‹ Anthologie des poetes bretons du 17e siecleChapitre 29 sur 40 · LABBE DE FRANCHEVILLE · texte numérisé non relu

LABBE DE FRANCHEVILLE

Adieu a Mme la P. D, T.

Olympe, je vais disparestre.

Mais pourquoy me demander tant, Eloigné de vos yeux, si je seroy constant ? Ah ! je n'auroy garde de l'estre.

S'il faut mourir en vous quittant.

Je préfère à ces préciosités galantes, pour lesquelles l'esprit vif et caustique de l'abbé de Francheville avait peu de disposition naturelle et dont il laissait la spécialité à son cousin de Montigny et surtout à son ami l'abbé de Montreuil, un simple quatrain « sur le portrait de M. le maréchal de Rantzau, dont chacun a connu la difformité » :

Si le pinceau pouvoit aussi Représenter l'esprit et la vaillance, Il n'est point de portrait en France Qui fût si beau que celuy-cy.

Je terminerai par une petite pièce que j'ai hésité quelque temps à insérer à cette place : on la croirait inspirée par l'école réaliste de nos jours, si les disciples de Saint-Amand n'avaient pas commis bien d'autres méfaits de ce genre; mais nous faisons ici de l'histoire, et ces détails ne doivent pas lui échapper :

Épitaphe du chien de m. de Francheville.

Cy gist un chien nommé Barbeau, Bien morigéné, bien honneste ;

2 1 8 l'abbé de franchrvii.le

C'est dommage qu'il estoit beste, Car il estoit coquet et beau.

Chiens passans, pour luy faire feste, Vous qui ne pleurez point, pissez sur son tombeau !

Inutile d'insister, n'est-ce pas? Il y aurait cependant là matière à disserter sur la qualité du goût littéraire au grand siècle : car enfin de telles pièces ne sont pas rares dans ces Recueils choisis, où le caprice de l'auteur ne règne pas en seul maître, où l'éditeur trie et sépare ce qu'il sait devoir compromettre le succès de sa publication; or celle-ci n'est point la plus pimentée. Personne ne s'en choquait alors. Ces sortes de plaisanteries étaient acceptées par tout le monde : on riait, on était désarmé ; devant le bel esprit de cette époque, une gauloiserie bien amenée ne fut jamais un cas pendable, et l'abbé de Francheville avait trouvé le sel gaulois dans l'héritage de l'une de ses aïeules.

On ne s'étonnera point, après tout cela, de voir figurer dans la Pompe funèbre de Scarron, à la suite du convoi funèbre, « les galants abbés du Buisson, Baraly, d'Ingitmon et Francheville. » Que devint ensuite notre poète?... Il nous serait bien difficile de le dire, au moins pour une période d'une vingtaine d'années. Tout ce que nous savons, c'est qu'il la passa tantôt dans la capitale, tantôt à Rennes ou dans les environs. Une heureuse fortune, telle qu'il n'en arrive pas toujours aux chercheurs, me permet cependant de le suivre à la trace, jusqu'en 1669, dans la correspondance de Chapelain dont M. Tamizey de Larroque va bientôt publier le second volume. Cet obligeant

LABBE DE FRANCHEVILLK

érudit a bien voulu m'en communiquer les épreuves en faveur de la Société des Bibliophiles bretons^ et j'y ai découvert de véritables richesses d'histoire littéraire absolument inédites.

J'y apprends tout d'abord que l'abbé de Francheville, très reconnaissant envers Chapelain, adressa une ode pompeuse à, l'auteur de la Pucelle pour ses étrennesde 1660. Chapelain lui écrivait, tout ému, le 14 janvier: « Cette belle ode dont vous m'avez surpris et honnoré est Vune des plus riches bagues de ma couronne et le plus grand ornement dont mon petit jHom se puisse parer à l'avenir... »

Voilàj certes, un éloge fort inattendu. On pourrait croire qu'il n'y a là qu'un premier mouvement, un çri du cœur de vieillard reconnaissant. Non pas, c^r sept semaines après, le 6 mars, Chapelain adressait une nouvelle épître à notre abbé au sujet de son ode « forte et brillante, » ajoutant: « Quelque Ménardière vous pourra reprocher qu'au moins avés- vous péché dans l'addresse, » et répétera le mot d'Horace : Ubi plura nitent in, carminé.

Une, correspondance très suivie s'engagea Ipientôt entre le vieux poète et Louis jd^ iFrancheyille. Le .îôocuixbre 1660, Chapelain, entretenant çomplaisamrpiejat son jeune disciple d'une mala.die qui le retenait ■à la chambre, l'accusait de trop le vanter. «. Craignez, ili^i disait-il, «qu'on ne vous reproche de voir moires clair dans ce sujet qu'en toutes autres choses, et de vous estre souffert éblouir par une estoille qui n'est au pljUS q^ue,de |a^jixissme g^ndeur et quijCSt beau-

l'abbé de FRANCHEVirXE

coup plus nébuleuse qu'éclatante. Regardés-moi plustost du costé de la probité et de la constance que du costé de l'esprit et du mérite... »

Cette correspondance, fort honorable des deux parts, dura jusqu'en 1669, et, dans ses lettres à d'autres personnages, Chapelain vanta plusieurs fois, pendant cet intervalle, la « délicatesse de la critique » et la « beauté de l'esprit » de l'abbé de Francheville. Je n'ai pas le loisir de donner ici tous ces extraits, mais j'en choisirai trois, qui nous apportent de précieux renseignements biographiques. Le 16 mars i665, Chapelain écrivait à l'abbé, retiré momentanément à Saint-Jacut : « Je passeray à l'occupation que vous « vous estes donnée dans vostre solitude bretonne et « à la satisfaction que vous avez de vos entretiens « avec la Mère Nature, cette ouvrière divine qui « fournit si souvent de nouveaux spectacles à nos « yeux et de si rares matières d'exercice pour en « déceler les mystères. Je suis fort partial de lapoli- « tique et de l'histoire, mais la physique non pédan- « tesque l'emporte infiniment dans mon estime ; et a n'attendes point que je vous gronde de l'affection a que vous me montrés pour sa beauté... »

Puis voici, le 22 mars 1696, une importante nouvelle : a Vous sçaurés que ce cher M. du Chastelet a t laissééchapper de son cabinet huit ou neuf cents vers a en églogues, élégies et quelques autres poésies, qu'il

I. Il y avait succédé, comme abbé de Saint-Jacut, à son oncle Pierre.

l'abbé de FRANCHEVILLE 221

« dit qu'un de ses familiers a fait imprimer à son « insçeu. Vous en croirés ce quMl vous plaira. Il m'en « a promis un exemplaire, et Dieu sçait s'il ne vous en a envolera pas plus d'un. C'est toujours le plus déli- « béré et le meilleur gentilhomme du monde... »

Il s'agit ici de Paul II Hay du Chastelet, l'auteur de la Politique de France^ et le fils de l'académicien breton. Je ne sache pas que personne l'ait jamais signalé comme poète, et voilà un nouveau chapitre à 2i]o\iXQV kV Anthologie bretonne. Malheureusement, il m'a été jusqu'ici impossible de rencontrer ce volume de poésies et j'en livre le secret à tous les bibliophiles de notre province, pour qu'on puisse quelque jour le reconnaître au passage.

Je terminerai ces extraits par un fragment d'une lettre de Chapelain, dans lequel l'infortuné poète, bafoué par Linière, par La Mesnardière et par Bbileau, trace à l'abbé de Francheville un portrait touchant et vrai de sa propre personne. « J'oppose, lui écrivait-il,

< vostre seule amitié et vostre raison seule à toute la « malignité et l'extravagance decettecanaille qui s'est a conjurée contre ma médiocrité, et que mapetite force tune irrite, ronge et désespère. Si j'avois besoin de a consolation de ce costé-là, je la trouverois entière dans « vostre tendre partialité et dans le favorable jugement « que vous faittes de ce peu, je n'oserois dire de vertu, « que j'ay essayé d'acquérir par une sérieuse applica-

