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PAYSAGES POLAIRES

Le firmament arctique étoile sa coupole, Le vent glacé des nuits halène irrégulier Et fait étinceler tous les astres du Pôle :

Le Cygne Crucial, la Chèvre, le Bélier...

Rideau de gaze en sa transparence hyaline,

Les écharpes de l’air flottent dans les lointains. Comme un disque argenté, la Lune cristalline Plonge dans l'Océan ses deux grands yeux éteints.

Telle que nous la montre, étrange architecture De neige et de glaçons étagés par degrés, Sur la page de pulpe ou sur la couverture,

Le dessin suggestif des livres illustrés,

Géante elle apparaît, manoir ou cathédrale, La banquise polaire avec grottes à jour, Comme un magique écran de clarté sépulcrale Où l’on voit s’ériger les créneaux d’une tour.

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____RENÉ CHOPIN 257 Elle a porche sur mer à sa vaste muraille,

Avec, en escaliers, de larges monceaux vifs

Où nul pas ne se pose, et que la lame taille,

Et qui sont, émergés, de somptueux récifs.

Édifice branlant d’assises colossales

Aux colonnes d'azur, aux piliers anguleux,

J'y vois des corridors et de profondes salles

Où pendent par milliers cristaux et lustres bleus.

Trésors inexplorés de fausses pierreries, Aiguilles et joyaux, métal immaculé, Parmi leur amas clair les marines féeries Jadis ont déposé la coupe de Thulé.

Là, bien loin, du côté des étoiles polaires, Se dresse l’enfer froid des hauts caps convulsifs. Et je crois voir les flottilles crépusculaires Errantes sur le globe aux âges primitifs.

Monts à pic titubant sur une mer étale,

Cascades d’argent pur dont le saut fait un lac; Dolmens bruts avec leurs tables horizontales, Menbhirs et tumuli, vastes champs de Carnac.

Par bandes les ours blanes seront expiatoires; L’écume aux dents, lascifs, ils bâilleront d’ennui Tandis qu’à l'horizon, au ras des promontoires Brillera, globe d’or, le soleil de minuit.

Les fiers Aventuriers, captifs de la banquise, En leurs tombeaux de glace à jamais exilés, Avaient rêvé que leur gloire s’immortalise :

Le Pôle comme un Sphinx demeure inviolé.

Sur une île neigeuse, avouant la défaite,

Et l’amertume au cœur, sans vivres, sans espoir, Ils gravèrent leurs noms, homicide conquête, Et tristes, résignés, moururent dans le soir.

Les voiles luxueux d'aurores magnétiques, Déroulant sur le gouffre immense du Chaos

Leurs franges de couleurs aux éclairs prismatiques, Ont enchanté la fin tragique des Héros.

Leur sang se congela, plus de feux dans les tentes... En un songe livide ont-ils revu là-bas,

Par delà la mer sourde et les glaces flottantes,

Le clocher du village où l’on sonne les glas,

Et, regrets superflus germés dans les Érèbes, La vigne ensoleillée au pan du toit natal,

Le miracle, à l'été fertile, de la glèbe,

Avec le cendrier l’âtre familial ?

(Le Cœur en exil)

LE PLAISIR D'ENTENDRE LES GRENOUILLES DANS LA CAMPAGNE (Mai 1918)

Sur la grève un brouillard flotte.

L'eau clapote

Et soulève les copeaux frais,

Les Baguettes du saule et les champs de quenouilles. J'écoute au loin dans la campagne les grenouilles ’armi les jones, dans les marais.

L’odeur première

Du printemps,

C’est celle des étangs;

Vous en êtes la clameur claire, O grenouillères !

Moi,

Toutes

Je vous écoute, Musiciennes en émoi,

Venues

On ne sait d’où

Et de partout,

Les plus menues

Frêles comme des bourgeons verts,

Et les aînées

D'autres années

Que gelèrent de lents hivers;

Celles qui peuplent les prairies,

Et les ruisseaux et le limon des marigots, Celle qui crie

Ou sonne, l’on dirait, d’un millier de grelots.

O soirs rafraîchissants de mai.

Si purs par elles !

O ces notes basses de chanterelles, Chutes à l’eau de lourds écus, Pendant qu’un trille gai,

Un trille aigu,

Perfore

La Nuit opaque, la Nuit sonore !

Je ne vois plus les îles ni les roches,

Mais, proches,

Une barque de pêche allume ses flambeaux.

Tout est calme. Seule la fête

Des rainettes à tuc-tête

S’extasiant : « O feux, à feux sous l’eau ! »

L'une, plus vieille,

La plus avare,

Les yeux marrons,

Larges et ronds :

«O ces merveilles,

Sous mes saules, vues de ma mare,

O feux, Ô lunes,

O tout votre or sous l’eau profonde et sous l’eau brune ! »

Puis encore une :

« Ma peau est verte,

Teinture d'herbe: elle est couverte D'un vernis moucheté de noir; elle est Peinte comme un jouet;

Un fort sachet

Qu'imprègnent les senteurs (mousses, fougères) Du bois natal, trempé de sources où, légères Fuites, glissent

Ma taille longue et fine et mes agiles cuisses. »

Toutes à gorge pleine

De se répondre et s’éjouir,

Et de crier, ces petites païennes, Leur plaisir :

« C’est nous les prophétesses Du printemps,

Les poétesses

Des étangs.

