ÉPIGRAMME CONTRE MOI
A Olivar Asselin
Vous m'avez épingle dans votre anthologie Comme un insecte rare, un brillant papillon ; Je me vois, à l'honneur de l'entomologie, Mon docte maître, orner votre collection.
Sur mon aile chacun jugera si la goutte D'émail qui l'agrémente a perdu son éclat, Si cette poudre exquisement qui la velouté Sous le coup d'éventail des heures s'envola.
Chacun mesurera la longueur de mon aile. Je suis étiqueté, classé, catalogué.
Lecteur, admire-moi si je te semble un aigle, Si je suis un nabot tu pourras me narguer.
Je brille tel un astre — il me faut bien le croire — «de moyenne grandeur» ; car vous aurez voulu Vous faire le gardien de ma durable gloire Aussi longtemps que votre ouvrage sera lu.
Pour soi-même souvent l'on a des complaisances. Mais comment d'un regard calme et judicieux, Qui veut être étranger, se lire avec aisance Entre les grands élus et les morts sourcilleux ?
Ce qu'il en est de la fantasque renommée! La noble chose, et qui vous sauve du néant! L'avenir oubliera ma belle âme embaumée De poète ancien, épineux et né en. . .
Un soir, lorsque du Temps auront fui les décades, Un vieux bibliomane, un savant avisé Dont on aime à flatter l'innocente toquade, En m'exhumant, voudra me conférencier.
Ce méconnu . . . (dira sa bouche doctrinale) De nombreuses erreurs son œuvre se chargea. . . Parmi les «poetae minores», je signale. . . Que dira-t-il ? Au fait, je me sens «feu» déjà.
{Dominantes, en préparation)
LA MORT D'UN HÊTRE (1925) {Fragment)
Dans le terreau séché de quel coin de clairière Le Soleil un juillet de chaleur morfondu, S'avisa de plonger, tyran incendiaire, Le feu liquide et sourd de ses lingots fondus ?
Un nuage rougi de soufre et de fumée Plus dense obscurcissait chaque moment le ciel, Dans un enfer mouvant la forêt transformée Roulait semblable à des fleuves torrentiels.
Comme la terre tremble ou s'annonce un cyclone, Dans un double galop peu à peu rapproché Passa la mer de feu qui rampe et tourbillonne, La fuite aux yeux hagards des fauves écorchés.
Surgis de la montagne, à travers la vallée, Hors d'haleine ils fuyaient, sanglants, vertigineux; Ce furent les chevreuils par bandes affolées, Les buffles aux naseaux écumants et morveux,
Et le loup que cinglaient de brûlantes lanières, Et le cerf à ramure et le gras caribou ; Au loin en grésillant sifflaient les sapinières, Et l'eau s'évaporait de la mare qui bout.
A tout hasard jetant ses torches allumées, Multipliée, avec fureur hurlait la mort; Sur l'arbre dont l'écorce est noire de fumée Se déchiraient et se tissaient des linceuls d'or.
RENÉ CHOPIN
Une senteur de peau grillée et de résine Suffocante dans l'air d'un goût acre imprégné, Le hêtre, secoué du faîte à la racine, Dans une éclipse vit l'œil solaire cligner.
Mais, sublime dans son tragique effort de vivre, Debout dans la tourmente au pourpre enlacement, Les langues des dragons que la flamme délivre Vainement l'effleurèrent de leurs lèchements.
Il poussa de nouveau sa faîne coutumière, Du bois qui le couvrit et ses fleurs à chatons ; Les lourds midis, crevés en bulles de lumière, Coulèrent sur son limbe à l'envers de coton.
Combien de fois monta la sève de la terre A son tronc traversé de lents jets successifs Jusqu'à ce que parût le chaume sédentaire Du village caché sous l'ombre des massifs ?
Il vit se propager la patiente race Des colons-laboureurs et défricheurs des bois Avec son cœur robuste et son espoir tenace Qui sut bâtir un monde et lui dicter ses lois.
{Dominantes, en préparation)
Albert Dreux
BIBLIOGRAPHIE. — Les Soirs, poésies {Saint- Jérôme, Jules- Edouard Prévost, 1910) ; — Le Mauvais Passant {Montréal, Roger Maillet, 1920).
M. Albert Dreux a collaboré à /'Avenir du Nord, à /'Action, au Terroir, au Canada, au Devoir, au Nationaliste, à la Presse, à la Patrie.
M. Albert Dreux {de son vrai nom Albert Maillé) naquit à Sainte- Thérèse-de-Blainville, le 7 janvier 1887. Le Petit Séminaire de Sainte- Thérèse Veut d'abord pour élève {1900-08), puis l'École des Hautes Études de Montréal {1910-13).
({Ces poèmes d'une indiscutable sincérité, révèlent en M. Albert Dreux le rêveur sensitif et l'artiste consciencieux que le volume des Soirs avait déjà fait entrevoir. Les tendances de l'auteur le portent vers les nouvelles écoles, celles qui cherchent dans la gamme des mots des sonorités plus amples, des combinaisons plus subtiles et des fusions plus audacieuses. Pour instrument, on sent qu'il préfère à la lyre traditionnelle, trop calme à nos oreilles blasées, la mandoline au timbre aigu, aux vibrations crispées et nerveuses. Il modernise pourtant avec une certaine réserve, qui n'est peut-être que la prudence du bon sens.)) (Louis Dantin, Poètes de l'Amérique française)