Anthologie des poètes canadiens [microforme]
Une littérature peut être nationale par la nature des sujets, mais à condition d'être d'abord une littérature, c'estä-dire autre chose qu'un ensemble décrits sans valeur littéraire propre. Si l'on admet cette condition, il y a bien un ensemble d'ouvrages serbes qui par son mérile littéraire constitue une littérature serbe, un ensemble d'ouvra;jes tchèques qui par son mérite littéraire constitue une littérature tchèque, un ensemble d'ouvrages polonaïs qui par son mérile littéraire constitue une littérature polonaise, mais ce qui s'est publié chez nous d'ouvrages à prétentions litiéraires sur des sujets canadiens ne saurait constituer une littérature canadienne.
Une littérature peut encore être nationale par un certain génie propre de ses écrivains et indépendamment de la nature des sujets : tel est, par exemple, le cas de la littérature belge, à laquelle on ne saurait nier l'originalité, même quand l'erhaeren et Max Elscamp en poésie, Lemonnier, Rodenbach et Maetelinck en prose, expriment des sentiments purement humains. Tel est aussi le cas des littératures slave et scandinave, qui par Tolstoi et autres romanciers russes, le dramaturge Ibsen, les criliques Bjærnson el Georges Brandes, ont traité dans un esprit et dans un style à elles des sujets d'intérêt universel. Ce génie propre qui consiste dans une certaine manière originale d'envisager et d'exprimer la vie, osera-t-on affnmer qu'il se manifeste à un degré quelconque dans la masse indigeste de notre production littéraire? On parcourrait bien, il est vrai, la plupart des pays du monde, même les plus sauvages, sans trouver rien qui ressemble, même de loin, au ton ordinaire (nous disons ordinaire) de notre production en vers eLen prose. Mais l'originalité qui consisle à faue
fi des idées, à cultiver obstinément le lieu commun, à ignorer
dans ses écrits le dictionnaire et la grammaire, n’est pas, ne sera jamais, que je sache, de celles qui confèrent aux
ÿ ANTHOLOGIE DES POËTES CANADIENS
auvies blléraires le caractéie national. A la seule condition de s'imposer pendant quelques années un enseignement publie comme le nôtre (enseignement publie ne se donne pas seulement à l'école : la fainille, la presse, les associalions, y contribuent), el d'ériaer sur ses frontières un muraille de Chine comme celle qui nous à jusqu'ici séparés de la France, n'importe quel pays pourra avoir des jousnaux comme les nôtres, des romans comme Les nôtes, de la critique littéraire comme la nôtre, et, sauf quelques œurres d'exception, une poésie comme la nôlre: c'est-ü-dire des jour naux, des romans, un critique, une poésie, aurquels l'étranues s'intéresse suitout par curiosité de collectionneur .
Une littérature, sans être natisnale par la nature des | sujets ni par le génie propre de ses éerrrains, peut encore se die nationale pour la double raison qu'elle s'exprime
dans un idiome particulier et qu'elle s'impose à l'attention dr monde par des qualités de style exceptionnelles. Dix Gibbons consliluertient une Uitlérature anglaise, quoique l'Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain ne soit ançloise ni par le sujet ni à vrai dire par le style. Goëthe avait d'allemand que la lingue, il s'en faisait loire; ct pourtant il semble qu'une demi-douzaine de Cioëthes formeraicnt à eux seuls une assez enriable litlérature allemande. Les écrivains canadiens qui approchen! de Groëthe, où seulement de Gibbon, où même de poussifs prosaleuis comme Steele et Addison en Angleterre et ë Le Sage en France, ils n'existent que sur les frises de nos bibliothèques. Ces invraisemblables accrlades de noms paraissent chez nous tones naturelles, au point que l'homme de goût qui à leur vue gambade de joie, se tord d'hilarité, le fait au risque de son existence, littéralement: mais le nègre marbiniquais où haïlien qui « passé par l'école française en percent à l'instant le ridicule,
sh ibià
Notre manque de sens critique est tel, que presque tout ce que nous venons de poser, qui est la vérité cxacte, mathémalique, — ou, comme nes poêles commencent à dire : Cenvulnérable », — passera pour boutades aux yeux du plus grand nombre, et que personn’. où à peu près, ne se donnera la peine d'en scruter le bien-fondé. C'est effectivement le sort qu'aux environs de 1905 eut un article où Jules
Fournie, parlant des Études de M. Charles ab der Halden our la littératine canadienne, soulenait aux lecteurs de la Revve canadienne linerxistence de ectte Dittérature. C'omment pareil @ticle troura grâce devant le gardien de ct caveau funéraire et orthodoxe, la chose partitia certaines ment mystérieuse aux siècles à venir. Byron disait : Wordsworth sometimes wakes ! el le chansonnier Ferny fait die au nototrement funèbre M. Brisson € Soyons
folichons, parlons de la Révolution française, » J'imagine
que le directeur de la Revue canadienne se réveilla pour une fois, et que pour une fois il s'écria : Soyons folichons; laissons résonner parmi les morts la roir d'un humo:iste !
