NUITS DE BRUME
Mais alors, du plus loin de la brume, là-bas
Où rôdent les vaisseaux troublés dans leur voyage,
Voici que se levait un appel enroué,
Douloureux, presque humain, un cri feutré qui
Et se prolonge, et qui persiste sous nos tempes [rampe
Et dont l'espace ému longtemps restait troué.
Et le phare à son tour, d'un sourd écho d'enclume,
Répondait. Oh ! la cloche adressant dans la brume
Ses deux oiseaux d'espoir, deux graves sons ailés
Qu'on écoutait partir vers l'inconnu qui souffre,
Vers les pauvres bateaux en lutte avec le gouffre,
Craquant de leur carène, impuissants, étranglés
Par les mille serpents de la vague, et sans astre,
Et demandant leur route à la cloche, et sentant
Que s'ouvre devant eux la gueule du désastre!
Nous ne fermions plus l'œil; et d'instant en instant,
La sirène-fantôme et la cloche-mensonge
Se cherchaient sur les eaux comme deux mains en
[songe,
Quand, du tocsin de l'autre phare, dix-huit coups Qui bégayaient, pareils aux paroles des fous, S'agitaient dans la nuit que la brume prolonge. Puis, un autre vaisseau, qu'on sentait plus avant Dans l'horizon tordu des spirales des vents, Faisait pleurer en nous sa détresse lointaine. Et nous croyions entendre et voir un capitaine, Aux mots brefs que le vent s'arrache par lambeaux, Courbé, cherchant la tour, inutile flambeau, Et des hommes hagards, dont la tempe hermétique Enferme un carillon de cloches fantastiques Et qui fêlent leurs yeux à déchiffrer la mer!
(Suite Maritime, en préparation)