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MIRETTE

Mirette a des yeux couleur de printemps Qui font s'entr'ouvrir les boutons de rose, Et l'on dit qu'il naît des lis éclatants A la place émue où son pied se pose.

L,e front de Mirette est si gracieux, Que lorsqu'ils y voient un sourire éclore, Les oiseaux distraits chantent dans les cieux Comme s'ils voyaient resplendir l'aurore.

Quand Mirette plonge un doigt blanc, au fond D'un ruisseau limpide à l'onde coureuse, Oh! les flots ont tant de plaisir qu'ils font Pousser des lotus sur leur rive heureuse.

Et quand elle va le long des chemins, Sa vue est si bonne au vieillard qui passe, Qu'il sent tout à coup, en joignant les mains, Comme un clair de lune en son âme lasse.

Et l'on dit qu'un prince âgé de vingt ans Descend chaque soir de sa tour lointaine, A l'heure où Mirette aux yeux de printemps Va remplir sa cruche à quelque fontaine.

11 ne parle pas à Mirette, oh non!

il n'est pas de mots assez purs pour elle, Et, pour murmurer dignement son nom, Il faudrait la voix d'une tourterelle.

Il n'approche pas de Mirette, oh noni A tant de bonheur qui pourrait prétendre? Pour suivre ses pas comme un compagnon, Il faudrait, je pense, être un agneau tendre.

Mais quand il la voit un peu se pencher Sur le cristal bleu de l'onde indiscrète, Le prince ébloui, du haut d'un rocher, Contemple sur l'eau les traits de Mirette.

Puis quand elle part, sous les bois joyeux Qui couvrent de fleurs sa nuque dorée, Le prince va boire, en fermant les yeux, L'eau pure où brilla l'image adorée.

l'île aux ANES

C'était une île fortunée.

Qui devait florir en l'année

Trois mille neuf cent douze, avant

Jésus-Christ — m'a dit un savant.

Or, apprenez que dans cette Ile

On ne voyait nul volatile :

Poules, canards, coucous, pinsons

N'y chantaient jamais leurs chansons.

Les animaux les plus célèbres.

Chiens, boeufs, loups, loirs, chats, rats, ours, zèbres

D'autres, dont Buffon nous parla,

N'avaient jamais mis leurs pieds là.

Mais dans les champs, les bois, les villes,

On rencontrait d'énormes files

D'ânes de toutes les couleurs,

D'ânes au front parc de fleurs,

D'ânes couverts de pierreries,

D'ânes portant des armoiries

Ou des rosettes au côté.

D'ânes au toupet frisotté.

D'ânes fleurant l'héliotrope.

Comme des galantins d'Europe,

D'ânes fêtés, d'ânes chéris

Comme des ténors de Paris.

Et quand l'un de ces personnages.

Pour avoir le son des ménages.

Daignait faire entendre un braiment,

Ou murmurait : « Charmant! charmant!

Que vous avez d'esprit, cher maître 1 »

Et les familles de se mettre

Au balcon pour le voir passer ;

Et les critiques d'encenser

Cette voix d'or, ce cœur de flamme.

(( Comme il vous met du vague à l'âme I »

Disaient tout bas les amoureux.

Et, fermant leurs yeux langoureux,

Les filles se sentaient troublées

Le soir, dans les sombres allées,

Quand elles entendaient la voix

De l'âne auguste dans les bois.

Or, il advint qu'une tempête.

Poussa vers cette île une bête Etrange, au corps tout emplumé.

Et cette bête, un soir de mai, — C'était un rossignol profane — Chanta sur ces oreilles d'âne.

L'imprudent! que faisait-il là?

Toute la ville se roula

Et le couvrit de ses huées.

Les yeux perdus dans les nuées,

Le rossignol chantait, chantait,

Sur la foule qui l'insultait ;

Il chantait, en strophes brûlantes,

L'azur du ciel, les fleurs des plantes,

Il chantait l'orgueil de chanter.

Et le soleil, pour écouter Sa douce et grave symphonie, Le soleil, père du génie, Penchait au loin son front sanglant, Puis le baisait en s'en allant.

Mais la chanson était trop belle, (( A morti » dit la foule rebelle.

« A mort ! » Mille poings, furieux Menacèrent l'hôte des cieux A la voix pure, aux ailes fières.

Et sous une grêle de pierres, L'oiseau tomba, déchiqueté.

Qu'importe, amis? Il a chanté.

Les Féeries, P. OllendorfiF.

JEAN KICHEPIN 353

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