< tion aux exercices que les gens de bien considèrent a commehonnestes etlouables, sansque ni l'ambition « ni l'avarice y ayent jamais eu part, ni y soyent jamais

222 l'abbé de FRANCHEVILLE

a entrées comme motifs de mes desseins et de mes « actions. »

L'abbé de Montigny mourut en 1 67 1 , et Chapelain en 1674. Que devint l'abbé de Francheville pendant les quinze ans qui suivirent ? Continua-t-il à admirer la Mère Nature dans sa solitude, bretonne, op à charnier les ruelles de ses madrigaux et de ses épigrammes ? Il nous est impossible de le dire, carnous perdons absolument sa trace, dans tous les mémoires du temps, jusqu'au moment où il abandonna pour toujours la carrière ecclésiastique.

Ici, l'abbé de Francheville nous ménage une singulière surprise. Changement de décor à vue : — A l'âge de soixante ans, vers l'année 1687, il quitte le petit ,collet, se marie, prend le nom de M. de Gué-

.l?riac5 et revient définitivement en Bretagne, pour y terminer ses jours. C'est M™" de Sévigné qui nous apprend ces détails. Elle nous fait même de la vieillesse de l'ancien abbé un si charmant portrait que

I j'aurais mauvaise grâce à ne pas lui laisser la parole. Elle écrivait, des Rochers,. à M"* de.Grignan, le mer-

.çredi 28 septembre 1689:

« Nous avons ici un abbé de Francheville qui a bien de l'esprit, agréable, naturel, savant sans orgueil; Montreuil le connaît. Il a passé sa vie à Paris ; il vous a vue

.deux fois, vous êtes demeurée dans son cerveau comme une divinité ; il est grand cartésien ; c'est le maître de

. M"« Descartes ; elle lui a montré votre lettre, il l'a admirée et votre esprit tout lumineux ; le sien me plait et me divertit infiniment: il y a longtemps que je ne m'étois trouvée en si bonne compagnie. Il appelle mon fils Nate

l'abbé de FRANCHEVILLK 223

Deâ^ et il me trouve aussi une espèce de divinité, non de la plèbe degli Dei * ; pour moi, je ne me crois qu'une divinité de campagne. Mais, voulant rassurer M. de Grignan, qui peut craindre que je ne l'épouse, je l'avertis qu'une autre veuve, jeune, riche, d'un bon nom, l'a épousé depuis deux ans, touchée de son esprit et de son mérite, ayant refusé des présidens à mortier, c'est tout dire ; et lui, après avoir été recherché de cette veuve, comme il devoit la rechercher, a enfin cédé à l'âge de soixante ans, et a quitté son abbaye, pour n'avoir plus d'autre emploi que d'être un philosophe chrétien et cartésien, et le plus honnête homme de cette province. Il est toujours à son château, et sa femme, jeune et bien faite, ne croit rien de bon que d'y être avec lui. Il est venu voir mon fils et moi; et, si nous sommes fort aises de causer avec lui, nous croyons qu'il est ravi de causer avec nous. Cet homme ne vous déplairoit pas: il s'appelle présentement M. de Guébriac; il est venu de quatorze lieues d'ici nous faire une visite; l'idée qu'il a de vous me fait plaisir: je ne pourrois guère m'accommoder d'un mérite qui n'auroit aucune connaissance du vôtre ». »

J'ai longtemps cherché, sans succès, le nom de cette jeune et riche veuve, qui refusa des présidents à mortier, pour épouser enfin l'abbé de Francheville. Le Cabinet des titres et Saint- Allais m'ont livré la clef de l'énigme. Il s'agit de Jeanne-Françoise de Marbœuf, fille, petite-fille et sœur de trois présidentsauparlement de Bretagne, et veuve de Jean-François-Marie du Han, comte du Han, conseiller au même parlement. Elle était donc cousine par alliance de l'abbé, dont la mère

1. Citation de VAminte du Tasse. Il me paraît inutile d'ajouter que la précédente est de Virgile.

Page 1