Le lecteur prenant le chose de même, l'article fut bentôt oublié. Au cas cependant où quelques-uns en auraient cœidé sourenir, je dar comme La chose me semble à mot
pourquoi Fournier, sans aeen jamais changé d'opinion, censacre à la composition d'une anthologie” des poètes canadiens le loisir de ses dernières années.
Si plaisant que cela puisse paraîlre, Je connus Fournier à la Presse. C'était à l'automne de 1905. J'avais vingthuit ans: je venais de résiqner les fonctions de secrétaire paticulier de M. Gouin pour entier à ce journal comme director de L'information. Lui, à peine sorti de l'adolescence, il était reporter. Cinq semaines plus tard nous avions Lau et l'autre quitté les messieurs Berthiaume, mot pou fender, avec M. Bou assa, le Nationaliste, Lui pour passer au Canada, d'où il venail bientôt nous rejoindre dans une des entreprises politiques les plus hardies et, à tout prondre, les plus étonnantes de ces dernières années. Le Nationaliste araît vu le jour en mars 190%; a commencement de 1908, je l'abandonnaïs, usé. Fournier, qui collaborait depuis quelque temps @t journal sous un pseudonyme, my remplaça. En mars 1910 nous quiltions ensemble le Devoir, vieux de deux mois, à la fondation duquel nous avions tous deux modestement contribué. Il passa rapidement à la Patrie, puis fonda l'Action; cinq ans plus tard il renonçat ait journalisme, après une car-
10 ANTHOLOGIE DES POËÊTES CANADIENS rire d'un peu moins de huit années. À ce moment, en politique, il était déjà d'un profond pessimisme; que de fois ai-je entendu dire à cet homme droit, sincère, désintéressé, qui avait à mainte reprise bravé la prison pour ses idées : À quoi bon?» Un simple coup d'œil sur les cinq années de l'Action fe a voir que, malgré certaines aversions inslinctives qui auraient suffi à le classer dans le grand parti des honnêtes gens, il avait cessé de se passionner pour la politique : des malfaiteurs publics que nous avions voulu occire, un trop grand nombre portaient encore haut la lôle, vivants témoins de l’imbécilité populaire entendue au sens latin du mot; et il n'est pas non plus impossible qu'à voir les dieux de plus près il ait mieur compris la naïveté de certaines admirations comme la Juulité de cerlaines haines... Sa retentissante candidature au conseil murmcipal de Montréal fit croire un instant qu'il était repris, réenvoûté. Défi au sort, gageure Sportive, mys- {iJication délibérée du bourgeois, qu'au fond il abhorrait : il y eut de tout cela dans cette affaire. “Il gagna le pari, il Jut élu. Le ressort n’en était pas moins cassé
Eh bien ! ce sceptique, ce désabusé, ce broyeur de noir, Ceux qui l'eurent pour compagnon de travail ou qui, en lout cas, joutrent de son intimité durant les dernières années de son existence, diront qu'il s'intéressa Jusqu'à la fin avec la même ardeur, avec le même patriotisme passionné .et maladif, à l'avenir de la langue française en notre pays. Pour les beaux yeux de cette noble dame, il eût à Lui seul accepté bataille du Canada anglais tout entier, y compris les parlementaires de qui il relevait comme traducteur au Sénat. Même on le rit maintes fois, par pur serupule intellectuel, tourner le dos à la bohème. s'imposer pendant des semaines une dure iscipline, pour pouvoir traduire en ce françois limpide qu'il avait appris de ses bons maîtres Racine, Voltaire, Louis Veuitllot et Anatole France, de l'anglais à faire vomir un reporter du Montreal Star. Ce fidèle serviteur de la langue, de la pensée française, il se moquait, et à bon droit, de ce qui, dans la bouche de Journalistes qui ruminent leurs lieux communs arce la même délectation que les bœufs leur paille, prenait le nom prétenlieux de littérature canadienne. Mais rien qu’à juxtaposer
ns
lu « poésie » canadienne de 1800 à 180 el celle d'aujourd'hui, il ne pouvait point ne pas être frappé el ne pas se réjouir du progrès accompli chez nous sous le double rapport du sentiment et de l'expression poétiques.
