‹ Anthologie des poetes canadiensChapitre 14 sur 241 · MICHEL BIBAUD · texte numérisé non relu

MICHEL BIBAUD

Avant lui, Charlevoix offre, dans son histoire, D'une ignorance étrange un exemple frappant: Un mal épidémique, inconnu, se répand, Met aux derniers abois tous les colons qu'il frappe. Ainsi qu'en pareils cas, aux enfants d'Esculape On recourt; mais voyant tous leurs soins superflus, Ils déclarent tout net qu'ils ne soigneront plus; Proclament que le mal provient de maléfice; Accusent des sorciers l'envie et la malice, Et, sans les secourir, laissent mourir les gens. Vit-on des médecins, ailleurs, plus ignorants ?

Au village, quels sont les communs entretiens ?

Il est vrai que, vivant en des climats chrétiens,

Nos vierges ne vont pas, jongleuses mexicaines,

Se flageller, tirer le sang pur de leurs veines,

Pour, humaines, sauver un autre du trépas,

Ou du moins du ménage apaiser les débats,

Quand, d'un brutal époux dans la lune éclipsée,

L'ignorance leur montre une épouse blessée.

Il est vrai qu'à l'aspect de ces astres brunis

Nos peuples ne vont pas, par la peur réunis,

Et dévots, jusqu'au cou plongés dans les rivières,

Au ciel pour leur salut adresser des prières ;

Ou pour en éloigner un horrible dragon,

Et battre du tambour et tirer du canon.

Non, mais combien encore, à l'aspect des comètes,

Se sentent inspirés, et deviennent prophètes!

Comme on dit au pays, prophètes de malheurs,

Troublant leurs alentours de leurs folles terreurs.

Combien d'autres, voyant l'avenir dans leurs songes,

Sont faits tristes ou gais par d'absurdes mensonges!

Des superstitions le mode est infini.

Pourtant, ne faisons point un tableau rembruni ;

Bientôt nous jouirons d'un horizon moins sombre;

Déjà des gens instruits je vois croître le nombre;

Déjà Brassard, suivant les pas de Curatteau,

Donne au district du centre un collège nouveau. Et, si mon vœu fervent, mon espoir, ne m'abuse, Ou plutôt si j'en crois ma prophétique muse (Une déesse, un dieu peut-il être menteur ?), Ce noble exemple aura plus d'un imitateur. Je crois même entrevoir, dans un avenir proche, Le temps où, délivré d'un trop juste reproche, Où par le goût, les arts, le savoir illustré, Comptant maint érudit, maint savant, maint lettré, Le peuple canadien, loué de sa vaillance, Ne sera plus blâmé de sa rustre ignorance; Où, justement taxé d'exagération, Mon écrit, jadis vrai, deviendra fiction.

BIBLIOGRAPHIE. — En vers: nombre de pièces parues dans les journaux du temps et dont la plupart ont été recueillies par Huston dans son Répertoire national. — En prose: Histoire du Canada, vol. I {1845); — Id., vol. II (1846); — Id., vol. III (1848).^ — On trouvera en outre de lui, dans le Foyer canadien de 1863, des impressions de voyage qui ne sont pas sans intérêt.

La Librairie Alcan a entrepris en 1913 une réédition, en deux volumes in-8, de /'Histoire du Canada de F.-X. Garneau, avec une préface de M. Gabriel Hanotaux, de V Académie française, et une introduction de M. Hector Garneau, petit-fils de V auteur. Les deux volumes sont actuellement en librairie.

François-Xavier Garneau naquit à Québec, le 15 juin 1809. Sa famille était pauvre, et le pays, à cette époque, n'offrait que d'infimes moyens d'instruction. A dou.e ans il sortait de l'école pour n'y plus remettre les pieds. Quatre ans après il entre chez un notaire Campbell pour y faire sa cléricature. Un jour un camarade anglais lui jette à la face: «.Après tout, qu'êtes-vous donc, vous Canadiens français? Vous n'avez même pas d'histoire. — Quoi! réplique-t-il, nous n'avons pas d'histoire! Eh bien, pour vous confondre, je vais moi-même la raconter)). Tel fut le point de départ de la grande œuvre qui devait occuper toute sa vie. Il entreprit en 1831 pour sa documentation un voyage en France et en Angleterre qui dura trois ans. L'Histoire du Canada vit le jour en 1848. L'auteur mourut le 3 février 1866, à Québec.

En poésie, Garneau, comme devait faire après lui son fils Alfred, a cultivé à la fois le genre grave et le genre léger.

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