SATIRE CONTRE L'IGNORANCE
Mon étoile, en naissant, ne m'a point fait poète, Et je crains que du Ciel l'influence secrète Ne vienne point exprès d'un beau feu m'animer; Mais comment résister à l'amour de rimer, Quand cet amour provient d'une honorable cause, Quand rimer et guérir sont une même chose ? L'autre jour, arrivant au troisième feuillet Contre l'Ambition, je reçois ce billet : «Croyez-moi, cher ami, laissez-là la satire; «Renoncez pour toujours au métier de médire.)) Un autre me rencontre, et me tient ce propos : «Chacun vous dit l'auteur des essais satiriques «Que naguère on a lus dans les feuilles publiques: «Tous vos amis pour vous en seraient bien fâchés, «Croiraient, par là, vous voir expier vos péchés. «Que si votre destin à rimer vous oblige, «Choisissez des sujets où rien ne nous afflige: «Des bords du Saguenay peignez-nous la hauteur, «Et de son large lit l'énorme profondeur; «Ou du Montmorency l'admirable cascade, «Ou du Cap-Diamant l'étonnante esplanade. «Le sol du Canada, sa végétation, «Présentent un champ vaste à la description, «Tout s'y prête à la rime, au moral, au physique, «La culture des champs, les camps, la politique.)) Qui dirait le berger, l'abeille, après Virgile ? Qui dirait les jardins, les champs, après Delille ? Et, quand on l'oserait, y gagnerait-on bien, Serait-on bien compris au pays canadien, Où les arts, le savoir, sont encor dans l'enfance;
Où règne en souveraine une crasse ignorance ?
Peut-on y dire en vers rien de beau, rien de grand ?
Non, l'ignorance oppose un obstacle puissant,
Insurmontable même, au succès de la lyre
Qui s'élève au-dessus du ton commun de dire,
Comme on dit en famille, en conversation,
Prodigue du tour neuf et de l'inversion,
L'un et l'autre proscrits par la rustre ignorance,
Par elle regardée comme une extravagance.
Oui, l'ignorance, ici, doit restreindre un rimeur,
Ou, s'il est obstiné, doit lui porter malheur.
Pour l'ignorant lecteur, obscur, impénétrable,
Il est qualifié d'insensé, d'exécrable;
On vous l'envoie au diable, à la maison des fous.
Particularisons : où trouver, parmi nous,
Qui ne confonde point le granit et le marbre;
Qui sache distinguer, sur la plante ou sur l'arbre,
Style, pétale, anthère, étamine, pistil;
Qui du même œil ne voie émeraude et béryl ;
Qui de l'ordre toscan distingue l'ionique,
Le convexe du plan, le carré du cubique;
Qui ne confonde point la bise et le zéphyr,
Le pôle et l'équateur, la zone et le nadir;
Qui n'ignore comment se soutient notre terre;
Pour qui le moindre effet ne soit un grand mystère ?
Pourtant, je ne veux point, d'un style exagéré,
Dire, avec un auteur, que tout est empiré;
Que les premiers colons, nos ancêtres, nos pères,
Furent, bien plus que nous, entourés de lumières;
Qu'ils apprenaient bien mieux le latin et le grec;
Que les arts florissaient beaucoup plus dans Québec.
Suivant moi, ce langage est loin d'être orthodoxe;
Et, pour mettre à néant ce hardi paradoxe,
Il n'est aucun besoin d'un long raisonnement.
Un regard en arrière, un coup d'œil le dément,
Il suffit de savoir que, sous notre ancien maître,
Louis, nul imprimeur ici n'osa paraître;
Qu'on n'y faisait, vendait ni livre, ni journal :
Voyez, à ce sujet, quelques mots de Raynal;
L'exagération à part, on l'en peut croire.