« À nous les brumes et les lunes,

Coassons,

Les nénuphars, les martagons, qui sont nos fleurs, Coassons,

Sous l’haleine des soirs nos liesses communes, Coassons,

Et nos sabbats et leurs minuits ensorceleurs !

«€ À nous la pluie,

Ses vives gouttelettes,

Humbles colliers des grenouillettes ! Chantons !

La tribu des roseaux sous l’averse qui plie ! Chantons !

À nous le marécage odorant et fermé !

Chantons ! »

Sur la grève un brouillard flotte.

L'eau clapote...

Dans la campagne, au mois de mai, " O le plaisir de vous entendre, Ô elameurs claires Des grenouillères !

LA VENUE HÉROÏQUE DU PRINTEMPS (Mai 1918)

Parcouru de frissons électriques de joie, Le Soir déploie

L’étendard azuré, piqué d’or et flottant, De ta victoire, Ô guerrier, Ô Printemps !

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À grandes pompes sur le fleuve défilèrent Neigeux îlots

Crépusculaires

Et à vau l’eau;

Fin d’un somptueux cortège,

L'on eût dit de lents cygnes en-allés

Vers les brouillards du golfe et vers

La Mer;

Écroulés, morcelés,

En aiguillettes que l’eau ronge et désagrège, Tours de verre, créneaux, givres prestigieux, Pans de murs, tronçons de piliers,

Le vain décombre, ô blanc royaume de l’hiver, De tes éphémères châteaux.

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Dans la rade ce fut le friselis soyeux, Le froissement mouillé,

La danse de milliers

De cristaux.

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Les étoiles d'avril émergent sur fond bleu.

Orion gigantesque, en un vol lent, S’essore, et semble un cerf-volant

De feu.

Le Cygne oblique et beau comme un archange Se penche

Au lac de l'horizon

Pour y noyer le bout d’une aile.

Dans un crépitement sublime d’étincelles S’élaborent les jeux des fantastiques bêtes

Du sidéral blason.

L'Hiver vaincu reconnaît sa défaite.

N'’es-tu pas son diadème, Ô Couronne Boréale,

Qu'il jette au sein des constellations ?

Sur timbre au pur métal tu frappes, dès que sonne L'heure équinoxiale,

Jeune Printemps qui, sur ton char

De victoire, alourdi de fraîches feuillaisons, Tout vernis, t’'avances au jaquemart Solaire des saisons.

L'eau haute inonde la prairie.

L'avalanche qu’elle charrie

Monte sournoise au cœur du soir.

Sous les sous-bois elle s'’immobilise, Surprise

En elle de sentir grelotter le squelette Des arbres noirs

Qu'elle reflète

En ses miroirs.

Elle lèche le pied rocailleux du chemin Qui, du Chemin du Roy,

Me conduit sur la grève et jusqu'au vieux moulin Qui barre la rivière.

Le vieux moulin que nul n’aborde,

Avec tous ses carreaux réguliers de lumière, Et qu’un chaos glaciaire déborde,

Ce soir, est-il hanté de fantômes d’effroi !

Est-il têtu, est-il tenace !

Malgré les bruits, malgré les heurts, L’assaut puissant qui le menace, S'’acharne-t-il à ses labeurs !

Résiste-t-il à la poussée

Qui chevauche sa chaussée,

Ses quais

Et ses pontages disloqués !

Printemps salubre, ô fort, o chaste, N'ai-je cru voir, n’ai-je pas vu

Au cours du fleuve vaste

La neigeuse défroque

Du vieil hiver déchu,

Longs haillons

Souillés, qui se déchirent, s’effiloquent, Et qui furent, paiieté de micas

Et de fins diamants,

Le soleilleux et royal vêtement

De ses midis de gloire et d’aveuglants verglas ?

A ton baiser qui la transfigure, la Terre,

Lasse encore de son lourd songe planétaire,

Avec amour, avec ferveur,

Et en extase, accueille ta venue :

« Que votre règne arrive, à Maître, à mon Sauveur ! » La Terre est nue,

Elle tressaille.

Déjà furtivement tes souples doigts Brossent les cheveux en broussaille De ses coteaux et de ses bois.

Verse en elle, à Printemps, les puissantes résines, D'un geste vif et de compassion

Clos la paupière éteinte des saisons,

Et sous un chaud linceul de végétations Recouvre leurs ruines.

ÉPIGRAMME CONTRE MOI (1920) A Olivar Asselin

Vous m'avez épinglé dans votre anthologie Comme un insecte rare, un brillant papillon; Je me vois, à l'honneur de l’entomologie, Mon docte maître, orner votre collection.

Sur mon aile chacun jugera si la goutte

D'émail qui l’agrémente a perdu son éclat, Si cette poudre exquisement qui la veloute Sous le coup d’éventail des heures s’envola.

Chacun mesurera la longueur de mon aile.

Je suis étiqueté, classé, catalogué.

Lecteur, admire-moi si je te semble un aigle, Si je suis un nabot tu pourras me narguer.

Je brille tel un astre — il me faut bien le croire — «de moyenne grandeur»; ear vous aurez voulu Vous faire le gardien de ma durable gloire

Aussi longtemps que votre ouvrage sera lu.

Pour soi-même souvent l’on a des complaisances. Mais comment d’un regard calme et judicieux, Qui veut être étranger, se lire avec aisance Entre les grands élus et les morts sourcilleux ? Ce qu'il en est de ia fantasque renommée !

La noble chose, et qui vous sauve du néant !

L'avenir oubliera ma belle âme embaumée De poète ancien, épineux et né en...

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