrious parce qu'il n'est permis à personne de rester oisif alors que toutes créatures œuvrent et peinent, et aussi parce que, tous nos dons venant de Dieu, nous devons, pour sa gloire, travailler à les perfectionner. Or, le perfectionnement consiste avant tout à refréner notre imagination, à méthodiser les moindres actes de notre vie. a Nous devons soumettre à des règles sévères toutes les facultés de notre âme et tous nos mouvements intérieurs; nous devons refréner nos convoitises et dominer nos passions; préserver nos cœurs des pensées vaines et des désirs malsains; ne pas laisser nos langues se livrer à des discours frivoles et inu-

tiles; marcher droit devant nous sans dévier à droite ou à gauche. » On sait comment les Puritains s'efforçaient de réglementer leur maintien, d'uniformiser leurs vêtements, d'être sobres de gestes et de paroles. Or le capitalisme et la grande industrie ont nécessité une rationalisation de tout le procès économique qui aboutit à la taylorisation des travailleurs et à la standardisation des produits. L'éthique protestante a puissamment contribué à faire accepter aux masses la première, qui réduit l'ouvrier à l'automatisme d'un instrument, et la seconde, qui impose aux consommateurs l'uniformité de produits fabriqués en série. De nos jours, le Ministère du Commerce a pu en Amérique, sans rencontrer d'opposition de la part du public, réduire, dans cinquante articles divers, de 70 p. 100 en moyenne les types de fabrication, en vue d'obtenir un plus faible prix de revient.

Notre civilisation, si riche en moyens matériels, est monstrueusement inesthétique. Elle a gardé de ses origines judaïques et puritaines — John Knox dans le « First Book of Discipline » ne condamne-t-il pas comme « idolâtrie » les cérémonies, les abbayes et les cathédrales? — l'indifférence à la Beauté. En un siècle, la monarchie française a créé trois styles et imposé son savoir-vivre à l'Europe. Avec ses richesses de Golconde, l'Amérique n'est pas parvenue, en trois siècles, à fonder une école d'art originale. Elle a démarqué, en les grandissant au pantographe, les modèles que lui proposait la vieille Europe, héritière des civilisations monarchiques, érudite, savante, mélomane où règne l'âme d'Eupalinos. La fordisation a substitué aux styles d'art des types de fabrication. Elle a proscrit l'artisanat, l'individualité dans la création, l'originalité dans les

'ti'

LOUIS ROUGIER

goûts, r « article de Paris », le tour de main qui signe l'œuvre.

Les civilisations qualitatives tendent à développer chez une élite le libre déploiement et le parfait équilibre de toutes les facultés : c'est l'éphèbe divin de Platon, l'homme beau et bon d'Aristote, celui pour qui rien d'humain n'est étranger, de Térence, de Cicéron et de Sénèque, l'humaniste de la Renaissance, l'honnête homme de l'âge classique, l'encyclopédiste du xviii® siècle, l'esprit faustien de l'Allemagne du temps de Gœthe. Le monde moderne repose sur la spécialisation à outrance des individus et des fonctions. L'Américain qui abdique, à son usine et à son bureau, sa dignité d'être pensant pour se résigner à n'être plus qu'une parcelle d'homme — « ein Teilmensch » — une pièce très spécialisée dans cet énorme outillage qu'est la société capitaliste, retrouvera-t-il le soir, à son foyer, la joie de redevenir un être sensible et raisonnable? L'expérience prouve que non. Cédant à sa déformation professionnelle et au moindre effort, il demande qu'on lui serve une culture facilement assimilable, la culture en série des illustrés, des magazines et des cinémas, qui lui débite sur tous sujets de rassurantes certitudes. Il perd cette pudeur de la pensée que sont l'esprit critique et le doute, ce ferment de la vie morale qu'est l'inquiétude métaphysique et religieuse. « Dans les Facultés, écrit André Siegfried, la majorité des étudiants demandent à leurs maîtres moins une culture qu'un instrument de succès. » La philosophie des puritains, c'est l'utilitarisme mâtiné d'évangélisme; la philosophie américaine, c'est le pragmatisme pour qui les valeurs spirituelles ne se justifient que si elles a payent », la valeur de vérité d'une doctrine étant dans le succès qu'elle confère. C'est que le travail spécialisé et technique.

excluant l'initiative personnelle et la création esthétique, est devenu à ce point rebutant qu'il ne vaut plus que par le gain qu'il ménage. Que reste-t-il dès lors à l'Américain pour se dédommager des sacrifices qu'il consent à cette nouvelle idole qu'est le progrès matériel? A se jeter à corps perdu dans ses joies monnayables et faciles, qui ne réclament aucune culture pour être goûtées : l'euphorie des joies sportives et la griserie des joies mécaniques. Il ne sera plus capable de goûter cette volupté souvent ascétique, faite d'esprit, d'élan imaginatif et de générosité de tempérament plutôt que de bien-être matériel que le Latin appelle le plaisir. Il stagnera à ce point mort de la vie morale qu'est l'enlisement définitif dans la banalité du a standard » et la béatitude du confort.

