DANS QUELQUES JOURS
Dans quelques jours, les hirondelles, A leurs vieux nids, toujours fidèles,
S'en reviendront; Toutes, l'une poursuivant l'une Depuis l'aube jusqu'à la brune, Sous le soleil ou sous la lune,
Gazouilleront.
Dans quelques jours, tous les brins d'herbe Se grouperont en frêle gerbe.
Pour leur festin Ils auront la claire rosée Qui, sur leur tige harassée, Tombera par goutte irisée,
Chaque matin.
Dans quelques jours, toutes les branches, Sous les feuilles en avalanches
Se courberont; Et de sa base jusqu'au faîte, Chaque arbre, avec un air de fête, Se repeuplera de fauvettes
Et de pinsons.
Tous les ruisseaux, de leurs voix grêles, Pour les trèfles et pour les prèles
Diront glou-glou.
La libellule audacieuse, Toujours légère et gracieuse, Ira furetant, curieuse,
Un peu partout.
Et la brise, sur toutes choses, Égrenant les métamorphoses
A larges mains, Par la montagne et par la plaine, Embaumera de son haleine L'aubépine, la marjolaine
Et les jasmins.
Ce sera la saison trop brève, Celle qui passe comme un rêve,
Comme un baiser; Celle qui, tendrement déploie L'étendard vermeil de la joie Et que Dieu, chaque année, envoie
Pour nous bercer;
Ce sera le printemps qui donne A l'insecte, pour qu'il bourdonne,
Des ailes d'or, Au mendiant, pour qu'il chemine Plus droit, de matine à matine, Sur la route qui le fascine,
L'espoir encor.
Ce sera le printemps qui jette Dans tous les cœurs un peu de fête,
Beaucoup d'amour, La seule saison qu'on regrette, Car elle effleure notre tête Sans la blanchir, — et l'on en guette
Chaque retour. . .
CHARLES GILL
Charles Gill
BIBLIOGRAPHIE. — Le Cap Éternité, poème descriptif et lyrique, suivi des Étoiles filantes et de traductions d'Horace {Montréal, 1919).
M. Charles Gill a collaboré aux Débats, au Nationaliste et à divers a utres journaux, en prose et en vers.
M. Charles Gill naquit à Sorel, le 21 octobre 1871. Il fit ses études au Collège Saint-Laurent {près Montréal). A dix-neuf ans, il partait pour Paris, où il demeura cinq ans {1890 — 95), étudiant la peii ture à l'École des Beaux- Arts, atelier Gérôme. Pendant son séjour dans la grande ville, il fréquenta beaucoup les cénacles littéraires de la Rive Gauche. Le Café Procope, où trônait le général Verlaine, l'attirait particulièrement. C'est là que, attentif aux remarques du maître et aux interminables discussions entre les disciples, il puisa le secret de l'art des vers. M. Charles GUI, que ses tableaux ont classé dans le groupe de tête des artistes canadiens, n'écrivait qu'à ses moments de loisir. Ses œuvres ont été réunies et publiées par les soins pieux de sa sœur, Mademoiselle Marie Gill, après sa mort, survenue en 1918, à Montréal.
Gill fut pendant plusieurs années professeur de dessin à l'École normale Jacques- Cartier, à Montréal.
Au physique, Gill avait la taille, la prestance et la tête d'un dieu. Son visage olivâtre, encadré dans la chevelure et la barbe d'Alphonse Daudet, et au fond duquel brûlaient deux yeux sombres et doux à la fois, était de ceux qui se gravent dans la mémoire dès la première rencontre.
Edmond de Nevers écrivait le 3 mai 1902, dans la Patrie: «... Chacun reconnaîtra, par les extraits que j'ai cités, que différent en cela de preque tous nos autres poètes et écrivains canadiens, dont les œuvres sont exclusivement le produit de leurs lectures et où ne se manifeste aucune personnalité, Charles Gill est bien lui-même; que son inspiration n' emprunte rien à qui que ce soit; qu'il a cette distinction, encore inconnue chez nous, d'être original . . . Son talent est délicat, gracieux, et d'une inspiration presque vertigineuse . . . Gill s'éprend de tout ce qui souffre, surtout des souffrances pour lesquelles notre société hypocrite n'a que du mépris et qui sont souvent les plus fatales. Et ses opinions à ce sujet, il les a affirmées en des pages exquises, sans se soucier de la critique possible des replis.))
Quelques années plus tard, le 22 octobre 1908, la Presse disait, en note éditoriale :
«... Charles GUI est un poète de haute envolée. Pour que son talent donne toute sa mesure, il lui faut le libre espace. Son inspiration se maintient jusqu'au dernier vers de ses pièces de longue haleine; c'est alors qu'il excelle à scander les alexandrins sonores et à lier les strophes berceuses. Il plane à l'aise dans les hauteurs de la pensée. Ce magnifique poète possède trois qualités qui se rencontrent bien rarement ensemble chez un même homme : l'originalité, l'inspiration élevée et la forme impeccable.))