‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 102 sur 160 · ODE A MONTMARTRE · texte numérisé non relu

ODE A MONTMARTRE

... Dans les salons de Philoxène Nous étions quatre-vingts rimears.

Théodore de Banville.

En ce temps-là, nous abordâmes,

— Vers mil huit cent quatre-vingt-trois,

Sur le rivage montmartrois,

Au grandissime émoi des dames

Qu'effarouchèrent nos rumeurs

Et notre allure picaresque...

Sur la galère chatnoiresque

Nous étions quatre-vingts rimeurs.

Farouche et frénétique horde De poètes rétus, barbus, Jurant par Apollon-Phébus ; Tous, sur la lyre tétracorde Infatigables escrimeurs, Tous ayant du génie, — ou presque!

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingts rimeurs.

Chansonniers plein d'irrévérence Envers les pouvoirs établis.

Bardes hautains et mal polis, De qui déjà l'exubérance

ili ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE

S'affirmait chez les imprimeurs Et sous la voûte odéonesque.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingts rimeurs.

C'était un mélange hermétique Des produits les plus discordants; Symbolistes et décadents

Y coudoyaient l'art romantique; De Krysinska les yeux charmeurs

Y représentaient le beau sesque.

Sur la galère chatnoiresque

Nous étions quatre-vingts rimeurs.

L'ivresse qui chauffait nos tètes Etait moins l'ivresse des pots Que celle des joyeux propos ; Le paradoxe des esthètes Parmi les pipes des fumeurs S'envolait en fine arabesque.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingis rimeurs.

C'était Charles Cros, Fragerolle, Maurice Rollinat, Champsaur, (Alors sec comme un hareng saur), Alphonse Allais, le Viveur drôle, Ponchon qui donnait les primeurs De sa verve funambulesque.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingts rimeurs.

Jean Moréas, venu d'Arhèn'îs, Jouy, Ferny, Meusy, Mac-Nab Qui des « Fœtus » était le dab, Donnay, Goudeau, roi des Ruthènes, Renommé parmi les humeurs De piot pour sa soif titanesque.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingts rimeurs.

Léon Bloy, doux comme la teigne, Le bon vieux maître Curnonsky, Henri Gauthiers-Villars, de qui Le crâne eût pu servir d'enseigne, — A cette époque ! — aux partumeurs Pour sa tignasse absalonesque.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingts rimeurs.

... Si vous voulez que je repique.

Rien de plus facile! Allons -y !

Tailhade, Marsolleau, l'épique D'Esparbès, Jean Rameau, Crésy, Haraucourt dont le vers faunesque Bravait la police des mœurs.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingt rimeurs.

C'est comme au front d'Eléonore, Quant y en a plus y a Montoya, Hyspa, Privas et Trimouillat, Trimouillat dont la voix sonore

Nargue aux sirènes des steamers Comme au verbe de Boudouresque.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingts rimeurs.

Et ma liste est bien incomplète :

J'allais oublier le rayon De ces poètes du crayon, Rivière et Steinlen, — et Willette Résumant toutes les clameurs Humaines dans sa large fresque.

Sur la galère chatnoiresque Nous étions quatre-vingts rimeurs.

ENVOI

En votre honneur, troupe héroïque, J'ai rimé ces doubles quatrains, Comme en haine catégorique Des aëdes contemporains, De qui la Musc pédantesque Distille l'ennui dont je meurs.

— De la galère chatnoiresque Où sont les quatre-vingts rimeurs !..

Ou s >nt-ils ? — Mais où sont les rêves Et les ardeurs de nos vingt ans?

Où sont les généreuses sèves Dont se gonflait noire printemps ?

Où les chimères endiablées Dont nos têtes étaient peuplées ?

Où, les joyeuses envolées De notre rire puéril ?

Nos espérances où sont-elles?

Mais où sont les feuilles nouvelles.

Et les premières hirondelles, Et les boutons naissants d'avril ?

Où sont les mèches léonines

Dont nos fronts jeunes s'ombiageaient,

Noir maquis où les mains câlines

Des Célimènes fourrageaient?

Où, les moustaches conquérantes.

Dont les pointes exubérantes

Ne trouvaient point d'indifférentes

De Montmartre au Palais-Royal?

Où, les solides mandibules

Dont nous tortorions sans scrupules

Les chairs plutôt duriuscules

Du vieux beefteck de l'Idéal?

Qu'est devenu le divin prisme D'insouciance et de gaîté Qui nous colorait d'optimisme La fâcheuse réalité?

O Temps jaloux, vieillard morose, Dis, qu'as-tu fait du prisme rose Qui nous dissimulait la prose De ce monde banal et bas.

Métamorphosant en pucelles Les déjà mûres demoiselles Qui transvidaient nos escarcelles Dans la profondeur de leurs bas?

Mais elles-mêmes, où sont-elles, Les esthètes, à bandeaux plats, Qui ne se montraient pas rebelles A carder notre matelas?

Les Myricms, les Vivianes, Aussi souples que des lianes, Les Brunehildes diaphanes, Les Iseult'^ de Ménilmontant ?

Où sont les candides maîtresses De qui les expertes caresses Savaient consoler nos détresses?

— Mais où sont les neiges d'antan ?

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