DÉTOURNEMENT DE MODISTE
Quand tu m'es apparue, Sur un air d'Ofienbach, Je descendais la rue Du Bac.
O vision céleste I Je vois tes cils en deuil Se lever sur un lette Coup d'œil.
Un coup d'œil de grisette, Furtif et hasardeux, Suivi d'une risette Ou deux.
Ah 1 qu'il faisait bon vivre. Par ce matin d'Avril 1 Je me mets à te suivre....
Viril I
De ton petit pied preste, Tu caresses le sol ; Je devine le reste...
Au vol.
BERTRAND AlILLANVOYE 3o3
Et pour voir un peu, jusques...
Je te suis, en rêvant Un de ces coups très brusques De vent;
Mais le ciel est paisible Comme un bourgeois décent.
Et ta jupe insensible Descend.
Pas ia moindre des brises l Je ne vois que les bouts De tes bottines grises...
Je bous !
Mon cœur est à la gêne Dans son étroit cachot; Je manque d'oxygène...
J'ai chaud I
Tout à coup ma prunelle Commence à se couvrir.
Et je crois voir une aile S'ouvrir.
J'ai cette idée étrange Que tu prends ton essor, Et que tu peux être ange Encor.
Mais moi, qui ne suis qu'homme, Je marche aveuglément, Car tu m'attires comme L'aimant.
Bientôt tu vas moins vite.
C'est l'instant des aveux.
Tout me pousse, m'invite; Je veux.
Mais d'humeur peu guerrière Je tremble avant l'assaut, Et je reste en arrière, Très sot.
Enfin je deviens brave; Ton œil doux m'enhardit.
J'approche et ma voix grave Te dit :
« Pardon, Mademoiselle, « Au magasin on doit « Vous montrer, pour le zèle, « Au doigt.
« Par ce jour de lumière, (( Songez donc, s'il vous plait, « Qu'arriver la première, « C'est laid.
BERTRAND MILLANVOYE 3o5
« Veuillez, en conséquence, « Ralentir votre pas. »
On a de l'éloquence, Ou pas.
Ce début intrépide Ne te déplut pas trop.
Il devint moins rapide, Ton trot.
Et puis nous bavardâmes.
Mêlant nos radieux Caquets de lèvres, d'âmes Et d'yeux.
— En ce moment, vous faites Trop patte de velours.
Les deuils après les fêtes Sont lourds.
Et si je vous écoute, O jeune homme moqueur.
Je saurai ce que coûte Le cœur.
N'ayez peur, répondis-je, J'aime dix fois comme un, Et ne suis un prodige . Commun.
3o6 ANTHOLOGIE DES POÈTES OE MONTMARTRE
Si je mens, que je meure!
Je te baisai la main, Et tu me dis : « Même heure.
Demain > »
Depuis cette heure brève, L'âme et les yeux ravis, Dans la joie et le rêve, Je^-is.
Oui, depuis, je l'avoue, Belle brune aux yeux pers, Aux cartes quand je joue.
Je perds.
GABRIEL MONTOYA 30j
GABRIEL MONTOYA
Gabriel Montoya, poète-chansonnier et auteur dramatique, né à Alais le 20 octobre 1868. Reçu docteur en médecine à la Faculté de Montpellier en 1892, il quitta la France et parcourut, en esculape errant, les deux hémisphères, s'arrêtant à Cuba assez de temps pour y attraper la fièvre jaune, à Port-au-Prince, pour y percer de part en part, dans un duel à mort, un huissier nègre, et fatigué bientôt des aventures revint à Paris, non pour y exercer la médecine, mais pour s'adonner aux lettres pour lesquelles il s'était senti, dès le collège, une irrésistible vocation. Il a fait partie de la glorieuse troupe du Chat Noir et chantant lui-même ses œuvres est encore de ceux qui contribuent le plus à la vogue persistante des cabarets Montmartrois.
Il a publié successivement en volumes : Chansons 7ia'îves et perverses; La Folle Chanson; le Roman comique du Chat Noir; les Berceuses bleues ; les Armes de la Femme ; les Fièvres galantes.
Comme auteur dramatique, il a fait représenter La Chaîne d'amour, récit lyrique, musique de Jules Bouval (concerts Lamoureux); Su:fOM, comédie lyrique, musique de Mulder (théâtre des Arts de Rouen) ; le Frisson de la gloire (Odéon) ; Avocat consultant (Odéon); Pépita, opérette (Ch. des Mathurins); Pantalon rouge, opérette en trois actes ; Manoël, drame lyrique ; et à la Comédie- Française, en 1905, pour l'anniversaire de Racine, ud acte en vers, le Baiser de Phèdre.
A en portefeuille de nombreuses pièces qui ne tarderont pas à voir le feu de la rampe.
3o8 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE