‹ Anthologie des poetes canadiensChapitre 32 sur 241 · LE DRAPE A U DE CARILLON · texte numérisé non relu

LE DRAPE A U DE CARILLON

Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux, Où seuls, abandonnés par la France, leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère ? Regrettez- vous encore ces jours de Carillon, Où, sous le drapeau blanc enchaînant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom, Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire ?

Regrettez- vous ces jours où, lâchement vendus Par le faible Bourbon qui régnait sur la France, Les héros canadiens, trahis, mais non vaincus, Contre un joug ennemi se trouvaient sans défense ? D'une grande épopée ô triste et dernier chant Où la voix de Lé vis retentissait sonore, Plein de hautes leçons, ton souvenir touchant Dans nos cœurs oublieux sait-il régner encore ?

Montalm était tombé comme tombe un héros, Enveloppant sa mort dans un rayon de gloire, Au lieu même où le chef des conquérants nouveaux, Wolfe, avait rencontré la mort et la victoire.

OCTAVE CRÉMAZIE

Dans un effort suprême en vain nos vieux soldats Cueillaient sous nos remparts des lauriers inutiles ; Car un roi sans honneur avait livré leur bras, Sans donner un regret à leurs plaintes stériles.

De nos bords s'élevaient de longs gémissements, Comme ceux d'un enfant qu'on arrache à sa mère; Et le peuple attendait plein de frémissements, En implorant le ciel dans sa douleur amère, Le jour où pour la France et son nom triomphant, Il donnerait encore et son sang et sa vie; Car, privé des rayons de ce soleil ardent, Il était exilé dans sa propre patrie.

Comme au doux souvenir de la sainte Sion

Israël en exil avait brisé sa lyre,

Et, du maître étranger souffrant l'oppression,

Jetait au ciel le cri d'un impuissant délire,

Tous nos fiers paysans de leurs joyeuses voix

N'éveillaient plus l'écho qui dormait sur nos rives;

Regrettant et pleurant les beaux jours d'autrefois,

Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plaintives.

L'intrépide guerrier que l'on vit des lis d'or Porter à Carillon l'éclatante bannière Vivait au milieu d'eux. Il conservait encor Ce fier drapeau qu'aux jours de la lutte dernière On voyait dans sa main briller au premier rang. Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes, Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang, Il venait chaque soir l'arroser de ses larmes.

Et le dimanche, après qu'aux voûtes du saint lieu

Avaient cessé les chants et l'ardente prière

Que les vieux Canadiens faisaient monter vers Dieu,

On les voyait se rendre à la pauvre chaumière,

Où, fidèle gardien, l'héroïque soldat

Cachait comme un trésor cette relique sainte.

Là, des héros tombés dans le dernier combat

On pouvait un instant s'entretenir sans crainte.

De Lévis, de Montcalm on disait les exploits, On répétait encor leur dernière parole ; Et quand l'émotion, faisant taire les voix, Posait sur chaque front une douce auréole, Le soldat déployait à leurs yeux attendris L'éclatante blancheur du drapeau de la France ; Puis chacun retournait à son humble logis, Emportant dans son cœur la joie et l'espérance.

Un soir que, réunis autour de ce foyer, Ces hôtes assidus écoutaient en silence Les longs récits empreints de cet esprit guerrier Qui seul adoucissait leur amère souffrance, Ces récits qui semblaient à leurs cœurs désolés Plus purs que l'aloès, plus doux que le cinname, Le soldat, rappelant les beaux jours envolés, Découvrit le projet que nourrissait son âme.

«O mes vieux compagnons de gloire et de malheur,

«Vous qu'un même désir autour de moi rassemble,

«Ma bouche, répondant au vœu de votre cœur,

«Vous dit, comme autrefois: Nous saurons vaincre en-

«A ce grand roi pour qui nous avons combattu [semble.

«Racontant les douleurs de notre sacrifice,

«J'oserai demander le secours attendu,

«Qu'à ses fils malheureux doit sa main protectrice.

«Emportant avec moi ce drapeau glorieux, «J'irai, pauvre soldat, jusqu'au pied de son trône, /«Et lui montrant de là ce joyau radieux V(Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne, «Ces enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir «Mêlent toujours son nom à leur prière ardente, «Je trouverai peut-être un cri de désespoir «Pour attendrir son cœur et combler votre attente.»

