CHAMPLAIN ET LAVAL
Pourquoi se tournent-ils le dos, Ces deux géants de notre histoire, Sur ce roc plein de leurs travaux Où, pour leur offrir le repos, L'airain les fixi dans leur gloire ?
Champlain fonda, Laval bénit :
Force virile et Foi vitale, Ils ont à deux tissé le nid.
Est-ce ce qui les désunit, D'avoir tous deux la part égale ?
Non. Si chacun de leur côté Ils ont tourné leur rêverie,
Ce ne fut pas par vanité :
Leur bronze s’est ainsi posté Pour mieux veiller sur la patrie.
La mort n’endort pas les aïeux,
Leur souvenir vit, plane, opère; Et dans les chemins hasardeux, Comme un soutien, à côté d’eux, Les fils sentent l'ombre du père.
C'est pourquoi, parmi le: bravos, Ces deux fondateurs d’une race, Pour féconder les jours nouveaux De l’ardeur de leurs vieux travaux, Sont revenus sur la Terrasse.
Ils sont là, priant et songeant:
Leur amour qui sur nous se pose Est resté libre et diligent Quand le métal, en se figeant, Les a pris dans l’apothéose.
2,0 ANTHOLOGIE DES POÈTES CANADIENS Toujours, de l'avenir jaloux, Pour nous eonjurer les désastres, Dans cet airain dressé par nous Leur cœur tout chaud bat à grands coups Entre nos têtes et les astres !
Mais pourquoi sur la nation Mettent-ils leurs noires prunelles De deux côtés en faction ?
Est-il un double bastion,
Pour qu’i faille deux sentinelles ?
Oui. Chacun d'eux, et c'est la loi, Surveille un poste où luit sa gloire, Et nous garde comme autrefois Par notre langue et notre foi, Et, s’il le faut, par la victoire !
Et c’est pourquoi, sur la Cité Où plane leur ombre fidèle, Leur amour et leur majesté, L'un veut voir l'Université, L'autre veut voir la Citadelle !
Emile Nelligan
BIBLIOGRAPHIE. — Émile Nelligan et son œuvre, préface par Louis Dantin (Montréal, Beauchemin, 1903).
Émile Nelligan naquit à Montréal, en 1882. On sait sa tragique destinée, et comment, à dix-huit ans (1900), il mouru! pour toujours aux lettres et à la raison. triste victime de la névrose. Né d’un père irlandais, d'une mère canadienne-française, il sentait bouillir en lui le mélange de ces deux sangs généreux. C'élait l'intelligence, la vivacité, la fougue endiablée d'un Gaulois de race, s’exaspérant du mysficisme rêveur el de la sombre mélancolie d'un barde celtique. Jugez quelle âme de feu et de poudre devait sortir de là ! quelle âme aussi d'élan, d'effort intérieur, de bute, d'itlusion et de souffrance !... Supposez maintenant une telle âme s'isolant, se murant en elle-même, un tel volcan fermant toutes ses issues : n'élait-il pas fatal que tout sautût dans une explosion terrible ?.... Mais avant d'en venir là, et de tout
CRESETILE
ÊMILE NELLIGAN | 241
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temps, Émile avait été un être sensitif, tout d’impressions et de caprice, irès attirant par sa belle naïveté et très déroutant par ses saillies. Un grand fond de tendresse s’alliait chez lui à re réserve un peu froide qui l’'empêchait de se livrer entièrement, même à ses plus intimes... Comme désintéressement, comme dédain profond de tout ce qui est matériel et pratique, comme amour erclusif de l'art et de l’idée pure, il était simplement sublime. Jamais il ne put s’astreindre, cela va sans dire, à aucun travail suivi. Le Collège de Montréal, et plus tard celui des Jésuites, eurent en lui un élève d’une paresse el d’une indiscipline rares. Il dut finalement laisser à mi-chemin des éludes où Musset et Lamartine avaient plus de part que le Gradus ad Parnassum. Dès lors, gagner sa vie lui parut la dernière occupation d'un être humain. C'élait sa ferme conviction que l'artiste a droït à la vie, et que les mortels vulgaires doivent se trouver très honorés de la lui garder.» (Louis DANTIN) « On lui avait déniché une place de teneur de livres, et la pensée de vivre toute la journée devant les longues colonnes de chiffres le navraïit et l’affolait à la fois. Il voulait bien gagner sa vie sans doute, mais pas comme Ça. Îl prétendait imiter l’homme à la cervelle d’or de notre Daudet et jeter à poignées. dans ses livres, toutes les images qui s’éveillaient en lui à la lecture des poètes de France. Il espérait que ses vers s’envoleraient un jour à Paris, d'où ls lui reviendraient sous la forme d’un beau livre, avec les bravos de la Ville, au complet étonnement de ce Montréal prosaïque. » (CHARLES ab der HALDEN) Sur cette nalure romanesque et toute de sensibilité, les moindres coups devaient fatalement porter avec une extrême violence. Un chroniqueur ayant formulé sur ses vers, dans une feuille du temps, un jugement particulièrement inepte, le pauvre garçon en conçut un véritable désespoir. « Nerveux el irrilable comme il était, — écrit encore M. ab der Halden, — on le frappait en plein cœur. Mais il se ressaisit : sa plus belle inspiration, sa Romance du vin, qu’il récitait deux mois plus tard publiquement, est une réponse à M. de Marchy (le chroniqueur en question). Tout ce qu’il sentait de douleur en voyant sa poésie incomprise, d’effroi en devinant la maladie implacable qui se glissait dans son cerveau et qui allait l’obscurcir, de désespoir en comprenant avec une presque certitude qu’il ne réaliserait pas son rêve, il le mit dans ce poème... Émile Nelligan devint encore plus triste et plus exalté, il se claquemura chez lui pendant des jours et des jours, seul avec sa pensée en délire Aux veilles énervantes, ajoute M. Charles Gill, succédaient les interminables nuits d’insomnie, si bien que, par un matin d'automne, ce fut son âme qui s’endormit. À dix-neuf ans, sa carrière était finie. » «Émile Nelligan fut un poète prodigieusement doué, à qui À n’a
manqué que le temps et le travail pour devenir un grand poète. Tel qu’il est, il aura merveilleusement reflété tout un coin du ciel de la poésie, et conquis une place bien à lui dans notre anthologie canadienne. Il s’est dépeint lui-même tout entier, avec ses dons superbes, avec ses impuissances fatales, avec la catastrophe enfin qui l'a brisé en plein essor, dans ces vers qui pourraient être son épitaphe :
Je sens voler en moi les oiseaux du génie,
Maïs j'ai tendu si mal mon piège qu'ils ont pris
Dans l'azur cérébral leurs vols blancs, bruns et gris,
Et que mon cœur brisé râle son agonie. |
Si ce jeune homme, doué comme il l'était, avait pu remplir sa des- | tinée, au lieu de saluer avec chagrin cette œuvre mélancolique ct tronquée, nous acclamerions en lui le poèle que son pays s'essaie à produire depuis cinquante ans... On peut se demander si jamais un poèle canadien avait, avant Nelligan, créé une image. Ce n’est que par la brièveté de son souflle et l'inégalité de son insmration qu'on devine l’écolier et l'enfant. Maïs cet enfant avait du génie. C'est la seule fois, on voudra bien le remarquer, que nous avons employé ce mot en parlant d’un écrivain canadien. » (Louis D'ANTIX, ouvrage cité)