L'ABBÉ DE FRANCHEVILLE
'origine écossaise, la maison de Francheville s^établit en Bretagne au XV« siècle, lorsque Pierre de Francheville vint accompagner la princesse Ysabeau, fille du roi Hamon, fiancée du duc François I". La nouvelle duchesse l'attacha à sa personne en qualité d'échanson. Plus tard, François II lui octroya des lettres de naturalité et de confirmation de noblesse avec reçu cTargent au chevron d''a:{ur chargé de six billettes d''or percées; son mariage avec la fille du sire de Trélan, capitaine de la presqu'île et château de Rhuys, le fixa définitivement dans le pays dp Vannes, et la branche aînée de ses descendants habite encore le castel de Truscat, au-dessous de Sarzeau, où, depuis quatre cents ans, sa réputation de bienfaisance et de vertu est devenue proverbiale.
La famille de Francheville a fourni un grand nombre de conseillers, avocats généraux et présidents au parlement de Rennes, un procureur général à la
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Chambre des Comptes de Nantes, un évêque de Périgueux et cette sainte fille, du nom de Catherine, qui fonda à Vannes, vers le milieu du règne de Louis XIV, l'Ordre de la Retraite. De nos jours, un poète a fait résonner de nouveau, sous sa lyre, les ombrages de Truscat, et TAssociation bretonne se souvient encore des éminents services que lui rendit M. Jules de Francheville.
La Biographie bretonne a consacré deux bons articles à la fondatrice de la Retraite et à Févéque de Périgueux ; mais elle a passé sous silence l'abbé-poète, rival de Jean de Montigny, et nous ne sachions pas qu'aucun biographe ait jamais songé à retenir le nom de l'abbé de Francheville, que les échos des ruelles redirent pourtant bien des fois, à l'époque où le libraire Sercy publiait ses recueils poétiques. Interrogeons ces échos.
Estienne de Francheville, fils de Pierre l'Ecossais, fut seigneur de Trémigon et de Truscat, et se maria, (nous apprend une curieuse généalogie conservée au Cabinet des Titres) , avec Catherine Sébille, fille du capitaine du château de l'Hermine, à Vannes. Il eut trois fils, d'où sortirent les trois branches de Truscat, de Guébriac et de la Rivière: la première existe seule aujourd'hui : les deux autres tombèrent en quenouille à la fin du XVI P siècle. La fondatrice de la Retraite et l'évéque de Périgueux sont issus de la première ; notre abbé-poète est sorti de la seconde, et voici sa filiation, qui n'a été qu'imparfaitement rapportée dans le Nobiliaire de Saint-AUais.
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Guillaume, second fils d'Etienne, fut procureur général à la Chambre des Comptes de Bretagne, ainsi que son fils Jean, qui devint ensuite conseiller au parlement. Ce Jean, grand-père de notre abbé, avait une sœur nommée Françoise, qui épousa Philippe de Montigny, sieur de Beauregard, grand-père de Tabbé de Montigny, le poète académicien. L'abbé de Francheville et l'abbé de Montigny étaient donc cousins au second degré.
Les deux fils de Jean de Francheville ne furent point magistrats : l'aîné, Jean II, père du futur poète, devint maître d'hôtel et écuyer de la petite écurie du roi Louis XIII ; le cadet, Pierre, fut abbé de Saint- Jacut. Ce fut la branche aînée des Francheville de Truscat qui continua la tradition des anciens de la branche cadette, en fournissant au parlement de Bretagne des conseillers et des avocats généraux, et au pays de Vannes les titulaires de plusieurs magistratures. C'est ainsi que Daniel, cousin de Jean, et procureur du roi à la sénéchaussée de Rhuys, fut père de Claude, sénéchal et lieutenant-général au présidial de Vannes, et grand-père de Daniel II, qui fut avocat général au parlement avant de devenir évêque de Périgueux.
Ces détails ne sont pas inutiles pour rendre intelligible la bizarre destinée de l'abbé de Francheville. Son père, Jean, le maître d'hôtel de Louis XIII, eut deux fils de son mariage avec Charlotte du Han. L'aîné, Eustache, héritier de bonne noblesse, fut, dès le berceau, vouéàla carrière desarmes, et, tout jeune,
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capitaine de cavalerie. Il devait trouver la mort sous \es murs de Paris, pendant les guerres de la Fronde^ en i65r. Le cadet, Louis-Hercules (nom prétentieux qui me fait supposer que son parrain dut être un Rohan), naquit vers l'année 1627, deux ans avant la mort de Malherbe. C'est notre poète.