Ce n'est pas que tout, absolument tout, soit mauvais dans la production de 1800 et de 1840. Si lamentables que sotenl les exercices d’écolier qui ont fait entrer Mermet, Viger, Norbert Morin, Michel Bibaud, Bédard, Petitclair, au panthéon poétique, et quelques défauts (enflure, pédanterie mythologique, préciosité, goût de la cheville et de l'inrersion) que les rimeurs canadiens de cette époque doivent à limitation d'une période (fin du XVITTe siècle et commencement du XIXe) qui pour la poésie fut bien la plus pauvre de toute la littérature française, on ne relit pas sans intérél, voire sans plaisir, le Petit bonhomme de Joseph Quesnel, certaines chansons, surtout patriotiques, de Morin, de Mondelet, de Napoléon Aubin, certains vers épiques de François-Xavier Garneau. Mais outre que deux des principales figures du groupe, Quesnel et Aubin, sont, comme Mermet, nées à l'étranger, pourquor ne pas reconnaître qu'à lout prendre il serait difficile de trouver, aux époques de civilisation, un nombre égal de rimeurs ayant lié à la publicité, dans un nombre d'années égal, un nombre égal de vers illisibles ?
Avec Chauveau, Fiset, Crémazie, Fréchette, Alfred Garneau, Napoléon Legendre, Pamphile Lemay, la seconde période est en progrès sur la précédente. Toutes proporlions gardées, ceux-là sont à Bibaud et à Viger comme Hugo, Lamartine et Musset à Le Franc de Pompignan, à l'abbé Delille, aux bardes ampoulés de la Révolution et aux poètes officiels du Premier Empire. Il sera beaucoup pardonné à Crémazie, à Fréchette, à Lemay, parce qu'ils ont eu du souffle. Et loin de nous de prétendre que Tonkourou de Pamphile Lemay ne soit pas en soi une œuvre intéressante, que ie Mississipi de Fréchette et certaines pièces de Beauchemin ou d'Alfred Garneau vaillent par leurs proportions seulement, Mais il aura manqué à celte
Sénéralon,s pour marquer aillerrs qu'au Canada ou devant les jurys académiques français appelés à juiser la poésie eslimable, lesiginalité de la pensée, l'intensité du sentiment, la souplesse ct la variété du rythme, la richesse du rocabuloire, l'aptitude à traiter tous les sujels arec un bonheur au moins relatif Ne craignons pas de le dire. la poésie canadienne d'aujourd'hui vaut mieux.
