‹ Anthologie des poetes bretons du 17e siecleChapitre 36 sur 40 · LE PERE GRIGNION DE MONTFORT · texte numérisé non relu

LE PERE GRIGNION DE MONTFORT

faite de sa ville épiscopale et à cette malicieuse satire, le Cours de Rennes, que M. de la Borderie a exhumée des œuvres du sieur de Cantenac *. Un savant s'est amusé à recueillir les épigrammes et les invectives dirigées contre les villes d'Italie ; il aurait pu joindre à sa collection la vénérable capitale du duché de Bretagne. Voici quelques strophes du cantique de Montfort :

Tout est en réjouissance, Monsieur est au cabaret.

Mademoiselle à la danse, Et Madame au lansquenet; Un chacun fait sa bombance.

Et sans croire avoir mal fait.

Voyez combien d'Amazones, Sous leurs habits d'Arlequins, Tout découpez, verds ou jaunes, Marchans sur leurs brodequins, Y font jour et nuit leurs prônes Pour séduire les mondains.

Si quelqu'un, plein de courage, Veut te braver, sur le champ Tes partisans, pleins de rage.

L'attaquent cruellement, Et mettent tout en usage.

Pour te tromper finement.

Que voit-on en tes églises ?

Souvent des badins, des chiens,

I. Mélanges historiques, littéraires, bibliographiques, publiés par la Société des Bibliophiles Bretons, tome ii, p. 147-16 1.

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Des causeuses des mieux mises, Des libertins, des payens, Qui tiennent là leurs assises, Parmi très peu de chrétiens.

Voilà un tableau peu flatté assurément et plein de méchante humeur, mais qui jette un jour inattendu sur la vie des grandes villes de province au début du XVI Ile siècle; c'est le commentaire des estampes satiriques et des gravures de modes du temps. Dans le même ordre d'idées, qui porte bonheur au Père Montfort, j'ai fait un emprunt plus sérieux à son cantique, en vers de douze pieds, qui porte ce long titre: Amende honorable au Très Saint Sacrement^ pour tous les peche\ qui se commettent dans les églises : il s'y trouve, à mon sens, le meilleur contingent que le missionnaire puisse apporter à notre Anthologie :

Tout reluit chez Monsieur, il est très bien meublé ;

L'église est dans l'oubli, l'autel est dépouillé,

Le pavé tout brisé, le toict sans couverture.

Les murs tous écroulez, et tous couverts d'ordure.

Si quelque chose est propre en la maison de Dieu, C'est le banc de la dame ou du seigneur du lieu ; Sur des murs tout crasseux ses armes sont bien peintes Si l'on a de la foi, qu'on entre dans mes plaintes.

On voit, au lieu du nom du Seigneur immortel, Les armes de Monsieur au milieu de l'autel. Le prêtre et le mulet portent ses armoiries, L'un l'honore à l'autel, et l'autre aux écuries.

Que de gens chez les grands pour leur faire la cour Leur maison en est pleine et la nuit et le jour;

LE PÈRE GRIGNION DE MONTFORT iSS

Mais l'église est déserte, elle est abandonnée, Une heure qu'on y passe y paroît une année.

On y vient quelquefois, le soir ou le matin, Pour voir, pour être vu, pour couper son chemin, Pour entendre un sermon qu'un grand abbé prépare, Mais pour Jésus-Christ même, oh ! que la chose est rare !

Voyez l'abbé poli, voyez le libertin Entrer en nos saints lieux avec un air hautain, En riant, en courant peut-être après la bête, Et même quelquefois sans découvrir sa tête.

Proche du bénitier il se découvre enfin, Il prend de l'eau bénite avec un grand dédain, D'une croix estropiée il signe sa poitrine, Ou plutôt à la mode, il se joue, il badine.

Un seul genouil en terre, ou comme un chien couchant Il recherche des yeux l'objet de son penchant. Il cause, il se promène, il sourit, il salue ; Il n'en feroit pas plus s'il étoit dans la rue.

Souvent il n'y vient pas pour adorer Jésus, Mais pour y révérer la déesse Vénus ; Ses regards, ses soupirs, ses gestes, sa posture, Y sont sacrifiez à quelque créature.

Malheur ! jusqu'en l'église il râpe le tabac. Il en donne, il en prend et ab hoc et ab hoc. Et cela, sans scrupule, aveuglement étrange !...

Ce n'est pas tout ; à côté de cet élégant, le saint prêtre nous peint une coquette :

Une femme éventée, enflée en son brocard.

