LA CLOCHE DE TADOUSSAC
J'errais seul, à minuit, près de la pauvre église. A la lueur de mon flambeau, je pouvais voir Les bords de l'estuaire où dansait le flot noir, Et le petit clocher que le temps solennise.
Le Sorouet déchaîné grondait dans les bouleaux, Geignait le long des murs du temple séculaire, Et, fraternel, entre les croix du cimetière, Sur les tombes sans nom égrenait des sanglots.
O fière nation sur qui la terre pèse, Où sont tes dignes chefs et tes guerriers sans peur! Hélas ! devant leurs croix le pèlerin songeur Peut se dire : — Ici gît la race Montagnaise!
Elle est là tout entière : en voici le cercueil. C'était une alliée à la France fidèle.
Que les tendres bouleaux pleurent en paix sur elle, Et que les sapins noirs portent longtemps son deuil !
«Dongne!» entendit soudain mon oreille inquiète. Le solitaire airain, que rien ne troublait plus Dans l'évocation des saints jours révolus, Avait jeté ce cri sonore à la tempête.
CHARLES GILL
Sans doute il se souvient, le bronze abandonné; Il dort, et son printemps regretté se prolonge Dans les vibrations berceuses d'un beau songe, Et la chanson de sa jeunesse a résonné.
Après les temps troublés, quand vient la paix amie, Les choses, comme nous, ont leur rêve éternel, Pensais- je en écoutant s'envoler vers le ciel Le rêve harmonieux de la cloche endormie.
Mais non ! sur son appui rustique elle oscillait. Un invisible bras réglait donc cette plainte. Une douleur humaine inspirait la voix sainte: Ce n'est pas en rêvant que le bronze parlait.
Lors, j'ai crié: — Quel Montagnais dans l'ombre pleure
Le regret d'autrefois au clocher des aïeux ?
J'irai te voir sonner, sonneur mystérieux,
Et je saurai pourquoi tu sonnes à cette heure!
J'hésitai sur le seuil du monument sacré Par les rayons du Ciel et par ceux de l'Histoire; Mais la porte en grinçant démasqua la nef noire, Démasqua la nef noire en grinçant. . .et j'entrai.
Vainement par trois fois j'appelai. Rien! Personne!
Le silence gardait les secrets du passé.
Epris de l'invisible, inquiet, j'avançai
Dans la terreur muette où l'inconnu frissonne.
Devant l'autel, par la veilleuse abandonné, Veille dans son cercueil l'humble missionnaire; Son ombre plaît au Christ autant qu'une lumière. Sur ce grand souvenir je me suis incliné.
Etait-ce lui, l'apôtre intrépide au cœur tendre, Qui, réveillant la cloche au fond des vieux oublis, Venait renouveler pour les ensevelis «Le plaisir non pareil qu'ils prenaient à l'entendre» ?
Au charme évocateur et magique des sons, Un peuple mort s'est réveillé dans ma pensée ; Mon cœur a pris le deuil de sa gloire passée, Que par notre silence ingrat nous offensons.
La cloche fit chanter l'écho des murs antiques, Et les chœurs endormis depuis le temps jadis, Fervents ainsi qu'aux jours des nobles fleurs de lys, Dans l'église déserte ont redit leurs cantiques.
Je t'évoquais, cloche des deuils et des adieuxr Et cloche des fiertés, joyeusement sonore, Saluant, par ton chant virginal, dans l'aurore, Le chef Tacouérima toujours victorieux!
Je t'entendais frémir d'allégresse au baptême, Saluer le secret profond de l'Ostensoir, Convier les croyants à l'oraison du soir, Et sur les trépassés gémir l'adieu suprême.
Je t'évoquais sonnant bien loin dans l'autrefois, Pour le retour du brave à la plage natale, Pour le pêcheur perdu dans la brume automnale Et qui revient au port, appelé par ta voix.
Je revoyais aussi les sveltes sauvagesses, Au frôlement silencieux de leurs souliers S'avancer vers l'autel avec les fiers guerriers, En inclinant leur front orné de noires tresses.
Je t'entendais encor dominant tout le bruit
De la bourgade en feu, quand ton bronze tragique,
Parmi les hurlements de la folle panique,
Jeta les sons affreux du tocsin dans la nuit.
J'évoquais tes Noëls perdus. . . Mais la rafale, S'engouffrant dans la nef, éteignit mon flambeau ; La Nuit m'enveloppa d'horreur près du tombeau, Et l'aile de la Mort effleura mon front pâle.
CHARLES GILL
«Dongue don! dongue don!» gémit l'airain plus bas, Dans l'épou van terrien t des profondes ténèbres; Un frisson glacial parcourut mes vertèbres, Car j'avais reconnu le rythme lent du glas.
Comment suis-je sorti vivant de cette tombe! Je ne sais quels esprits m'ont entraîné dehors, Mais, après tant de jours écoulés depuis lors, Le tintement fatal dans ma mémoire tombe.
Le souffle furibond de l'ouragan s'accrut; La plainte résonna, plus lugubre et plus longue : «Dongue! dongue, dongdon! daïngue don, dogne dongue î Puis l'ouragan fit trêve et la cloche se tut.
L'âme de Nelligan m'a prêté son génie, Pour clamer: — Qui soupire ici des désespoirs ? Cloche des âges morts sonnant à timbres noirs, Dis-moi quelle douleur vibre en ton harmonie !
Un affreux tourbillon fit rugir la forêt Et les flots fracassés sur la rive écumante . . . Alors, je crus entendre, au sein de la tourmente, Une voix tristement humaine qui criait :
(( — Je suis l'âme qui pleure au pied de la montagne, Le roi du fleuve noir, le vieillard du passé ; Devant l'oubli fatal mon fantôme est dressé, Et le suprême adieu du destin m'accompagne.»
Et j'ai dit : (( — Descends donc à mon entendement; Ton verbe aérien loin de mon cœur s'envole, Car je ne comprends pas si profonde parole.» Alors, tout près de moi, j'entendis clairement:
« — Je suis Tacouérima que le chagrin emporte, Sur les ailes du vent, au pays montagnais ; Je viens du souvenir où je veille à jamais, Et j'ai sonné le glas de ma nation morte.»
ODE A DELLIUS (Traduction d'Horace)
Souviens-toi, Dellius, dans l'épreuve et la peine, Dans les félicités que le sort peut offrir, De conserver une âme également sereine, Car il te faut mourir;
Soit que ton cœur, sans trêve, ait langui de tristesse, Soit que, loin des tracas, tu te sois réjoui, Buvant, couché sur l'herbe en des jours de liesse, Le falerne vieilli.
A l'ombre hospitalière où frémit la ramure Du peuplier d'argent et du pin orgueilleux, Au bord de ce ruisseau fugitif qui murmure Dans son lit sinueux,
Ordonne d'apporter les parfums et l'amphore, Et du riant rosier les éphémères fleurs, Heureux vivant ! tandis que le permet encore Le noir fil des trois Sœurs.
Il faudra le quitter, ton domaine splendide. Ta villa que le Tibre arrose de flots d'or, Il faudra la quitter! Un héritier avide Comptera ton trésor.
Qu'importe que tu sois issu de race infime Ou riche et descendant de l'antique Inachus, Ou bien sans autre toit que l'azur, ô victime De l'implacable Orcus!
Nous sommes tous poussés au même précipice; Car, de l'urne sorti, notre destin mortel Nous jette tôt ou tard dans la barque qui glisse Vers l'exil éternel.
(Publié avec le Cap Éternité)
CHARLES GILL