En n'acceptant comme manifestations du progrès que des critères quantitatifs : Le volume de la production, l'accélération de la circulation des richesses, l'augmentation de la population, la baisse de la mortalité, l'élévation des salaires et des bénéfices, le monde moderne repose sur cette équivoque simpliste et barbare, que plus on est à même de satisfaire une grande variété de besoins matériels en un minimum de temps, plus on est en droit de se prétendre civilisé. La justice sociale est considérée, dans cette optique nouvelle, non comme une hiérarchie qualitative de fonctions et de dignités, mais comme une légalisation progressive des conditions. Mais, dit Renan, « l'homme n'est pas ici-bas seulement pour être heureux, il n'y est même pas pour être simplement honnête. Il y est aussi pour réaliser ces formes supérieures de la vie que sont le grand art et la culture désintéressée. » Athènes ne possédait qu'un maigre territoire et ne connut pas de répit : du haut de son Acropole, elle a gagné l'audience du monde en détenant

toutes les maîtrises. Les cités italiennes du xv* et du xvi« siè- ^ clés furent des coupe-gorge et des mauvais lieux : elles ont donné à l'humanité de péremptoires et de solennelles raisons de vivre. Qui donc n'échangerait pas, et tout l'or de New- York, et toutes les industries de Pittsburgh, et toute la morale morose de Boston, pour ce baiser de gloire de ces trois villes qui furent le suprême scandale des Réformés : la Venise des doges, la Florence de Laurent le Magnifique, la Rome des papes humanistes!

GEORGES POLITZER

né en 1903

{Inédit.)

M. Georges Politzer a publié en 1928 le premier tome — consacré à la psychanalyse — d'une Critique des Fondements de la Psychologie; il a fondé en 1929 une Revue de Psychologie Concrète. Nous avons à faire avec lui à une conception radicalement nouvelle de la science de l'homme, qui mérite une attention toute particulière.

M. Politzer aime à se comparer à Kant, lequel se comparait luimême à Copernic. Dans le domaine de la psychologie, M. Politzer aurait fait ce que celui-ci a fait en astronomie, ce que celui-là a fait en philosophie : le rétablissement des vraies valeurs. Cette ambition est-elle parfaitement justifiée? Toujours est-il que la part critique de ses travaux parait parfaitement admissible, et que la part constructive mènera sans doute à des résultats féconds. La psychologie concrète est ce qu'il y a de plus nouveau dans la psychologie moderne.

La critique de M. Politzer a sa source dans la constatation du désarroi et de la stérilité générale des méthodes actuelles de la psychologie. Les artifices d'un langage spécieusement technique suffisent à dresser les uns contre les autres les psychologues qui, en fin de compte, s'entendent comme des frères : les disciplines de la psychologie reposent sur quelques postulats concernant la matière même de cette science et ses méthodes. Le postulat concernant la matière de cette science est la croyance en la « vie intérieure ». Concernant les méthodes, ce sont le formalisme et l'abstraction, la personnification des fonctions de l'âme, en vertu de laquelle on oublie trop souvent que l'intelligence, la mémoire, la volonté, etc., n'existent pas en ellesmêmes, mais seulement parce qu'elles sont rapportées à un sujet déterminé, et qui n'est comme aucun autre, à un « individu singulier >. Une science qui ne rejette par radicalement ces principes aura beau prendre des apparences de précision, elle n'en restera pas moins verbale, et d'une inspiration métaphysique, mythologique. Les savants qui ont voulu introduire l'expérience et le calcul dans l'étude des faits nouveaux ont réalisé sans doute un progrès, en ce sens qu'après eux II y a certaines phrases qu'un psychologue ne peut plus dire. Mais ce progrès est purement négatif : Ils ont, eux aussi, donné dans

GEORGES POLITZER

une abstraction, dans un mythe. Sous l'apparence d'une très «rande mond. ° ;;^^"T'* Uf °' '°°' ^"^ ^^P^*"- ^^» choses que tfut t Politzer « il n'y a là pour le psychologue classique que c sécrétion lacrymale consécutive à une représentation contrariant une tendance profonde C'est tout ce qui est arrivé. On a donc quitté le «ran du € drame humain » dont l'auteur est l'individu concret, et on l'a remplacé par un drame abstrait. Dans le premier cas (la constatat^n ?ho^ H. "'"^K'\ ^", ^'é^é^ement. du drame), l'individu es^quelque

nels e? nnS^H '''"' '% '''"°^' ''' ^^^^^ ^8"^^"*^ ^««^ impersonnels, et 1 individu joue tout au plus le rôle d'imprésario C'est là

: TL;''""^'" cle l'abstraction : la psychologie che^^cbeTrem^ac t le drame personnel par un drame impersonnel... elle consiste en dernière analyse à admettre l'équivalence de Vun etdeVaulrek affirmer que le drame impersonnel, le « vrai *, explique le drame personnel qui n'est qu' « apparent ».