Sur ses souliers mignons, la tête à triple étage...

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Ses gants, son éventail, son chien, ses ornemens, Souvent son Adonis, y sont ses passe tems.

En lisant ces vers si nerveux et que l'on sent si vrais, on se répète des passages de nos grands moralistes mondains ; tel portrait de La Bruyère, celui (ïlphis, par exemple, « qui voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode, » revient en mémoire, et, tout en s'étonnant que le Père de Montfort ait réservé pour ce sujet la meilleure expression de son talent, on se prend presque à regretter qu'il n'ait pas donné plus souvent carrière au satirique qui était en lui *.

Olivier de Gourcuff.

1. Consulter sur le Père Grignion de Montfort le livre si complet de M. l'abbé Pauvert (Vie du P. de Montfort... Poitiers, Oudin, 1876;.

A Bibliothèque publique de Rennes (n° 7849 du catalogue imprimé) possède un fort rare et curieux volume, dont voici le titre : Rondeaux sur tous les rois de France et sonnets sur différents sujets, — à Nantes chez Joseph Heuqueville, imprimeur et marchand libraire juré de l'Université, au Bon -Pasteur, M.DC.LXxxviii. C'est un in-quario de 144 pages, portant un permis d'imprimer, fait à Nantes le 3 juillet 1688 et signé Charles Valleton. Le livre n'est cité dans aucun répertoire de bibliographie ; l'auteur était vraisemblablement Nantais, au moins habitaitt-il Nantes et y avait-il des relations, ainsi que l'atteste un sonnet à M. de Louvat, gouverneur de Belle- Isle, sur la mort de son fils, pensionnaire au collège

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de ^Oratoire à Nantes. L'impression, très soignée, fait honneur à Joseph Heuqueville ; une différence légère d'orthographe et la suppression de la particule, ne m'empêchent pas de regarder cet imprimeur nantais comme le descendant direct de Sébastien de Huqueville ou Hucqueville , aux presses duquel nous devons, entre autres ouvrages, la Belle et curieuse recherche d'Albert Padioleau (i63i), et VEpisemasie de Pierre Biré (lôS/).

La vogue des rondeaux avait survécu à Voiture, le roi et le maître du genre ; elle venait de s'affirmer par le succès de la bizarre tentative de Benserade (i'« édit., 1676) ; il n'était pas, au demeurant, beaucoup plus singulier de travestir en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide que de célébrer, aussi en rondeaux, la chevelure de Clodion, la matoiserie de Louis XI ou les conquêtes de Louis XIV ; notre Nantais anonyme dut s'applaudir et être complimenté de cette idée. Ce n'était pas un maladroit, d'ailleurs; le rondeau, ce petit poème incisif, bien français, et qui attend toujours son Pétrarque, n'avait pas de secrets pour lui ; il y excellait, surtout quand, affranchi des grands souvenirs historiques , il pouvait broder des variations sur cette période, si vague et indéterminée alors, qui va de l'époque gallo-romaine à la fin du moyen âge. Les rondeaux sur Clodion, Mérovée, Childebert, les rois fainéants sont amusants, avec un léger penchant au grotesque et à la caricature ; voici celui de Clotaire III, l'un des plus inconnus de ces roitelets :

SUU LES ROIS DE FRANCE jSo

Il faut mourir, qui s'en échape ?

Fussiés-vous caché dans la trape, Fussiés-vous marquis ou bourgeois, Monarque, prince, ou villageois, Ou tôt ou tard la mort vous hape.

Jeunes et vieux elle vous drape.

Ah ! je l'entens déjà qui frappe A la porte, j'entens sa voix :

Il faut mourir.

Fût-on plus savant qu'Esculape, On n'en sauveroit pas le Pape ; Le pieux Clotaire, autrefois, Tout jeune encor subit ses loix, Point de quartier quand elle attrape :

Il faut mourir.

A mesure qu^il approche des temps modernes, on sent que le poète est plus gêné dans son essor; il se tire assez ingénieusement du rondeau sur Louis XI, en faisant courir, d'un bout à l'autre, une fine ironie :

De tous les rois voici le plus sincère, Le plus loyal, sans porte de derrière; On reconnut, dès qu'il estoit dauphin, Qu'à la douceur il devoit estre enclin ; Jamais enfant plus soumis à son père, La piété fut son vray caractère, Règne jamais ne fut moins sangumaire.

