OCTAVE CRÉMAZIE Ê
[1 arrachait aux flots son drapeau vénéré,
Et bientôt retournant à sa demeure agreste, Pleurant, il déposait cet étendard sacré,
De son espoir déçu touchant et dernier reste.
A ses vieux compagnons cachant son désespoir, Refoulant les sanglots dont son âme était pleine, [1 disait que bientôt leurs yeux allaient revoir Les soldats des Bourbons mettre un terme à De sa propre douleur il voulut souffrir seul: Pour conserver intact le eulte de la France, Jamais sa main n'osa soulever le linceul
Où dormait pour toujours Sa dernière espérance.
Pendant que ses amis, ranimés par Sa voix,
Pour ce jour préparaient leurs âmes en silence
Et retrouvaient encor la valeur d'autrefois
Dans leurs cœurs altérés de gloire et de vengeance, Disant à son foyer un éternel adieu,
Le soldat disparut, emportant sa bannière
Et vers lui revenant au sortir du saint lieu,
ls frappèrent en vain au seuil de sa chaumière.
Sur les champs refroidis jetant son manteau blane, Décembre était venu. Voyageur solitaire,
Un homme s'avançait d'un pas faible et tremblant Aux bords du lac Champlain. Sur sa figure austère Une immense douleur avait posé sa main.
Gravissant lentement la route qui s'incline,
De Carillon bientôt il prenait le chemin,
Puis enfin s'arrêtait sur la haute colline.
Là, dans le sol glacé fixant un étendard,
[1 déroulait au vent les couleurs de la France. Planant sur l'horizon, son triste et long regard Semblait trouver des lieux chéris de son enfance. Sombre et silencieux il pleura bien longtemps, Comme on pleure au tombeau d'une mère adorée, Puis à l'écho sonore envoyant ses accents,
Sa voix jeta le cri de son âme éplorée :
«© Carillon, je te revois encore,
Non plus, hélas ! comme en ces jours bénis Où dans tes murs la trompette sonore Pour te sauver nous avait réunis.
\ leur peine.
nee nets
Je viens à toi, quand mon âme succombe Et sent déjà son courage faiblir.
Oui, près de toi, venant chercher ma tombe.
Pour mon drapeau je viens iei mourir.
(Mes compagnons, d'une vaine espérance Berçant encor leurs cœurs toujours français.
Les yeux tournés du côté de la France, Diront souvent : Reviendront-ils jamais ?
L'illusion consolera leur vie ;
Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir, Et sans entendre une parole amie,
Pour mon drapeau je viens ici mourir.
« Cet étendard qu'au grand jour des batailles, Noble Montcalm, tu plaças dans ma main.
Cet étendard qu'aux portes de Versailles.
Naguère, hélas ! je déployais en vain,
Je le remets aux champs où de la gloire
Vivra toujours l'immortel souvenir,
Et dans ma tombe emportant ta mémoite, Pour mon drapeau je viens ici mourir.
(Qu'ils sont heureux ceux qui dans la mêlée Près de Lévis moururent en soldats !
En expirant, leur âme consolée
Voyait la gloire adoucir leur trépas.
Vous qui dormez dans votre froide bière, Vous que j'implore à mon dernier soupir, Réveillez-vous ! Apportant ma bannière Sur vos tombeaux, je viens ici mourir. »
À quelques jours de là, passant sur la colline,
À l'heure où le soleil à l'horizon s'incline,
Des paysans trouvaient un cadavre glacé
Couvert d’un drapeau blanc. Dans sa dernière étreinte Il pressait sur son cœur cette relique sainte,
Qui nous redit encor la gloire du passé.
O noble et vieux drapeau, dans ce grand jour de fête, Où marchant avec toi tout un peuple s'apprête
À célébrer la France, à nos cœurs attendris
Quand tu viens raconter la valeur de nos pères, Nos regards savent lire en brillants caractères L'héroïque poème enfermé dans tes plis.