Il n'y a pas que la psychologie scientifique qui tombe sous le coun de l'accusation de M. Politzer. Sans doute les travaux de BergsoS pourraient paraître une réaction contre cette mythologie de l'expé"

iun/'tron S! 'r°'f- ^^ ^r^"!' ^' psychologie abstraite. Il se préoc cupe trop des fonctions, des facultés de connaissance, point des individus concrets, des êtres de conscience. De même Freud (quoique à un degré bien moindre), dont la psychanalyse par certains côtés montre ce que pourrait être une psychologie concrète, n'a pas échappé à 1 emprise des conceptions classiques. Ses théories cachent dans leur sein un romantisme désuet et sans intérêt; il s'exprime en termes de « représentations ». d' « états affectifs ». etc.. qui sont du res^rt de la psychologie abstraite; l'hypothèse de l'Inconscient est une survivance métaphysique. Les prochains volumes qu'annonce G. Politzer

d'iM^r^ ,"'//fr°*^'. ^^°^^' psychologiques, les théoriciens allemands' de la Gestalt (forme) et les « behavioristes « (psychologues du comportement) américains, préciseront les compromis réalisés et conclu-

"""S ' r'°i S"'" ^'* ^^^"^ entendre, à la nécessité d'une réforme radicale de l'entendement. ^ciurine

♦..^u^hV/L'*''"'^ "^"^f ^* psychologie concrète, que M. Politzer souhaiterait d édifier sur les ruines de la vieille psychologie? C'est l'étude du drame personnel de l'individu, du comportement singulier de chaque être. On ne se soucierait plus de rechercher des t lois de 1 émotion » Chaque phénomène psychique est une réaction globale

tJ:T nn h'* % ''^.°"""' *^*^' ~ ^^J^ ^'^ philosophes allemands comme Dilthey l'avaient vu - et aucun individu n'est semblable à

w.rif*», psychologie est une espèce de critique dramatique, une interprétation du comportement de chaque homme. Plus d'écoles plus de techniques, plus de lois : la psychologie n'est plus ni intellectualiste ni volontariste, ni rationaliste ni empiristc. ni dynamiste ni atomiste. Tout au plus le psychologue pourra-t-il rapprocher tel comportement de tel autre comme un critique devant Claudel évoauera Shakespeare. ^

D'autre part — et c'est surtout à ce point de vue que M. Politzer peut considérer la psychologie concrète comme une science — elle constitue un moyen d'agir sur l'homme, un ensemble de pouvoirs, une magie, une « sagesse ». Alors que le psychologue qui ne sort pas de ses théories ou de son laboratoire se conduit aussi bêtement que n'importe qui devant un homme, le psychanalyste a un rôle à jouer sur l'âme vivante, il doit exercer sur son malade un ascendant, une séduction. C'est par cette séduction, cette sagesse, qu'autrefois les mages obtenaient leurs réussites; le chimiste, par la magie de la science, exerce encore de bien plus grands pouvoirs. De même le psychanalyste prend la succession des pythonisses, et le psychologue doit être un devin, un interprète des arcanes de l'esprit.

Cela conduit, direz-vous, à faire de toute psychologie une médecine. En effet, on ne saurait trop exagérer le rôle de la psychologie pathologique dans la naissance de la psychologie concrète. C'est par l'habitude que les médecins ont prise de dresser soigneusement les monographies des malades, d'en interpréter les comportements minutieusement notés, d'en étudier les expressions sur le visage, l'écriture, la mimique, ou le langage — que s'explique cet intérêt toujours plus grand que le psychologue doit porter au concret, au comportement de l'homme total.

Malgré la contradiction apparente au-devant de laquelle elle court, la psychologie concrète veut aussi se rapprocher de la médecine en ce qu'elle est un art, non une science ayant ses lois abstraites et toujours applicables. Elle est un art en ce qu'elle est pleine d'indétermination, en ce qu'elle laisse le champ libre à l'activité personnelle de l'individu.

Quel avenir peut-on voir à la psychologie concrète M. Politzer ferat-il école? Il serait, certes, à souhaiter que nous puissions voir cette nouvelle étude donner des résultats féconds. Il semble que ces résultats se produiront dans un domaine tout à fait autre que celui vers lequel la psychologie dirigeait ses investigations. Ce ne seront plus les lois de l'esprit que le psychologue cherchera à connaître, mais la phénoménologie de l'esprit. Ainsi se constituera non une science positive de l'homme, mais une histoire naturelle du genre humain. une littérature.

— Né le 3 mai 1903, à Nogyverod (Roumanie, ancienne Hongrie).

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