Il affecta d'estre le plus humain

De tous les rois.

Il ne sçavoit que c'est que d'estre fin ; On le voyoit aller son grand chemin ; Le Bourguignon eut raison de le croire.

D'attachement à la vie il n'eut guère, Avec plaisir souffrant le dur destin De tous les rois.

On voit que notre auteur manie assez dextrement rironie, et ce n'est pas là un exemple isolé ; j'aurais pu citer \q finale du rondeau sur Clovis III, prince qui apprenait le latin:

Ce latin-là cent fois m'a pensé faire Mourir tout jeune;

et ce trait contre les médecins, à propos de Charles le Chauve:

Son médecin, corrompu par finance, L'empoisonnant, le ravit à la France...

Nos médecins sont plus habiles gens ; Sans nuls boucons * ils abrègent nos ans, Asses souvent d'une simple ordonnance.

La lecture des Rondeaux m'a aussi révélé, chez le poète, une certaine indépendance d'esprit, une certaine liberté de critique ; tout bon catholique qu'il est, il blâme le massacre de la Saint- Barthélémy :

Des huguenots la funeste insolence,

Sous Charles neuf, fut grande en notre France ;

Pour extirper ce fatal ennemy,

La nuit d'avant la Saint-Barthélémy,

On en tua partout, à toute outrance.

I. Boucon, morceau^ ou breuvage empoisonné (Dictionnaire de Trévoux.)

SUR LKS ROIS DK FRANCE

Plusieurs ont cru qu'un peu moins de vengeance Eût été mieux, outre qu'en abondance On trouva morts des innocens, parmy Des huguenots.

Il est juste d'ajouter que les rondeaux sur Louis XIV (il y en a douze) respirent l'enthousiasme le plus ardent ; ils embrassent les sujets les plus variés, la création de l'hôtel des Invalides, la fondation de Saint-Cyr, l'édit sur les duels, la réforme des ordres religieux ; celui-ci, à propos de la répression sévère des pirateries barbaresques et du bombardement tout récent d'Alger par Duquesne (i68i-83), n'est pas le moins curieux :

Il vous en cuit, lâche et maudite race,

D'avoir naguère encouru la disgrâce

D'un potentat qu'il falloit ménager ;

De ce qu'il a fait contre votre Alger,

De vos esprits le souvenir s'efface.

De l'insulter vous avez eu l'audace !

Oh ! Louis rend bien pain blanc pour fouace,

Et, puisqu'encor vous voulez en manger,

Il vous en cuit.

Pendant qu'icy la rime m'embarrasse.

Je voudrois voir ce qui chés vous se passe; A votre avis sçavons-nous nous vanger ? Offence-t-on les François sans danger ?

Le feu punit maintenant votre audace .

11 vous en cuit.

Avec les empereurs romains, notre anonyme avait ses coudées plus franches qu'avec les monarques nationaux ; il a pourtant suivi Suétone plus fidèlement

que Mézeray ; le rondeau sur Vitellius est des plus piquants qu'il ait faits :

Le gros glouton qu'il est Vitellius !

Chaque repas coûte dix mille écus, Et tous les jours il en veut faire quatre, Ni plus ni moins, sans hausser ni rabattre. Tels avaleurs ont-ils du superflux?

Des mets exquis de tous cotez venus, Et jusqu'à luy dans Rome non connus, Luy sont servis à table pour l'ébattre,

Le gros glouton !

Son seul plaisir et ses seules vertus Il les mettoit, ainsi que les goulus, A vaillamment de toutes dents combattre ; Mais quelqu'un vient son appétit abattre. Et fait si bien qu'il ne mangera plus,

Le gros glouton !

On sait que le refrain joue, dans Pensemble du rondeau, le rôle capital, et qu'il en est à la fois — comme dit M. de Banville (Petit traité de poésie française) — le sujet, la raison d'être, et le moyen d'expression ; or je doute que Voiture lui-même, l'auteur de si exquis refrains de rondeaux, en ait trouvé beaucoup de plus persuasifs, de plus mordants, de mieux en situation, que celui-ci, appliqué au César gargantuesque : le gros glouton !

