‹ Anthologie des poètes canadiens [microforme]Chapitre 63 sur 255 · LE POËTE ET LES DEUX CRITIQUES · texte numérisé non relu

LE POËTE ET LES DEUX CRITIQUES

(Fable)

Certain rimailleur famélique, Sur son Pégase avant longtemps trotté, Se reposait après avoir chanté Les empereurs les rois, In République, Les jeux, les ris, l'amour, la liberté Vastes champs où plus d'un âne a brouté.

Dans un pays atteint de fièvre politique, On ne lit pas les vers : on les critique Sans trop savoir pourquoi.

Notre homme dit : «Ma foi, Avant que ma Muse agonise, En attendant que la postérité Me statufie ou me panthéonise, Je Veux savoir un peu si mon livre est goûté. » Aussitôt le rimeur se rend chez un intime Et, sans pitié pour sa victime, [ lui lit les écrits qu'il a le mieux troussés. L'autre dit : «Ce sont là sujets bien ressassés. Si tu veux réussir. il faudra que tu chantes Des chansons du pays, allègres ou méchantes, Quelque chose qui sente à plein nez le terroir. »

Le poète écrivit une pièce à tiroir Qui sentait trop la plèbe et ne fut pas jouée.

Désireux de s'ouvrir, dans l'ombre, une trouée,

Il consacra sa Ivre aux chants régionaux.

On lui dit : «Vos écrits sont fort originaux.

Mais ils sont resserrés dans d'étroites limites.

Qu'importe ce qui bout dans vos vieilles marmites ?

I faudrait entonner quelque chant magistral D'un intérêt plus général. »

Dans notre beau pays le poète à beau faire, Il ne peut contenter tout le monde et son père.

(Vers l Idéal)

Page 1