‹ Anthologie des poètes canadiens [microforme]Chapitre 36 sur 255 · LE DRAPEAU DE CARILLON · texte numérisé non relu

LE DRAPEAU DE CARILLON

Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux, Où seuls, abandonnés par Ja France, leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux

Et voyaient devant eux fuir l’armée étrangère ? Regrettez-vous encore ces jours de Carillon,

Où, sous le drapeau blane enchoinant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom,

Et tracaient de leur glaive une héroïque histoire ?

Regrettez-VOus CES jours où, Jâchement vendus

ar le faible Bourbon qui régnait sur la France, Les héros canadiens, trahis, mais non vaincus, Contre un joug ennemi se trouvaient sans défense ?

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D'une grande épopée à triste et dernier chant Où la voix de Lévis retentissait sonore,

Plein de hautes lecons, ton souvenir touchant Dans nos cours oublieux sait-il révner encore ?

Montealm était tombé conime tombe un héros, Enveloppant sa mort dans un ‘ayon de gloire,

Au lieu même où le chef des conquérants nouveaux. Wolfe, avait rencontré Ja mort et la victoire.

Dans un effort suprême en vain nos vieux soldats Cueillaient sous nos remparts des lauriers inutiles: Car un ro sans honneur avait livré leurs bras,

Sans donner un regret à leurs plaintes stériles.

De nos bords s'élevaient de longs gémissements, Comme ceux d’un enfant qu'on arrache à sa mère: Et le peuple attendait plein de frémissements.

En implorant le ciel dans sa douleur amère,

Le jour où pour la France et son nom triomphant, Il donnerait encore et son sang et sa vie:

Car, privé des rayons de ce soleil ardent,

Il était exilé dans sa propre patrie.

Comme au doux souvenir de la sainte Sion

Israël en exil avait brisé sa lvre,

Et, du maître étranger souffrant l'oppression,

Jetait au ciel le cri d'un impuissant délire,

Tous nos fiers paysans de leurs Joyeuses voix N'éveillaient plus l'écho qui dormait sur nos rives ; Regrettant et pleurant les beaux jours d'autrefois,

Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plaintives.

L'intrépide guerrier que l’on vit des lis d’or Porter à Carillon l'éclatante bannière

Vivait au milieu d'eux. Il conservait encor

Ce fier drapeau qu'aux jours de la lutte dernière On voyait dans sa main briller au premier rang. Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes, Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang,

Il venait chaque soir l’arroser de ses larmes,

Et le dimanche, après qu'aux voûtes du saint lieu Avaient cessé les chants et l’ardente prière

Que les vieux Canadiens faisaient monter vers Dieu, On les voyait se rendre à la Pauvre chaumière,

Mean,

OCTAVE CRÉMAZIE gi

Où, fidèle gardien, l'héroïque soldat

Cachait eomme un trésor cette relique sainte. Là, des héros tombés dans le dernier eombat On pouvait un instant s'entretenir sans crainte.

De Lévis, de Montealm on disait les exploits, On répétait encor leur dernière parole;

Et quand l'émotion, faisant taire les voix,

Posait sur chaque front une douce auréole,

Le soldat déployait à leurs yeux attendris L'éclatante blancheur du drapeau de la France; Puis chacun retournait à son humble logis,

Emportant dans son Cœur la joie et l'espérance.

Un soir que, réunis autour de ce foyer,

Ces hôtes assidus écoutaient en silence

Les longs rérits empreints de cet esprit guerrier Qui seul adoucissait leur amère souffrance,

Ces récits qui semblaient à leurs cœurs désolés Plus purs que l’aloës, plus doux que le cinname, Le soldat, rappelant les beaux jours envolés, Découvrit le projet que nourrissait son âme.

«O mes vieux compagnons ‘de gloire et de malheur,

« Vous qu’un même désir autour de moi rassemble,

« Ma bouche,-répondant au vœu de votre cœur,

« Vous dit, comme autrefois: Nous saurons vaincre ensem- « À ce grand roi pour qui nous avons combattu [ble. « Racontant les douleurs de notre sacrifice,

« J'oserai demander le secours attendu,

« Qu'à ses fils malheureux doit sa main protectrice.

« Emportant avec moi ce drapeau glorieux,

«J'irai, pauvre soldat, jusqu’au pied de son trône,

« Et lui montrant de là ce joyau radieux

« Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne,

« Ces enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir « Mêlent toujours son nom à leur prière ardente, «Je trouverai peut-être un cri de désespoir

« Pour attendrir son €œur et combler votre attente. »

A quelque temps de là, se confiant aux flats,

Le soldat s’éloignait des rives du grand fleuve,

Et dans son cœur, bercé des rêves les plus beaux, Chantait l'illusion dont tout espoir s’abreuve.

De Saint-Malo bientôt il saluait les tours

Que cherche le marin au milieu de l'orage,

Et, retrouvant l'ardeur de ses premiers beaux jours, De la vieille patrie il touchait le rivage.

De tout ce que le cœur regarde comme cher,

Des vertus dont le ciel fit le parfum de l'âme, Voltaire alors riait de son rire d'enfer:

Et d'un feu destructeur semant partout la flimme, Menaçant à la fois et le trône et l'autel,

Il ébranlait le monde en son délire impie:

Et la cour avec lui, r ant de l'Éternel.

N'avait plus d'autre Dieu que le dieu de l’orgie.

Quand le pauvre soldat aver son vieux drapeau Essava de franchir les portes de Versailles,

Les lâches courtisans à cet hôte nouveau

Qui parlait de nos gens, de gloire, de batailles. D'enfants abandonnés, des nobles sentiments | Que notre cœur bénit et que le ciel protège, Demandaient, en riant de ses tristes accents,

Ce qu'importaient au roi quelques arpents de neige !

Qu'importaient, en effet, à ce prince avili,

Ces neïges où pleuraient, sur les plages lointaines, Ces fidèles enfants qu'il vouait à l'oubli !... La DuBerry régnait : de ses honteuses chaînes Le vieux roi subissait l'ineffaçable affront;

Lui livrant les secrets de son âme indécise,

Il voyait, sans rougir, rejaillir sur son front

Les éclats de la boue où sa main l'avait prise.

Après de vains efforts, ne pouvant voir son roi,

Le pauvre Canadien perdit toute espérance,

Seuls, quelques vieux soldats des jours de Fontenoy, En pleurant avec lui, consolaient sa souffrance... Ayant bu jusqu'au fond la coupe de douleur,

Enfin il s'éloigna de la France adorée.

Trompé dans son espoir, brisé par le malheur,

Qui dira les tourments de son âme navrée ?

Du soldat, poursuivi par un destin fatal, Le, navire sombrait dans la mer en furie Au moment où ses yeux voyaient le ciel natal. Mais, comme à Carillon, risquant encor sa vie,

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