UN VIEUX NAVIGATEUR
Lorsque j'étais enfant, là-bas dans mon village, Sur les bords du grand fleuve où voguaient des bateaux, Je sondais l'horizon, je songeais au voyage, En suivant du regard l'hirondelle et les flots.
Comme le ciel est clair aux visions d'enfance! Nulle insomnie alors n'avait lassé mes yeux; Les yeux comme le cœur s'ouvraient à l'espérance; Tout était neuf pour moi, sur terre et dans les cieux!
Et les barques passaient en fuyant notre grève ; Et je suivais longtemps leur sillage écumeux. . . Les voiles accrochaient les ailes de mon rêve, Pour se perdre, très loin, aux couchants lumineux.
Mais entre les jours clairs vinrent des soirs d'orage, Et je vis des débris aux senteurs de goudron : On disait qu'un bateau s'échouait sur la plage, Et qu'à l'avant brisé se lisait : Orégon.
((Barque ruinée a fait tristesse au capitaineb) Adieu pour lui la course et les voiles au vent! Notre voisin fut triste une longue semaine, Et j'ai su qu'il pleura son Orégon souvent.
Mât brisé, bateau perdu dans les écumes, Vous roulez, comme l'homme, aux récifs de la mort; Car dans les couchants clairs ou dans les soirs de brumes Nous dérivons tous deux de tribord à bâbord!
Pauvres bateaux vieillis que la vague transporte, Sous l'effort des autans, au rivage incertain, Vous êtes comme nous, qui cherchons une porte S'ouvrant sur l'avenir des horizons lointains.
Mais je ne voyais pas, aux jours de ma jeunesse, Devant les vieux débris du chaland naufragé, Qu'ici-bas tout finit au signal des détresses, Depuis l'homme perclus jusqu'au bois ravagé!
Je me rappelle aussi le fils du capitaine,
Qui jouait comme moi sur des morceaux de pont;
Et de nos jeux passés si la date est lointaine,
Ce naufrage et ce temps se gravent sous mon front!
Car je fus matelot, et je connus ensuite
L'effort des flots mauvais sous les assauts des vents;
Je revois des noyés qu'un dernier spasme agite,
Je contemple le soir, je prédis le gros temps.
Je revois en pensée, et vivant au village, Le vieux navigateur sous ses cheveux tout blancs ; On dit qu'il parle encor de son dernier naufrage En détails très précis, à quatre-vingt-trois ans!
Il ajoute qu'il sait qu'un dernier vent le guette Sur la dernière lame, une lame de fond. Pour lui comme pour nous ce sera la défaite, Puis il ira dormir où tant d'autres s'en vont!
{Au vent qui passe)
LOUIS-JOSEPH DOUCET