‹ Anthologie des poetes bretons du 17e siecleChapitre 26 sur 40 · REN^ I.E PAYS · texte numérisé non relu

REN^ I.E PAYS

5» Nouvelles œuvres de Monsieur Le Pays; à Leipsig,chez Kruge, 1788. (C'est une réédition d'un choix de ses œuvres.)

Stéphane Halgan.

Nous avons respecté la teneur de ce jugement un peu écourté et paradoxal du regretté M. Halgan ; mais nous ne pouvons laisser le pauvre poète sous le coup de ces dures paroles, de cet injuste arrêt.

Certes, René Le Pays a été surfait par ses contemporains, qui lui ont payé comptant — dit ingénieusement M. C. Livet — toute la somme de gloire qu'il méritait. Tout n'est pas pourtant si ennuyeux ni si fade dans les œuvres du bouffon plaisant; que de jolies choses nous pourrions extraire de ses piquantes relations de voyages, et comme nous voudrions mettre une lettre, intéressante et sérieuse, écrite de Londres, en regard des meilleures pages de Voiture, de la lettre sur la prise de Corbie, par exemple ! Mais le prosateur nous échappe; le poète, qui est bien inférieur, n'est pas toujours dénué d'esprit et de charme, il est parfois ce que Lactance disait d'Ovide: poeta non insuavis. Que dites-vous de ce portrait d'un officier, un peu maraudeur, aux prises avec l'intendant de la police et des finances du Dauphiné, M. du Gué ?

Je vis encore un officier, Qui peut-estre, dans son quartier, Avoit permis maint brigandage, Et qui faisoit passer ses soldats pour des saints, Vous jurant qu'en chaque village.

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Ils avoient tous vescu comme des Capucins. Vous luy dites alors qu'on les croyoit fort sages, Que la comparaison leur convenoit fort bien,

Puisque, passant dans les villages, Comme des Capucins ses gens ne payoient rien.

Dans ce même recueil des Nouvelles Œuvres, arrêtons-nous un instant devant des invectives tragicomiques contre les tripots de Lyon ; le pauvre Le Pays avait perdu tout son argent chez ces cruels maistres d'Académie^ — comme il appelle les gérants de ces honnêtes maisons :

Maudits soient les Fredocs, les Morels, les Colins,

Et maudits soient les Raboulins.

Ce sont des Juifs exécrables, Qui profitent toujours de ce que nous perdons, Des marchands si rusez que, par leurs tours damnables, Ils profitent encor de ce que nous gagnons ;

Ils font un assuré commerce.

Ou qu'on gagne, ou qu'on perde, heureux ou malheureux. Ils n'éprouvent Jamais une fortune adverse.

Tout le profit reste pour eux.

Dans leur cruelle Académie, Je suis entré cent fois la bourse bien garnie, Avec un teint vermeil, avec la joye au cœur. Et deux heures après, pâle et mélancoHque, J'en suis sorty fort gueux, accablé de douleur ;

Et cependant tout ce malheur Ne vient que d'avoir dit certain mot diabolique, Un Masse, un Tope, un mot qui ne veut dire rien,

Et qui, par sa vertu magique.

Vous ôte en un moment le repos et le bien.

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Comment après cela pouvoir plaire à Sylvie, Comment, devenu gueux, passeray-je la vie, Moy qui sçay que le bien est si fort engageant, Que sans luy les vertus passent pour bagatelles,

Et qu'à présent, auprès des belles.

Le mérite et l'esprit peuvent moins que l'argent !

La tristesse de Le Pays, joueur dupé par des grecs, n'est pas bien plus profonde que celle du Valére de Regnard, elle ne fait qu'effleurer cet esprit souple et alerte. Avant de quitter l'aimable compagnon, nous ferons deux emprunts à la Muse Amourette, morceau mêlé de prose et de vers, où Le Pays retrace, avec une spirituelle érudition, la généalogie et les alliances de sa muse badine.

Voici en quels termes délicats Virgile est apprécié:

La Muse de Virgile, après seize cens ans,

Estant belle malgré son âge,

Conte encore entre ses amans

Plus d'un sçavant et plus d'un sage;

Chacun sçait bien que Scaliger, Ce sage et ce sçavant qui n'eut point de faiblesse,

L'ayant prise pour sa maîtresse,

Ne voulut jamais la changer :

Comme un amant, plein de tendresse Jusque dans le cercueil souvent porte un tableau, Scaliger ordonna, pour dernière caresse.

Que sur son cœur, dans son tombeau, On mît tous les beaux vers qu'avoit faits sa maîtresse.

Le Pays poursuit sa revue critique des poètes anciens et modernes; puis il s'excuse, non sans grâce, d'avoir conduit sa muse en si noble compagnie; il la ramène modestement au port :

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Mais, ma Muse, tout doucement,

Vous partez un peu brusquement,

Demeurez dans vostre province,

Vous y plaisez facilement Et vous ne plairiez pas aux oreilles d'un prince. La Cour mépriseroit vos champestres appas,

Vostre esprit y paroistroit fade,

Et vous n'oseriez vous vanter Qu'on daignât vous ouïr quelquefois caquetter...

Est-ce que Le Pays ne fait pas ici lui-même, avec un charme naïf et qui sent son homme du monde, le procès de sa poésie? Ne nous dispose-t-il pas à l'indulgence en faveur de cette Muse de province qui confesse si ingénument ses défauts?

Il faut lire, sur Le Pays, M. Ch.-L. Livet (Précieux et Précieuses, p. 293-321), et M. J. de la Pilorgerie, René Le Pays. (Nantes, in-8°, extrait de la Revue de Bretagne et de Vendée, mai e,i juin 1872.)

Nous avions vu de très jolis frontispices allégoriques dans les nombreuses éditions de Le Pays; nous cherchions un portrait, quand M. Le Pays du Teilleul, de Fougères, a bien voulu nous autoriser, avec une obligeance dont nous ne saurions trop le remercier ici, à faire reproduire le beau portrait de famille qui est en sa possession. Il est en tête du présent volume.

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