A quelque temps de là, se confiant aux flots, Le soldat s'éloignait des rives du grand fleuve, Et dans son cœur, bercé des rêves les plus beaux, Chantait l'illusion dont tout espoir s'abreuve.

OCTAVE CRÊMAZIE

De Saint-Malo bientôt il saluait les tours

Que cherche le marin au milieu de l'orage,

Et, retrouvant l'ardeur de ses premiers beaux jours,

De la vieille patrie il touchait le rivage.

De tout ce que le cœur regarde comme cher,

Des vertus dont le ciel fit le parfum de l'âme,

Voltaire alors riait de son rire d'enfer;

Et d'un feu destructeur semant partout la flamme,

Menaçant à la fois et le trône et l'autel,

Il ébranlait le monde en son délire impie;

Et la cour avec lui, riant de l'Éternel,

N'avait plus d'autre Dieu que le dieu de l'orgie.

Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau Essaya de franchir les portes de Versailles, Les lâches courtisans à cet hôte nouveau Qui parlait de nos gens, de gloire, de batailles, D'enfants abandonnés, des nobles sentiments Que notre cœur bénit et que le ciel protège, Demandaient, en riant de ses tristes accents, Ce qu'importaient au roi quelques arpents de neige!

Qu'importaient, en effet, à ce prince avili, Ces neiges où pleuraient, sur les plages lointaines, Ces fidèles enfants qu'il vouait à l'oubli!. . . La DuBarry régnait : de ses honteuses chaînes Le vieux roi subissait l'ineffaçable affront; Lui livrant les secrets de son âme indécise, Il voyait, sans rougir, rejaillir sur son front Les éclats de la boue où sa main l'avait prise.

Après de vains efforts, ne pouvant voir son roi, Le pauvre Canadien perdit toute espérance. Seuls, quelques vieux soldats des jours de Fontenoy, En pleurant avec lui, consolaient sa souffrance . . . Ayant bu jusqu'au fond la coupe de douleur, Enfin il s'éloigna de la France adorée. Trompé dans son espoir, brisé par le malheur, Qui dira les tourments de son âme navrée ?

Du soldat, poursuivi par un destin fatal,

Le navire sombrait dans la mer en furie

Au moment où ses yeux voyaient le ciel natal.

Mais, comme à Carillon, risquant encor sa vie,

Il arrachait aux flots son drapeau vénéré,

Et bientôt retournant à sa demeure agreste,

Pleurant, il déposait cet étendard sacré,

De son espoir déçu touchant et dernier reste.

A ses vieux compagnons cachant son désespoir,

Refoulant les sanglots dont son âme était pleine,

Il disait que bientôt leurs yeux allaient revoir

Les soldats des Bourbons mettre un terme à leur peine.

De sa propre douleur il voulut souffrir seul ;

Pour conserver intact le culte de la France.

Jamais sa main n'osa soulever le linceul

Où dormait pour toujours sa dernière espérance.

Pendant que ses amis, ranimés par sa voix,

Pour ce jour préparaient leurs âmes en silence

Et retrouvaient encor la valeur d'autrefois

Dans leurs cœurs altérés de gloire et de vengeance,

Disant à son foyer un éternel adieu,

Le soldat disparut, emportant sa bannière

Et vers lui revenant au sortir du saint lieu,

Ils frappèrent en vain au seuil de sa chaumière.

Sur les champs refroidis jetant son manteau blanc, Décembre était venu. Voyageur solitaire, Un homme s'avançait d'un pas faible et tremblant Aux bords du lac Champlain. Sur sa figure austère Une immense douleur avait posé sa main. Gravissant lentement la route qui s'incline, De Carillon bientôt il prenait le chemin, Puis enfin s'arrêtait sur la haute colline.

OCTAVE CRÊMAZIE

Là, dans le sol glacé fixant un étendard, Il déroulait au vent les couleurs de la France. Planant sur l'horizon, son triste et long regard Semblait trouver des lieux chéris de son enfance. Sombre et silencieux il pleura bien longtemps, Comme on pleure au tombeau d'une mère adorée, Puis à l'écho sonore envoyant ses accents, Sa voix jeta le cri de son âme éplorée:

«O Carillon, je te revois encore, Non plus, hélas ! comme en ces jours bénis Où dans tes murs la trompette sonore Pour te sauver nous avait réunis.

