CHANSON ROSE
Voici que les pimpants et légers papillons Courent, traçant dans l'air d'invisibles sillons, Que le jeune moineau, plus effronté qu'un page, Emplit tout le buisson de son tendre tapage, Et que le rossignol dit au merle siffleur Qu'il faut chanter la femme et célébrer la fleur. Voici que Mai s'éveille en un berceau de roses, Que les cœurs attristés cessent d'être moroses, Que le bois reverdi prend un air triomphant; Voici que le printemps, de ses lèvres d'enfant, Nous épelle l'amour et, tout bas, nous convie Au recommencement du rêve et de la vie.
Allons, mignonne, allons, voici l'heure; debout! Le chemin est fleuri, suivons-le jusqu'au bout ! Les sages nous diront que la vie est un leurre, Qu'une moitié de nous rit à l'autre qui pleure, Que par des sbires noirs nos songes sont guettés, Que ce sont des haillons qui couvrent nos gaîtés, Que nos grands jours de fête ont des lendemainssombres Et que sous le soleil nos lamentables ombres Ont l'air, en nous suivant, de porter notre deuil. Laissons cette sagesse aux gens de triste accueil, Front bas, cerveaux étroits, cœurs glacés, âmesbrèxes, Qui n'ont jamais vécu de la manne desrêvesl A nous, les vrais croyants, qu'importent ces sermons. Et cette rhétorique, à nous, qui nous aimons ?
BERTRAND MILLANVOyE 30I
Notre philosophie a des gestes affables
Et nous ne mêlons point la morale à nos fables.
Soyons fous, c'est si bon, et bêtes, si tu veux 1
Viens ! nous égrènerons des chapelets d'aveux,
Et nous effeuillerons de blanches marguerites
Qui diront que je t'aime et que tu le mérites !
Viens ! les riches atours n'étant pas de rigueur,
Laisse-là tes bijoux; n'emporte que ton cœur!
Mets ta plus simple robe et laisse ta voilette !
Les nymphes, qui ne font aucuns frais de toilette,
N'ont jamais des oiseaux été l'épouvantail.
Sous la ramure, on peut se passer d'éventail,
Et l'on n'a pas besoin, sous les arbres, d'ombrelle.
Viens dans les bois, mignonne, et laissons en querelle
Les viveurs peu vivants de ce monde hideux;
Courons dans les sentiers faits tout exprès pour deux;
Et que ma bouche enfin puisse à tes lèvres franches
Cueillir plus de baisers qu'il n'est de fleurs aux branches !.
Cette chambrette étroite est le nid des hivers. Vite, réchauffons-nous sous les grands arbres verts; Allons loin de la foule où grelotte l'envie; Pendant une heure allons vivre — loin de la vie f
302 ANTHOLOGIE DES POiTES DE MONTMARTRE