PIERRE CHAUVEAU
«Taiguragny l'a dit: l'étranger est perfide,
Ses présents sont trompeurs, et la main est avide
Qui nous donne aujourd'hui:
Elle prendra demain mille fois davantage; Mon peuple n'aura plus, bientôt, sur ce rivage,
Une forêt à lui.
«Taiguragny l'a dit: De ses riches demeures, Où dans les voluptés il voit couler ses heures,
Leur roi n'est pas content.
Il lui faudrait encore et mes bosquets d'érables Et l'or qu'il veut trouver caché parmi les sables
De mon fleuve géant.
«Jeunes gens, levez-vous et déterrez la hache, La hache des combats! Que nulle peur n'arrache
A vos cœurs un soupir!
Comme un troupeau d'élans ou de chevreuils timides, Tous ces fiers étrangers, sous vos flèches rapides,
Vous les verrez courir.
«Mais inutile espoir! leur magie est plus forte, Et son pouvoir partout sur le nôtre l'emporte;
Leur Dieu, c'est un Dieu fort! Quand il fut homme, un jour, dans un bien long supplice, De ceux dont il venait expier la malice,
Ce Dieu reçut la mort.
«Domagaya l'a dit: les tribus de l'aurore, Ni celles du couchant, plus savantes encore,
N'ont jamais inventé De tourments plus cruels; mais, chef plein de vaillance, Le Dieu des étrangers a souffert en silence,
Puis au ciel est monté.»
Ainsi parlait le roi dans son âme ingénue; Et lui-même bientôt sur la flotte inconnue
Il partait entraîné.
Ses femmes, ses sujets, hurlèrent sur la rive, Criant: Agouhanna! De leur clameur plaintive
Cartier fut étonné.
Et prenant en pitié leur bruyante infortune, Le marin leur promit qu'à la douzième lune
Ils réverraient leur roi.
Des colliers d'ésurgni scellèrent la promesse, Cartier les accepta; puis ils rirent liesse,
Car il jura sa foi.
Douze lunes et vingt, et bien plus, se passèrent, Cinq hivers, cinq étés, lentement s'écoulèrent;
Le chef ne revint pas.
L'étranger, de retour au sein de la bourgade, Du roi que chérissait la naïve peuplade,
Raconta le trépas.
Vieille Stadaconé! sur ton fier promontoire, Il n'est plus de forêt silencieuse et noire;
Le fer a tout détruit.
Mais sur les hauts clochers, sur les blanches murailles, Sur le roc escarpé, témoin de cent batailles,
Plane une ombre la nuit.
Elle vient de bien loin, d'un vieux château de France, A moitié démoli, grand par la souvenance
Du roi François premier.
Elle crut au Dieu fort qui souffrit en silence, Au grand chef dont le cœur fut percé d'une lance,
Elle crut au guerrier!
Donnacona au pays des ancêtres, Domagaya lassé de servir d'autres maîtres,
Aussi Taiguragny.
Les vieux chefs, tout parés, laissent leur sépulture, On entend cliqueter partout, comme une armure,
Les colliers d'ésurgni.
Puis ce sont dans les airs mille clameurs joyeuses, Des voix chantent en chœur sur nos rives heureuses,
Comme un long hosanna.
Et l'on voit voltiger des spectres diaphanes, Et l'écho sur les monts, dans les bois, les savanes,
Répète: Agonhanna!