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LE PLAISIR D'ENTENDRE LES GRENOUILLES DANS LA CAMPAGNE

Sur la grève un brouillard flotte.

L'eau clapote

Et soulève les copeaux frais,

Les baguettes du saule et les champs de quenouilles. J'écoute au loin dans la campagne les grenouilles Parmi les joncs, dans les marais.

L'odeur première

Du printemps,

C'est celle des étangs;

Vous en êtes la clameur claire,

O grenouillères!

Moi,

Toutes

Je vous écoute, Musiciennes en émoi,

Venues

On ne sait d'où Et de partout, Les plus menues

Frêles comme des bourgeons verts, Et les aînées D'autres années

RENÉ CHOPIN

Que gelèrent de lents hivers;

Celles qui peuplent les prairies,

Et les ruisseaux et le limon des marigots,

Celle qui crie

Ou sonne, l'on dirait, d'un millier de grelots.

O soirs rafraîchissants de mai, Si purs par elles!

O ces notes basses de chanterelles, Chutes à l'eau de lourds écus, Pendant qu'un trille gai, Un trille aigu, Perfore

La Nuit opaque, la Nuit sonore!

Je ne vois plus les îles ni les roches, Mais, proches,

Une barque de pêche allume ses flambeaux.

Tout est calme. Seule la fête

Des rainettes à tue-tête

S'extasiant: «O feux, ô feux sous l'eau!»

L'une, plus vieille,

La plus avare,

Les yeux marrons,

Larges et ronds:

«O ces merveilles,

Sous mes saules, vues de ma mare,

O feux, ô lunes,

O tout votre or sous l'eau profonde et sous l'eau brune!))

Puis encore une :

«Ma peau est verte,

Teinture d'herbe; elle est couverte

D'un vernis moucheté de noir; elle est

Peinte comme un jouet;

Un fort sachet

Qu'imprègnent les senteurs (mousses, fougères) Du bois natal, trempé de sources où, légères

Fuites, glissent

Ma taille longue et fine et mes agiles cuisses.))

Toutes à gorge pleine De se répondre et s'éjouir, Et de crier, ces petites païennes, Leur plaisir:

«C'est nous les prophétesses Du printemps, Les poétesses Des étangs.

«A nous les brumes et les lunes, Coassons,

Les nénuphars, les martagons, qui sont nos rieurs, Coassons,

Sous l'haleine des soirs nos liesses communes, Coassons,

Et nos sabbats et leurs minuits ensorceleurs!

«A nous la pluie,

Ses vives gouttelettes,

Humbles colliers des grenouillettes!

Chantons !

La tribu des roseaux sous l'averse qui plie! Chantons !

A nous le marécage odorant et fermé!

Chantons!»

Sur la grève un brouillard flotte.

L'eau clapote . . .

Dans la campagne, au mois de mai,

O le plaisir de vous entendre, ô clameurs claires

Des grenouillères!

(Dominantes, en préparation)

RENÉ CHOPIN

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