Fournier songca d'abo:d d faire figue: dans son Antholgie fous ceux que la ciitique avait, à tort on à raison. quitliliés de poëles. Je n'ai Pas Cru oul'episser mon droit He compromettie l'objet de son trarail en prenant sur mo de moltre à la porte, sans plus de façons. un certain nombre d'Anercns qui n'ont pas à leur achf cinquante res bons ou matures ec oméritent parfaitement Coubli complet où ils SON tombés: Laroltte, Phelan, Latique (bon évêque loyaliste, piteyable rimaillewr). Avec Les contemporains, impossible ils étaient trop: tout au plus me suis-je permis de retirer à certains l'imp:imatio que Fournir ne leur donna manifestement qu'à titre provisoire. Pa: COMparaison, notre époque n'est donc pas présentée sous un jour particulièrement favorable. Mais 1 sera facile au lecteur de reconnaître parmi les conte MPOrUINS CEUX qui cxpriment le plus fidèlement l'esprit et les tendances de leur temps. La poésie canadienne d'aujourd'hui, c'est Nelligan, Gill. Lozeau, Paul Morin, Chopin, Doucet. Ferland, Delahaye, Blanche Lamontagne, même ce Lours Dantin, disparr: mystérieusement aussitôt qu'apparu, «dent le Noël intime, dans notre Littérature honnêtement ou faussement bien pensante. rent douloureusement comme, an Sanctus d'une mexse de l'aurore, parmi le recueillement des Jidèles, le cri aigu d'une rie:ge épuisée de jeûne, affolée par le doute. ET S'il ext malheureusement op vrai que Nelligan, Lozeau, Paul Moiin. Chopin, Doucet. Louis Dantin, ont en général haleine plitét coute. ils ne l'ont Jamais mauvaise. Je veux die qu'ils ont, en matitie intellectuelle, un souer de propreté qui est déjà un acheminement vers lt haute cullure; qui est, en tout cas, la condition premié.e de l'expression peétique. Es manquent d'originalité, de pensée personnelle 2 Oui, mais ils lisent, mars ils cherchent; chacune de leurs œuvres nouvelles dénote des études plus
clendues, une application, un effort plus consciencieux, el le graud pote que nous faillimes arr en Nelligan, que Morin à laissé entrercir dans son Paon d'émail, Chopin dans son Cœur en exil «t Lozeau dans quelques payes de sen Miroir des jours, qui sait s'iln'est pas là, qui frappera tantét à nctie poite?. Arec son admarable sens critique, Lounier re pouvait pas croire à l'eristence d'une littérature canadienne. En nous faisant toucher du doïat, si l'on peut dise, la supériorité de Nelligan, de Paul Morin, (pardon, Morin! pardon, Nelligan!) sur Denis-Benjamin Viger et Michel Bibaud, il a fait œuvre nationale sans sortir de la QT ilé.
A la mort de Fourier, quelques-uns des jeunes poêles les plus intéressants d'aujourChut n'avarent pas encore débuté: citons ent'e autres Édouard Chauvin, Jean Nolin, Émile Venne. J'ai cru me conformer à son dessien en leur faisant une place dans ce recueil, qui ausst bien aurait paru depuis lonstemps si les événements, et une certaine paresse d'espoit dus à la déshabitude d'écrire. ne nearaiert empêché de livrer plus tôt à Madame Fournier, püeuse ct intelligente gardienne de la mémoire de son mari, la préface qu'on attendait de mon anutié.
Fournier a éparpillé dans le Nationaliste, dans l'Action ct dans les deux premiers mois du Devoir une œurre littéaise ct humoristique qui en notre pays ne seratt pas de mince valeur. Il a laissé en manuscrit des observat'ons incomplètes mais captivantes comme but ce qui sortait de son cerveau, sui ee qu'il appelait la faillite du nationalisme, ct sur l'ouvrage de ML. Louvigny de Montigny: La langur francaise au Canada. Dans l'intérêt des idérs, sul objel pour lequel Use passionnât sur la fin de son existence, il impoile que ces œuvres ne tombent pas dans l'oublr. En attendant qu'elles paraissent, l'Antholozie des poètes eanadiens appellera, à la génération qui grandit, le sou venir d'une des plus fines intelligences el d'un des plus grands cœurs que Le Canada français ait connus.
Olivar ASSELIN.
Montréal, ce trois mars m'E neuf cent vingt