A TRAVERS CHAMPS
Hors de Paris, mon cœur s'élance, Assez d'enfer et de démons :
Je veux rêver dans le silence Et dans le mystère des monts.
Barde assoiffé de solitude Et bohémien des guérets, J'aurai mon cabinet d'étude Dans les clairières des forêts.
Et là, mes vers auront des notes Aussi douces que le soupir Des rossignols et des linottes Lorsque le jour va s'assoupir.
Parfumés d'odeurs bocagères, Ensoleillés d'agreste humour, Ils auront, comme les bergères, L'ingénuité dans l'amour.
M'y voici : la campagne est blonde, L'horizon clair et le ciel bleu.
La terre est sereine, — et dans l'onde Se mire le soleil en feu !
MAURICE ROLLINAT 36g
Là, fuyant code et procédure.
Mon pauvre père, chaque été, Venait prendre un bain de verdure, De poésie et de santé.
Là, plus qu'ailleurs, pour ma tendresse, Son souvenir est palpitant ; Partout sa chère ombre se dresse.
Dans ce pays qu'il aimait tant !
Sous le chêne aux branches glandées, Il me vient un souffle nouveau.
Et les rimes et les idées Refleurissent dans mon cerveau.
Je revois l'humble silhouette De la maison aux volets verts^ Avec son toit à girouette Et ses murs d'espaliers couverts;
Le jardin plein de rumeurs calmes Où l'arbre pousse vers l'azur.
Le chant multiple de ses palmes Qui frissonnent dans un air pur;
Les petits carrés de légumes Bordés de lavande et de buis, Et les pigeons lustrant leurs plumes Sur la margelle du vieux puits.
Plus de fâcheux, plus d'hypocrites Car je fréquente par les prés Les virginales marguerites Et les coquelicots pourprés.
Enfin I je nargue l'attirance Epouvantable du linceul, Et je bois un peu d'espérance Au ruisseau qui jase tout seul, '
Je marche enfin le long des haies, L'âme libre de tout fardeau, ; Traversant parfois des saulaies Où sommeillent des flaques d'eaû.
Ami de la vache qui broute, Du vieux chaume et du paysan, ' Dès le matin je prends la route De Châteaubruu et de Crozan.
Dans l'air, les oiseaux et les brises Modulent de vagues chansons; A mon pas les pouliches grises Hennissent au bord des buissons,
Tandis qu'au fond des luzernières.
Jambes aux fers, tête au licou, Les vieilles juments poulinières Placidement lèvent le cou.
Le lézard, corps insaisissable Où circule du vif argent, Promène au soleil sur le sable Sa peau verte au reflet changeant.
Dans les pacages d'un vert sombre.
Où, ça et là, bâillent des trous, Sous les ormes, couchés à l'ombre, L'œil mi-clos, songent les bœufs roux.
Dressant leur tête aux longues cornes, Parfois les farouches taureaux Poussent, le long des étangs mornes, Des mugissements gutturaux.
Sur les coteaux et sur les pentes, Aux environs d'un vieux manoir, Je revois les chèvres grimpantes, Les moutons blancs et le chien noir.
Debout, la bergère chantonne D'une douce et traînante voix Une complainte monotone, Avec son fuseau dans les doigts.
Et je m'en reviens à la brune, Tout plein de calme et de sommeil, Aux rayons vagues de la lune, Ce mélancolique soleil.
Dans les Brandes, Charpentier i883.
LA BELLE FROMAGERE
Par la rue enfiévrant© où mes pas inquiets Se traînent au soleil comme au gaz, je voyais
Derrière une affreuse vitrine Où s'étalaient du beurre et des fromages gras, Une superbe enfant dont j'admirais les bras
Et la plantureuse poitrine,
Le fait est que jamais fille ne m'empoigna Comme elle, et que jamais mon œil fou ne lorgna
De beauté plus affriolante!
Un nimbe de jeunesse ardente et de santé Auréolait ce corps frais où la puberté
Etait encore somnolente.
Elle allait portant haut dans l'étroit magasin Son casque de cheveux plus noirs que le fusain,
Et, douce trotteuse en galoches.
Furetait d'un air gai dans les coins et recoins, Tandis que les boudons jaunes comme des coings
Se liquéfiaient sous les cloches.
Armés d'un pjtit fil de laiton, ses doigts vifs Détaillaient prestement des beurres maladifs
A des acheteuses blafardes ; Des beurres qu'on savait d'un rance capiteux. Et qui suaient l'horreur dans leurs linges piteux,
Comme un affamé dans ses hardes.
Quand sa lame entamait Gruyère ou Roquefort, Je la voyais peser sur elle avec effort,
Son petit nez frôlant les croûtes.
Et rien n'était mignon comme ses jolis doigts Découpant le Marolle infect où, par endroits,
La vermine creusait des routes.
Près de l'humble comptoir où dormaient les gros sous, Les Géromés vautrés comme des hommes saouls
Coulaient sur leur clayon de paille, Mais si nauséabonds, si pourris, si hideux, Que les mouches battaient des ailes autour d'eux,
Sans jamais y faire ripaille.
Or, elle respirait à son aise, au milieu
De cette acre atmosphère où le Roquefort bleu
Suintait près du Chester exsangue ; Dans cet ignoble amas de caillés purulents, Ravie, elle enfonçait ses beaux petits doigts blancs.
Qu'elle essuyait d'un coup de langue.
Ohl sa langue! bijou vivant et purpurin Se pavanant avec un frisson vipérin
Tout plein de charme et de hantisaf Miraculeux corail humide et velouté Dont le bout si pointu trouait de volupté
Ma chair, folle de convoitise I
Donc, cette fromagère exquise, je l'aimais! Je l'aimais au point d'en rêver le viol! mai^, je me disais que ces miasmes.
A la longue, devaient imprégner ce beau corps ; Et le dégoût, comme un mystérieux recors, Traquait tous mes enthousiasmes.
Et pourtant, chaque jour, rivés à ses carreaux, Mes deux yeux la buvaient! en vain les Livarots
Soufflaient une odeur pestilente, J'étais là, me grisant de sa vue, et si fou, Qu'en la voyant les mains dans le fromage mou
Je la trouvais ensorcelante I
A la fin, son aveu fleurit dans ses rougeurs ;
Pour me dire : « Je t'aime, » avec ses yeux songeurs,
Elle eut tout un petit mauùge ; Puis elle me sourit ; ses jupons moins tombants Découvrirent un jour des souliers à rubans
Et des bas blancs comme la neige.
Elle aussi me voulait de tout son être I A moi, Elle osait envoyer des baisers pleins d'émoi,
L'emparadisante ingénue, Si bien, qu'après avoir longuement babillé, Par un soir de printemps, je la déshabillai
Et vis sa beauté toute nuel
Sa chevelure alors flotta comme un drapeau, Et c'est avec des yeux qui me léchaient la peau
Que la belle me fit l'hommage De sa chair de seize ans, mûre pour le plaisir I O saveur I elle était flambante de désir
Et ne sentait pas le fromage I