JEHAN RICTUS
N' t'occup' pas si tu n'as pus d' sous, C'est pas pour m' ach' ter que j' t'arrête; Mais rien que d' z'yeuter les joujoux, Moi, ça m' fait du bien aux mirettes.
Si 1' dab' rentr' pas mûr et sans 1' rond, Quiens te m' paieras eun' tite échelle, Eune orange ou deux sous d' marrons.
Va, M'man, ça f'ra la rue Michel I
Oh I là, là, c' que j' suis fatigué; On l'est pas encore à Saint-Ouen ?
Pus qu'on trottaill', pir que c'est loin. Oh! Moman, c' que j' suis fatigué...
La neige entr' dans mes godillots.
Ça fait du tort à mes z'eng'lures.
J'ai beau êtr' un gas à la dure, J'ai comme un lingu' dans les boïaux...
Tu sais, r sal' môm' de l'épicier Y fait son crâneur, son borgeois...
L'aut' nuit, l'a eu dans ses souïers Eun' tit' balance et des vrais poids,
N'avec eun' bell' petit' bagnole, Eun' boit' de troufions, un guignol.
C'est r pèr' Noël, à c' qu' y paraît î Pour voir, dis, IVloman, c'est-t-y vrai?
— « Vous, qui nous a d'mandé, les crapauds, S'pliquez-moi c' que vous avez eu
De la part du Petit Jésus? »
— (( Nous ? qu'on y a répondu, la peau ! »
Alorss, t' sais pas c' qu'y nous a dit M'man > Y nous a app'lés « pleins-d-poux> », Le Pèr' Noël, c'est sûr pardi, Va pas chez des purées comm' \^us !
Vingt dieux! Du coup, moi, mes. frangines, Tous dedans on y a cavallé; Ah ! qu'est-c' qu'on y a mis cpmrii' volée ! Dame aussi, porquoi qu'y nous chine?
Pis, on y a cassé ses affaires; Pis, après, on s'est fait la paire- Ben,, tu sais pas c' qu'y nous a. dit? (( — Tas d' salauds 1 J' vas 1' dire à mon père Et j' vous frai couper vot' crédit ! »
Oh I là, là, Moman, qu'est-c' qu'y t' prend? Marée 1 C'est lui, la a mauvais' graine ». Aïe! OhJ Soupe! Vrai c' que j'étrenne, Sûr, on voit ben qu' c'est 1' Jour de l'An.
Maurice Rollinat. poète et musicien, né à Châteauroux, en 1846, mort le 26 octobre iqoo. S'attachant aux sujets macabres et sataniques, aiguisant l'atroce, raffinant l'angoisse, il semble s'être complu dans les visions de la Douleur et de la Mort. Puissant évocateur de l'horrible, il réussit à donner le frisson et l'on peut dire — c'est le meilleur éloge qu'on puisse faire de lui — qu"il a, dans certaines de ses compositions, égalé ses maîtres, Edgard Poë et Charles Beaudelaire.
Musicien plein d'originalité, il a publié quelques mélodies composées par lui pour quelques-unes de ses poésies. « L'auteur des Névroses, écrivait, dès 1889, Barbey d'Aurevilly, a inventé pour ses poésies une musique qui fait ouvrir des ailes de feu à ses vers et qui enlève fougueusement, comme sur un hippogriffe, ses auditeurs fanatisés. Il est musicien comme il est poète, et ce n'est pas tout : il est acteur comme il est musicien. Il joue ses vers, il les dit et les articule aussi bien qu'il les chante ».
En effet, tous ceux qui l'ont entendu au Chat Noir, lorsqu'il chantait en s'accompagnant au piano, en ont gardé une impression inoubliable.
BIBI.îOGn.AFH;L;
Dans les Brandes (1877); Les Névroses (i883) ; V Abîme (1886; ; La Nature (1892) ; Le Livre de la Nature (1893) ; Les Apparitions {iSq)G) ; En errant, prose (rgoS). '