Les cadets de famille étaient alors destinés à l'Eglise : on était à la cour ; on se crut obligé de suivre la règle, et le petit collet compta un soldat 4q plus. Les vocations ainsi imposées ne sont pas toujours couronnées de succès. L'abbé de Franchevillç devait en être un exemple remarquable. A l'âge de vingt-cinq ans, nous le trouvons encore simple ton^ sure, courant les ruelles et les sociétés précieuses, çjj compagnie de son cousin, l'abbé de Montigny.
C'était immédiatement après la Fronde. On respirait enfin, sans plus craindre la guerre civile, et, dans cq calme réparateur, se développait à l'aise une véritable efflorescence littéraire. Les cercles et les ruelles raflfot laient de poésie ; les samedis de Sapho succédaient aux réunions de l'hôtel de Rambouillet ; le Çyrus, et la Clélîe enflammaient tous les enthousiasmes ; Chapelain publiait sa Pucelle ; on se battait pour des bouts-rimés, et l'on dissertait sur la carte de Tendre.
Montigny avait rompu des lances en faveur dci Chapelain ; il était bien posé dans les salons des pré-» cieuses; il y introduisit l'abbé de Francheville, qui donna tête baissée dans la mêlée galante. J'ai dit, dans la Bretagne à V Académie française au XVIh
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siècle, comment le petit collet n'excluait pas alors le commerce du monde ; -^ comment Godeau laissa publier des lettres à Bélinde, avant de devenir un austère évêque, tout en conservant des relations d'amitié avec l'hôtel de Rambouillet ; — comment l'abbé Cotin rimait à la fois des madrigaux à Iris et des poésies chrétiennes, au sortir de sermons prêches avec grand succès, en dépit des épigrammes de Boileau ; ^- comment l'abbé Fléchiery du même âge à très peu près que les abbés de Montigny et de Francheville, s'adonnait aux poé* sies mythologiques avant d'aborder les travaux plus sévères qui le conduisirent à l'évêché de Nîmes ; -*comment, enfin, le savant Huet et un grand nombre de futurs prélats de ce temps, fort différents des légers abbés de cour du XVIIP siècle, souvent aussi corrompus que les roués de la Régence, considéraient qu'un eotïimerce platonique avec les femmes et là société des ruelles faisaient partie de « l'honnêteté et de la bienséance, » et ne portaient pas atteinte à làdignité du costume ecclésiastique. Une faut pas jugef des mœurs d© cette époque par la pruderie souvent fausse de; ôntra on le parlait alors le langage de l'^^trée, en tout bien tout honneur; « même chez un jeune abbé, ce n'étdlf là,» remarque }A. Sainte-Beuve à proposdeFléchier, «qu'une contenance admise, pouF ne pas dire requise, dans un monde d'élite : l'attitude et la miarqué d'un espf it comme il faut.- » A cet âgé et dans ce mode de société, il fallait être, au moins e» paroles, partisan et sectateur du bel amour raffiné, dé
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l'amour respectueux à la Scudéry ; « de l'amour, non pas tel qu'on le fait dans le petit monde, mais de celui qui durerait des siècles avant de rien entreprendre ni entamer. »
J'insistais sur ce platonisme, à propos de l'abbé de Montigny. Je ne puis malheureusement pas l'affirmer de la même façon pour son cousin. Montigny ne prit pas seulement la tonsure et le petit collet ; il entra réellement dans les ordres, devint aumônier de la reine-mère et, plus tard, évêque de Léon ; il peut donc avantageusement soutenir la comparaison avec Godeau et Fléchier ; l'abbé de Francheville, au contraire, ne se sentant point la vocation ecclésiastique, jugea prudent de se contenter de l'habit, sans jamais se lier dans les ordres sacrés ; il fut abbé, il est vrai, mais abbé à la manière de Mathieu de Montreuil, son intime ami, à la manière de Marigny, de Ménage et de tant d'autres; abbé de nom, vêtu de noir et touchant les bénéfices, mais non pas abbé de fait: abbé, sans exercice du saint ministère. Aussi le verronsnous bientôt jeter alertement le petit collet, et, sans plus de façons, se marier à soixante ans, sans exciter le moindre scandale.
Cela nous donne plus de liberté pour juger ses poésies, toutes d'allure fort cavalière. On ne les a jamais réunies en volume, mais on en trouve un grand nombre dans le tome lll du Recueil de Sercy^ qui parut en lôS/. L'abbé de Francheville s'y trouve en compagnie de Benserade, de Montreuil, de Sarrasin, de l'abbé de Laffemas et de son cousin de Montigny,
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masqué sous l'anagramme d'Ingitnom. Pour lui, pas de fausse home : il n'a rien à cacher et signe franchement ses œuvres de son nom tout entier. Cela se compose de stances, de madrigaux et d'épigrammes. Ces dernières sont fort vives ; l'abbé dit crûment ce qu'il pense, témoin les quatre suivantes:
O dieux! Uranie, est-ce vous,
Maigre, défaite, inanimée ?