Je viens à toi, quand mon âme succombe Et sent déjà son courage faiblir. Oui, près de toi, venant chercher ma tombe, » Pour mon drapeau je viens ici mourir.

«Mes compagnons, d'une vaine espérance Berçant encor leurs cœurs toujours français, Les yeux tournés du côté de la France, Diront souvent : Reviendront-ils jamais ? L'illusion consolera leur vie; Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir, Et sans entendre une parole amie, , Pour mon drapeau je viens ici mourir.

«Cet étendard qu'au grand jour des batailles, Noble Montcalm, tu plaças dans ma main, Cet étendard qu'aux portes de Versailles, Naguère, hélas ! je déployais en vain, Je le remets aux champs où de la gloire Vivra toujours l'immortel souvenir, Et dans ma tombe emportant ta mémoire, • Pour mon drapeau je viens ici mourir.

«Qu'ils sont heureux ceux qui dans la mêlée Près de Lévis moururent en soldats !

En expirant, leur âme consolée Voyait la gloire adoucir leur trépas.

Vous qui dormez dans votre froide bière, Vous que j'implore à mon dernier soupir, Réveillez-vous! Apportant ma bannière Sur vos tombeaux, je viens ici mourir.))

A quelques jours de là, passant sur la colline,

A l'heure où le soleil à l'horizon s'incline,

Des paysans trouvaient un cadavre glacé

Couvert d'un drapeau blanc. Dans sa dernière étreinte

Il pressait sur son cœur cette relique sainte,

Qui nous redit encor la gloire du passé.

O noble et vieux drapeau, dans ce grand jour de fête, Où marchant avec toi tout un peuple s'apprête A célébrer la France, à nos cœurs attendris Quand tu viens raconter la valeur de nos pères, Nos regards savent lire en brillants caractères L'héroïque poème enfermé dans tes plis.

Quand tu passes ainsi comme un rayon de flamme, Ton aspect vénéré fait briller dans notre âme Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux. Leurs grands jours de combats, leurs immortels faits

[d'armes,

Leurs efforts surhumains, leurs malheurs et leurs larmes, Dans un rêve entrevus, passent devant nos yeux.

O radieux débris d'une grande épopée,

Héroïque bannière au naufrage échappée,

Tu restes sur nos bords comme un témoin vivant

Des glorieux exploits d'une race guerrière;

Et sur les jours passés répandant ta lumière,

Tu viens rendre à son nom un hommage éclatant.

Ah ! bientôt puissions-nous, ô drapeau de nos pères ! Voir tous les Canadiens, unis comme des frères, Comme au jour du combat se serrer près de toi! Puisse des souvenirs la tradition sainte En régnant dans leur cœur, garder de toute atteinte Et leur langue et leur foi!

(Poésies)

OCTAVE CRÉMAZIE

LES MORTS (1862) {Fragment)

Quand le doux rossignol a quitté les bocages, Quand le ciel gris d'automne, amassant ses nuages, Prépare le linceul que l'hiver doit jeter Sur les champs refroidis, il est un jour austère Où nos cœurs, oubliant les vains soins de la terre, Sur ceux qui ne sont plus aiment à méditer.

C'est le jour où les morts, abandonnant leurs tombes, Comme on voit s'envoler de joyeuses colombes, S'échappent un instant de leurs froides prisons; En nous apparaissant, ils n'ont rien qui repousse; Leur aspect est rêveur et leur figure est douce, Et leur œil fixe et creux n'a pas de trahisons.

Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple

La foule qui pour eux implore dans le temple

La clémence du ciel, un éclair de bonheur,

Pareil au pur rayon qui brille sur l'opale,

Vient errer un instant sur leur front calme et pâle,

Et dans leur cœur glacé verse un peu de chaleur.

Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes,

Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes

Et marchent tout le juur sous le regard de Dieu,

Dorment toute la nuit sous la garde des anges,

Sans que leur œil troublé de visions étranges

Aperçoive en rêvant des abîmes de feu ;

Tous ceux dont le cœur pur n'écoute sur la terre Que les échos du ciel, qui rendent moins amère La douloureuse voie où l'homme doit marcher, Et, des biens d'ici-bas reconnaissant le vide, Déroulent leur vertu comme un tapis splendide, Et marchent sur le mal sans jamais le toucher;

Quand les hôtes plaintifs de la cité dolente,

Qu'en un rêve sublime entrevit le vieux Dante,

Paraissent parmi nous en ce jour solennel,

Ce n'est que pour ceux-là. Seuls ils peuvent entendre

Les secrets de la tombe. Eux seuls savent comprendre

Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.

