LE TROIS-MATS ÉCHOUÉ
C'était un grand voilier qui ne partirait plus.
Le grand voilier dormait dans les sables sonores, Mais sourd au vent, aveugle au retour des aurores, Vers la terre penchant ses trois mâts superflus, Ignorant dans la mort l'offrande coutumière Du flot qui, chaque jour, déposait à ses flancs Un tribut de varech plein de sombre lumière.
ROBERT CROQUETTE
Le grand voilier dormait parmi les goélands,
Goélands sans repos, goélands en vigie
Aux mâts que ne mord plus le sel des nostalgies.
Et le rythme éternel des flux et des reflux
Avait beau argenter la quille et la carène,
Et le large chanter en milliers de sirènes,
C'était un grand voilier qui ne partirait plus . . .
{Poésies Nouvelles)
SUITE MARITIME (1933) {Fragments) LA GROTTE DE NEPTUNE
Le seuil est vert et bleu comme une nuit de lune.
Entrons-nous ? C'est ici la fluide maison,
La grotte aux murs de laminaires, où Neptune
Ondoyant et divers recèle sa fortune.
C'est un pays couleur de songe, où l'horizon
Recule en profondeur et donne une âme étrange.
Dans le palais magique où des algues s'effrangent
Sur nos têtes, parmi les oursins hérissés,
Suis-moi, asseyons-nous, l'un à l'autre pressés.
Que de secrets, que de trésors, que de surprises!
Aux quatre murs, rochers sculptés comme des frises,
C'est un bourgeonnement si riche de couleurs
Que l'œil distingue mal la bête de la fleur.
Mais vois d'abord, laissant le sourd roulis des lames
Délier sur leurs fronts comme un buisson de flammes.
Trois sirènes d'écaillé aux cheveux verticaux.
La conque, où l'océan met d'immortels échos.
Silencieuse, dort aux mains de la première.
Les deux autres, secouant des frissons de lumière,
Tressent hâtivement des chaînes de corail
Ou, parmi le feuillage aux lueurs de vitrail,
Fouillent l'huître, cherchant l'extase d'une perle.