‹ Anthologie des poetes canadiensChapitre 158 sur 241 · A L'ANCRE · texte numérisé non relu

A L'ANCRE

Je n'éprouverai plus de joie A mêler mon pas cadencé Au pas traînant et compassé Des promeneurs que l'on coudoie.

J'aurai l'horreur des boulevards Où se pressent les vagues foules, Où dans le soir lourd se déroule Le flot des citadins bavards.

Car je viens de voir et d'entendre Le vol symbolique et discret Du bel oiseau bleu que Lancret Eut peint d'azur fragile et tendre.

L'Ile silencieuse dort.

La mer au large est frissonnante, Et voici que, dans la brumante, Le couchant s'est revêtu d'or.

Pourquoi faut-il que le jour sombre

A l'heure où sa gloire s'épand

Sur l'horizon et qu'on entend

Monter l'écho de chants sans nombre ? . . .

Dans une confuse rumeur Les flots chuchotent la prière Que murmurait, comme une mère, La marée au rythme obsesseur.

La nuit enveloppe de gaze Les rochers bleus, les verts gazons, Les jardins fleuris, les maisons Et les dunes où la mer jase.

La'lune souriante a lui

Au fond du vaste paysage ;

Et le silence froid présage

Qu'un beau jour naîtra de la nuit.

Au bout du quai qui se prolonge Sur le miroir lisse et nacré, Un trois-mâts de pêche est ancré Avec^sa chaloupe à la longe.

Le navire semble rêver D'inoubliables prétentaines A travers des îles lointaines Etji'un voyage inachevé.

ALPHONSE DESILETS

Mais sa grande aile est un peu lasse, Car elle pend aux artimons.

Et je ne sais trop quel démon L'agite d'un frisson qui passe.

On dirait parfois qu'un réveil De désir et d'élan soulève La carène blanche, et qu'en rêve Elle se languit du soleil !

Bien que la nuit soit bonne et douce, L'oiseau des mers se sent captif.

Il préfère le vent rétif Qui vers les infinis le pousse.

Il voudrait partir, sans retour, Vers des hauteurs mystérieuses Où la lumière est radieuse Et puissante comme l'Amour. . .

Mais l'intérêt ou le caprice, Qui servent l'homme souverain, A l'Idéal mettant un frein Brident l'ardeur inspiratrice.

Et c'est pourquoi tant de Vaisseaux Qui s'appareillaient pour le large Se sont ancrés parmi les barges Et n'ont connu que les ruisseaux. . .

(Sur le bord de V Ile, en préparation)

Paul Morin

BIBLIOGRAPHIE. — En vers : Le Paon d'Émail, poèmes iParis, Len,erre, 1911); — Poèmes de Cendre et d'Or {Montréal, Éditions du Dauphin, 1922). — En prose: Les Sources de l'Oeuvre de Henry Wadsworth Longfellow, thèse pour le doctorat ès-lettres (Paris, A. Larose, 1912).

M. Paul Morin naquit à Montréal, te 6 avril 1889. Après de brillantes études au High School et chez les Jésuites de Montréal et deux années de lettres et de philosophie chez les Jésuites de Paris, il suivit les cours de droit de l' Université de Montréal et se fit admettre au barreau {1910). Il est depuis 1913 docteur de V Université de Paris. Pour se délasser de ses études, et aussi pour satisfaire son goût très vif de l'exotisme, il fit de fréquents voyages. C'est ainsi qu'il parcourut successivement la France, l'Italie, la Grèce, la Turquie, sans oublier ces contrées merveilleuses de l'Afrique du Nord qui ont nom le Maroc et l'Algérie. Il rapporta, de ces longues promenades à travers le monde, les impressions les plus riches et les plus vibrantes qu'une nature d'artiste et de poète puisse ressentir; et ce sont principalement ces impressions — ces impressions de voyage — qu'il a essayé de traduire dans ses vers,

M. Morin a consacré peu de temps à la pratique du droit. Il a professé la langue et la littérature française un an à V Université McGill (Montréal), un an à l'Université du Minnesota (Minneapolis) et un an au Smith Collège {de Northampton, près Boston). A été pendant Quelques années secrétaire de l'École des Beaux-Arts de Montréal. A repris en ces derniers temps la pratique du droit.

a Artiste ciseleur qui marque, d'un trait net, de petits poèmes, et qui a compris que le mérite de ces poèmes résidait dans une-forme aussi parfaiie^jque possible, aux rimes rares et aux mots bien choisis. . . il a l'âme pastorale, et quand il se promène dans les villes, il mêle cette âme et son goût d'artiste érudit aux visions pittoresques qui sollicitent son imagination.)) (Pierre Courtois, La Revue Française) «Après cela, qu'il ait, dans son inspiration même la plus personnelle, une originalité très nettement dégagée, c'est ce qu'il serait exagéré de dire, comme il serait, d'ailleurs, excessif de l'attendre d'un jeune homme de vingt-trois ans. Ce qui par contre, à nos yeux, n'est pas douteux, c'est qu'il existe aujourd'hui peu de poètes — même en France — qui possèdent à ce point leur métier, qui sachent aussi bien faire le vers et qui, avec un sentiment très vif, encore peut-être qu'un peu livresque, des choses de la nature et de l'art, aient plus d'habileté technique, de ressources et de sûreté de main. . . » (Jules Fournier, dans /'Action de Montréal)

A propos du plus récent ouvrage de M. Paul Morin, Poèmes de Cendre et d'Or, un critique écrit: ((Ferons-nous à l'auteur un reproche de certains procédés ? Il multiplie les épithètes: il y en a souvent deux et trois et quatre. . . Il est vrai qu'elles ne sont pas indifférentes. Nous pourrions les comparer aux touches qu'un peintre superpose pour atteindre la teinte qu'il rêve. La moire revient à maintes reprises, dans les dernières pages. Ce mot est comme la définition de l'art de notre poète: il l'emploie instinctivement. Enfin, dernier procédé : l'apostrophe aux choses inanimées et le passage subit du vous au tu. Mais je m'aperçois que je cherche la petite bête. Mieux vaut s*c~*êter ici pour ne pas affaiblir l'impression de beauté que ce livre resplendissant nous a laissée.)) (Abbé Olivier Maurault, Brièvetés)

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