Les cantiques sacrés du barde de Solyme,

Accompagnant de Job la tristesse sublime,

Au fond du sanctuaire éclatent en sanglots;

Et le son de l'airain, plein de sombres alarmes,

Jette son glas funèbre et demande des larmes

Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.

Donnez donc, en ce jour où l'Église pleurante Fait entendre pour eux une plainte touchante ; Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords, Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme, Une fleur à la tombe, une prière à l'âme, Ces doux parfums du ciel qui consolent les morts.

Priez pour vos amis, priez pour votre mère, Qui vous fit d'heureux jours dans cette vie amère, Pour les parts de vos cœurs dormant dans les tombeaux. Hélas ! tous ces objets de vos jeunes tendresses Dans leur étroit cercueil n'ont plus d'autres caresses Que les baisers du ver qui dévore leurs os.

Priez pour l'exilé, qui, loin de sa patrie, Expira sans entendre une parole amie ; Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, Personne ne viendra donner une prière, L'aumône d'une larme à la tombe étrangère: Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort ?

Priez encor pour ceux dont les âmes blessées

Ici-bas n'ont connu que les sombres pensées

Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil ;

Pour ceux qui, chaque jour, bénissant l'existence,

N'ont trouvé le matin, au lieu de l'espérance,

A leurs rêves dorés qu'un horrible réveil.

OCTAVE CRÉMAZIE

Ah! pour ces parias de la famille humaine, Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine, Ont monté jusqu'au bout l'échelle de douleur, Que votre cœur touché vienne donner l'obole D'un pieux souvenir, d'une sainte parole, Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur.

Apportez ce tribut de prières et de larmes,

Afin qu'en ce moment terrible et plein d'alarmes,

Où de vos jours le terme enfin sera venu,

Votre nom, répété par la reconnaissance,

De ceux dont vous aurez abrégé la souffrance,

En arrivant là-haut, ne soit pas inconnu.

Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes, Avant de le porter aux sphères éternelles, Le dépose un instant sur les tombeaux amis ; Et les mourantes fleurs du sombre cimetière, Se ranimant soudain au vent de la prière, Versent tous leurs parfums sur les morts endormis.

BIBLIOGRAPHIE. — Poésies d'Alfred Garneau, publiées par son fils Hector Garneau (Montréal, Beauchemin, 1908).

Alfred Garneau, fils aîné de l'historien François-Xavier Garneau» naquit à Québec, le 20 décembre 1836. Après avoir passé par le Petit Séminaire de Québec, il se mit à l'étude du droit et se fit admettre au barreau (1860), ensuite de quoi il entra dans le fonctionnarisme à Ottawa. Nommé, en 1874, directeur de la traduction au Sénat, il ne devait cesser d'occuper ces fonctions qu'à sa mort, survenue le 4 mars 1904. En 1862, il avait publié une quatrième édition, revue et corrigée^ de /'Histoire du Canada de François-Xavier Garneau.

«... Voulez-vous, quelque matin d'été ou de printemps , emporter un léger livre de poésie, léger de poids, léger de rythme, léger d'inspiration un peu courte et toujours délicate, tout miroitant du brillant de la

(Poésies)

vie, de fleurs et de couleurs vaporeuses, d'âmes tendrement et honnêtement aimées ? . . . Emportez, comme faime à le faire, ce compagnon charmeur qui se nomme les Poésies d'Alfred Garneau.

«Vous lirez de beaux sonnets où, malgré l'habituelle vivacité de V auteur, s'empreint une grave tristesse. . .

«Si, dans ce recueil, vous rencontrez de temps à autre des réminiscences de Lamartine, de Hugo et surtout d'Alfred de Musset, le poète de chevet d'Alfred Garneau, ne vous en étonnez pas: ce sont ces influences françaises qui permirent à sa vive personnalité canadienne de se produire.)) (Louis Arnould, Nos Amis les Canadiens)

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