Le Ciel, qui vous a tant aimée, ,j
A-t-il sitôt changé ses grâces en courroux ? Vous étiez autrefois des belles, des mieux faites ;
Ah ! que n'en estes-vous toujours !
Ou pour le repos de nos jours, Que n'avez-vous toujours esté ce que vous estes !
Cet homme qui parle tant Et qui cherche en vain l'art de plaire, Seroit bien plus divertissant.
S'il trouvoit celuy de se taire.
Paul, dont vous sçavez l'indigence, Fait mal des vers, et bien les vend ; Il en tire de bel argent Pour fournir à sa subsistance :
Après cela, maintiendrez-vous Encor que les poètes sont fous ?
Eh ! bien, je vous ay dit que vous estiez un sot : Que voulez-vous que je vous dise ? .
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En cela vous devez estimer ma franchise ; Un chacun le sçait bien et ne vous en dit mot.
Cçla respire peu la charité chrétienne : on ne pense guère à Tabbé et Ton dirait, au contraire, d^un jeune cavalier qui manie fort agréablement la cravache. Que sera-ce donc, si nous citons les stances suivantes, adressées à une belle qui ne voulait céder son cœur qu'au prix de dix mille livres sonnantes ? Je n'hésite pas à la citer presque tout entière, car elle est caractéristique et nous révèle des traits de mœurs assez inattendus :
Stances.
Comment diable, après quatre mois Que je soupire sous vos loix, Et que je brusle pour vos charmes.
Il faut qu'à moy, pauvre indigent, Outre des soupirs et des larmes.
Il couste encore de l'argent ?
Vous ne vous payez point de cœurs; En vain on vous parle de pleurs, De feux, d'amour et d'esclavage.
Car enfin sur tous ces bijoux, Si l'on vouloit les mettre en gage, Vous ne preste riez pas deux sous.
J'advois adverty mes désirs, Que par des vers et des soupirs Ils pouvoient trouver une voye Pour devant vous se présenter ; Et de fait, en cette monnoye, J'aurois dequoy vous contenter.
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Mais vous estes bien au-dessus
Des amusemens superflus :
Vous allez tout droit au solide,
Et croyez, malgré vos appas,
Qu'un homme dont la bourse est vide
Sans doute ne vous aime pas.
Vous n'estes point dupe en douceurs On a beau vous dire : Je meurs, Beaux yeux, du mal que vous me faites , Vous n'avez jamais sceu, pourtant.
Quand on vous a dit ces fleurettes, Les prendre pour argent comptant.
Quand devant vous un triste amant Plaint sa misère et son tourment.
Hélas ! le pauvret a beau dire, , Vous croyez qu'il est indigent, Et que le mal dont il soupire Est celuy d'être sans argent.
Me demander dix mille francs !
Un faiseur de vers en mille ans Pourroit-il gagner telles sommes?
Aujourd'huy qu'on ne donne pas.
Tant est fin le siècle où nous sommes, Pour une ode quatre ducats.
O! combien d'odes il faudroit.
Combien, soit à tort, soit à droit.
Il faudroit fabriquer de stances.
Avant que tel prix fût compté !
Mais, avec bien moins de dépenses, Je donne l'immortalité.
Laissez là ces dix mille francs.
Je feray vivre dix mille ans
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Cette action pleine de gloire :
En recommandant vostre nom Aux doctes filles de mémoire, Elles croistront vostre renom.
Mais que fais-je ? je presche aux sourds, Vous vous mocquez de ces discours ; Vous aimeriez mieux, ou je meurs, Tant vostre esprit est de travers.
Faire grand'chère pour une heure.
Que vivre mille ans en mes vers.
Je veux rengaigner mes douceurs,
Ce n'est pas à pauvres rimeurs
D'aimer une telle personne ;
Je ne vous dis point ce que j'ay :
Mais, ma foy, quand mon cœur se donne,
Tout mon vaillant est engagé.
Des madrigaux, après cela, paraîtront bien fades ; bien fades, en effet, car voici les plus piquants :
Iris, mes yeux mourans, mes pas foibles et lents, Ma mine languissante et mon visage blême, Tout cela, belle Iris, est l'effet violent D'une semaine de Carême.
Quand je vous dis que je vous aime, Et que mon tourment est extrême.
Vous dites que cela n'est rien ; Pour me venger je voudrois bien Que vous en eussiez un de mesme.