A la suite de ces pièces que l'on peut presque dire historiques, se lisent d'autres rondeaux sur différents sujets (quelques-uns de circonstance ou de complaisance, sur une décollation de saint Jean-Baptiste qui étoit dans la chambre de Madame de ***; sur unpor-

trait du bienheureux Pierre de Luxembourg, etc.); puis des fables (toujours en rondeaux) imitées ou plutôt assez faiblement paçpdiées de La Fontaine (V Agneau et le Loup, le Renard et les Raisins); enfin, des rondeaux philosophiques (quel assemblage de motsetde choses !) smvV Universel des philosophes ; sur ce que dit M. Gassendi; sur le Tyrrhonisme réfuté. Voici une strophe familière, triviale même, de ce dernier :

Les sens souvent et le raisonnement Errent; hé bien ! suivons-les prudemment. Du pain n'est pas du jambon de Mayence, Le goût le dit, à Rome comme en France, Vous le nieriez des lèvres seulement.

Le plus intéressant de ces rondeaux métaphysiques et qui a surtout, à nos yeux, le mérite de rattacher à la Bretagne le grand homme qu'un accident fortuit de naissance a seul pu lui faire contester, est écrit sur M. Descartes ; quoiqu'il y ait un demi-calembour dans le refrain du rondeau, l'auteur parle sérieusement, en cartésien résolu, en adversaire déclaré de la philosophie scolastique :

Descartes, ce sçavant génie, Qui réduit Scot à l'agonie, Sortoit originairement De Bretagne, et d'un noble sang; Est-il un Breton qui le nie ?

Du monde, eût-on cent ans de vie.

On ne peut sçavoir l'harmonie, A moins d'avoir absolument Descartes.

Par luy de l'Echoie est bannie Cette chicane d'Hibernie, Des pédans le doux élément ; A vous le dire franchement, Mon plaisir est, quand je manie Descartes.

La seconde partie du volume qui nous occupe, beaucoup moins importante, à tous égards, que la première, est remplie par une quarantaine de sonnets. Ils sont très variés d'objets ; il y en a qui se rapportent à des événements d'intérêt public (sur le rétablissement de la santé du Roy, sur la mort du prince de Condé), d'autres, à des faits de moindre importance (celui, par exemple, sur V embrasement de la cathédrale de la Rochelle) ; la plupart sont tirés de l'Ancien ou du Nouveau Testament, paraphrasant des scènes de la Bible ou de l'Evangile. Les uns et les autres sont au-dessous du médiocre , comme pensée et comme expression ; les tours ingénieux, la concision et le nerf qui plaisent et charment, dans les rondeaux, font place ici à un style mou et traînant, sans le moindre relief ; ce serait, s'il n'y avait des références au précédent recueil, à croire que les sonnets sont d'une autre main que les rondeaux. Le premier des sept sonnets bibliques, consacrés à Judith, est le seul qui m'ait offert quelques traits heureux :

Dans la crainte du Ciel, à la fleur de son âge, La divine Judith occupe tous ses jours ;

Et, passant loin du monde un tranquille veuvage, Sçait défendre à son cœur de secondes amours.

Sur son corps délicat un poil rude et sauvage Luy tient lieu d'ornement et de riches atours ; Ses longs jeûnes, au lieu de plomber son visage, Semblent, pour l'embellir, lui prêter du secours, ■•

Pendant qu'en sa maison, avec son domestique, A servir le Seigneur entière elle s'applique , Ses appas négligez ont plus de majesté.

Galliste, qui toujours voudriez estre belle. Ayez pour les plaisirs une haine mortelle. Puisque la pénitence augmente la beauté.

Si je cite encore le sonnet, dont j'ai déjà fait mention, à M. de Louvat, c'est uniquement parce que son titre atteste les relations bretonnes de l'auteur, et le pose dans un milieu nantais; ce sonnet est une amplification quelconque, et, au point de vue littéraire, le plus léger rondeau, un nouveau Vitellius eût bien mieux fait notre affaire :

Il n'est plus, ce cher fils; la Parque impitoyable, Cueillant dans son matin la plus belle des fleurs. Nous la laisse arroser d'un déluge de pleurs, Et se fait de nos cris un spectacle agréable.

Déjà, plein du désir de vous être semblable, D'un cœur noble il montroit les naissantes ardeurs, Et les grâces, en luy, prodiguant leurs faveurs, A l'envy s'efforçoient de nous le rendre aimable.

O ciel, s'il ne devoit être vu qu'un moment,

Tu devois épargner tes dons en le formant ;

Moins parfait, il nous eût demandé moins de larmes.

Mais, puisqu'en luy donnant cet esprit et ce corps, A pleines mains sur luy tu versas tes trésors, Pour ta gloire il falloit conserver tant de charmes.

Olivier de Gourcdff.

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